10 Idées qui coulent la France

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25/05/2017 by Econome

10 Idées qui coulent la France
d’Augustin Landier et David Thesmar, Editions Flammarion

De par son style, ce livre est l’antithèse du précédent. Les auteurs assument d’écrire un pamphlet acide et rafraîchissant pourfendant dix idées reçues jugées néfastes à l’économie française. Qu’on ne s’y trompe pas cependant : chaque démontage se base sur des statistiques officielles et des études empiriques et théoriques parues dans les meilleures revues scientifiques. La forme quelque peu provocatrice est là pour mieux faire passer le fond, qui repose bien sur de la recherche solide.

Les dix idées attaquées se classent assez bien par thème : rôle de l’industrie dans l’économie / idée d’une nécessaire réindustrialisation de la France ; court-termisme des marchés pour financer l’investissement et nécessaire intervention de l’Etat ; invocations naïves de la coopération internationale ou de l’Europe comme panacées.

Ce que j’apprécie dans ce livre, c’est qu’un grand nombre d’agents économiques en prennent pour leur grade, et pas les habituels chauffeurs de taxis, fonctionnaires, professeurs de prépa et autres privilégiés, souvent plus supposés que réels. En particulier, le livre offre une rare critique libérale au vrai sens du terme des grandes entreprises et de leur direction, qui resurgit dans plusieurs chapitres.

Ainsi, l’idée que « les marchés, c’est la dictature du court terme » profite selon nos auteurs avant tout aux dirigeants des grandes entreprises, qui n’aiment guère voir leurs performances jugées en temps réel par le marché (d’où l’idée de fonds de pension à la française, dont les dirigeants pourraient être reçus au cours d’un grand cocktail avant une assemblée générale entre gens de bonne compagnie). Idem pour l’idée « le culte de la concurrence : voilà l’ennemi », les auteurs décrivant l’habitude de confier des rapports à des figures du patronat, ceux-ci concluant inévitablement sur la nécessité de protéger le secteur de la concurrence, de créer des champions nationaux, de subventionner l’industrie nationale etc.

Ces relations entre grands patrons et Etat sont le fruit d’une longue tradition, que les auteurs attribuent un peu rapidement à l’après-guerre tout en idéalisant une deuxième moitié du XIXe libérale. Il n’était pas rare au contraire sous la troisième République pour une famille d’industriels de former le fils aîné pour reprendre l’usine ou le haut-fourneau familial, et le cadet pour devenir député et défendre au Parlement les intérêts de sa maison.

Si le pseudo-libéralisme du « laissez-nous faire, mais surtout protégez-nous » n’est pas neuf, il est probablement particulièrement problématique dans une économie ouverte où l’innovation prend une place croissante. Les chapitres sur la politique publique de l’investissement sont très intéressants de ce point de vue, et invitent à se demander si l’une des raisons des problèmes économiques de la France ne tient pas à ce que les entreprises sont davantage occupées à courir après les aides, les subventions et les contrats publics plutôt qu’à créer des produits adaptés à la demande et à innover pour réduire leurs coûts. L’exemple du Rafale, éléphant blanc soutenu par les commandes publiques et la transformation de Président de la République en VRP, illustrerait bien ces chapitres.

Mention spéciale également au très rafraîchissant chapitre sur la gouvernance mondiale, qui montre avec cynisme que les grands rendez-vous du G20 et ses grandes mesures contre les paradis fiscaux ou la spéculation ne sont rien d’autre qu’un spectacle politique qui permet à tous les participants d’améliorer leur image, sans aucun effet réel.

Le ton choisi ne permet évidemment pas d’aller dans le détail et le propos devrait parfois être plus équilibré. Le livre risque aussi d’être mal compris comme prônant le contre-pied de toutes les idées reçues qui y sont discutées (il faudrait détruire l’industrie, ne laisser aucun rôle à l’Etat dans l’investissement etc.).

Il me semble surtout qu’il faut distinguer deux temporalités assez différentes : les auteurs étudient ce que pourrait être l’avenir économique de la France, et esquissent une économie reposant sur une frange de secteurs très innovants à haute valeur ajoutée juxtaposée à un énorme secteur des services. C’est probablement ce vers quoi nous tendons déjà, plus ou moins vite et plus ou moins bien, avec des conséquences importantes en termes d’inégalités de revenus et d’organisation de la société. En tout cas, il est illusoire de prétendre offrir à la France un avenir reposant sur un secteur industriel massif, ce que les auteurs appellent le « capitalisme nostalgique », simplement parce que notre avantage comparatif n’est pas là.

On peut néanmoins se demander comment organiser au mieux la transition vers un nouveau modèle économique qui, on le sent, peine à naître (du fait d’interventions publiques intempestives, ou d’échecs de marché?), et s’accompagnera d’une hausse croissante des inégalités de revenus. La fermeture de sites industriels importants s’accompagne d’un grand nombre d’externalités négatives, et il n’est pas absurde de chercher à étaler un peu les fermetures dans le temps afin de favoriser une transition en douceur plutôt que de voir des régions entières sinistrées. Il peut évidemment être difficile d’empêcher qu’une intervention temporaire et ciblée devienne un soutien permanent et un frein à la reconversion. De même, il y a des raisons économiques fortes pour lesquelles le financement de l’innovation ou des PME peut être compliqué. Ces mêmes raisons rendent aussi l’intervention de l’Etat difficile, mais il y a tout de même des arguments pour l’intervention publique et je pense que certains dispositifs existants fonctionnent assez bien pour soutenir la création de PME innovantes. Le problème est plutôt de faire en sorte que celles-ci n’émigrent pas après avoir bénéficié d’un cocon favorable, à base de prêts aidés et de subventions.

A en croire les auteurs, l’opinion publique demande à l’Etat un impossible retour en arrière vers le capitalisme fantasmé des Trente glorieuses. Les politiques publiques basées sur ce fantasme servent des intérêts privés et les hommes politiques eux-mêmes, qui ont intérêt à l’entretenir. J’ajouterais qu’un dommage collatéral est que l’action publique apparaît de plus en plus comme impuissante, puisque le but qu’on lui prête est illusoire. Pire encore, alors que le vrai débat devrait être de peser le pour et le contre de l’action publique en termes d’efficacité, ce qui suppose d’identifier clairement les déficiences du marché qui rendent un intervention nécessaire, ils sont obscurcis par des luttes entre intérêts particuliers et des jeux politiques.

Licence Creative Commons – Auteur:Jean-Edоuard Cоlliard

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