Le blog de Emmeline et Jean-Edouard
Un prix de plus en plus américain ?
Emmeline et Jea... — 02/11/2012 - 14:46
Un prix de plus en plus américain ?
Un certain nombre de lecteurs sont peut-être lassés de ne voir le blog parler que de prix Nobel en ce moment, mais d’une part c’est la saison (ça tombe à peu près en même temps que les champignons. Coïncidence ? Je ne crois pas.) et d’autre part il est difficile en ce moment de trouver du temps pour d’autres sujets de fond, mais à la suite de nos vacances la semaine prochaine nous aurons peut-être des choses à dire sur l’économie des tapas.
Parmi les questions sur le PBSMAN que l’on nous repose absolument chaque année, il y a celle-ci : le Nobel favorise-t-il trop les chercheurs américains (tous plus libéraux et école de Chicago les uns que les autres, comme l’on sait). Nous avions déjà donné quelques éléments dans le Repère, p. 49 pour être précis. Sauf que depuis, à l’exception de Pissaridès, seuls des Américains ont été récompensés ! Voici ce que donne le graphique de la page 49 mis à jour :
On constate une hausse tendancielle nette depuis 2005. Il est intéressant de constater également que l’écart entre les deux courbes se resserre. Celui-ci était dû à des lauréats des années 1970 et 1980 nés ailleurs qu’aux Etats-Unis et ayant fui leur pays d’origine pour des raisons politiques (Modigliani, Kuznets), ou bien tout simplement venus travailler aux Etats-Unis dont ils ont fini par adopter la nationalité (notre Debreu hélas pas national). Si le premier type a tendance à disparaître, beaucoup de lauréats relèveront encore du second cas (pensons à Daron Acemoglu par exemple) tant la place des institutions américaines est importante dans le champ. Les chercheurs tendent à être plus mobiles cependant, et de bons chercheurs formés en Europe qui il y a cinquante ans auraient probablement passé leur vie aux Etats-Unis vont probablement de plus en plus passer une partie de leur carrière de chaque côté de l’Atlantique (voire mener deux carrières de front).
La question d’un éventuel biais américain demeure, l’évolution récente pouvant paraître d’autant plus surprenante qu’il y a tout de même un important rattrapage de la recherche européenne (et pas que) sur la recherche américaine en économie, bien qu’une différence énorme subsiste (on ne renverse pas du jour au lendemain une position dominante). Sauf que le prix ne récompense pas la recherche récente (c’est ce qui fait que la plupart des pronostics, sauf les nôtres, tombent le plus souvent à côté) mais celle d’il y a trente ans. Pour preuve, ce graphique mis à jour, anciennement page 8 :
Le graphique présente des moyennes mobiles sur 5 ans de deux variables : l’âge moyen des candidats d’une année donnée, et le « temps d’attente » entre la publication de l’article pour lequel ils sont récompensés (ou les articles, en quel cas nous utilisons une moyenne pondérée quelque peu arbitrairement) et la récompense. Il faut attendre en 20 et 40 ans en gros pour recevoir le prix, ce qui veut dire inversement qu’un prix donné récompense des travaux anciens. Vous pouvez donc facilement calculer le temps que devra attendre votre candidat favori pour obtenir la juste récompense de ses efforts. Le déluge de Nobel américains ces dernières années correspond à la domination du champ par les économistes de cette nationalité dans les années 1970-1980, et de ce point de vue n’a guère de quoi étonner.
Inversement au début de l’histoire du prix la proportion d’Européens était bien plus forte. Ce n’est qu’au bout de dix ans que les Américains deviennent majoritaires (rappelons-nous qu’en face il n’y a eu en tout et pour tout que deux lauréats ni américains ni européens), et au bout de trente que les lauréats nés aux Etats-Unis deviennent majoritaires à leur tour. Cela reflète là encore l’histoire de la discipline avec trente ans de retard : dans les années 1930 et 1940 la science économique américaine fait pâle figure auprès des écoles européennes (à beaucoup d’exceptions près comme Irving Fisher, déjà vieux, et d’institutionnalistes tout à fait intéressants comme John R. Commons mais dont le comité Nobel se fiche comme de vieilles chaussettes en 1969, d’autant plus qu’ils sont morts). Dans les années 1950 encore les Européens se maintiennent. L’effondrement viendra dans les années 1960 avec la victoire pyrrhique de Cambridge (Cambridgeshire) sur Cambridge (Massachussetts) lors de la querelle dite à juste titre des deux Cambridge. Le résultat est une plus grande autonomie de « l’école américaine » par rapport aux autres courants de l’époque (du type « puisque c’est comme ça on va faire ce qui nous plaît dans notre coin »), qui sous l’impulsion de Samuelson, Solow, Arrow et bien d’autres s’avèrera plus productive que la tenue de débats sans fin sur la nature confituresque ou gélatineuse du capital dans les modèles de croissance. Lorsque le PBSMAN est créé il apparaît de plus en plus clairement que le paradigme développé aux Etats-Unis est celui qui a le plus d’avenir, ce qui tombe à point nommé puisqu’il s’agit justement d’établir le caractère scientifique de la discipline.
Cette histoire ressemble finalement beaucoup à une concurrence pour des brevets : deux équipes cherchent en parallèle avec des méthodes différentes, le premier à trouver remporte le prix. Par la suite, du fait même du succès du paradigme développé aux Etats-Unis, l’enseignement de l’économie s’est complètement mondialisé et presque tout le monde fait plus ou moins la même chose. Voilà qui devrait légèrement rééquilibrer la donne. Quand cela se verra-t-il dans l’attribution du prix ? Voilà qui est difficile à dire. Il serait intéressant de construire des statistiques sur la proportion d’Européens publiant dans les 5 journaux les plus importants de la discipline (le fameux « top five », rappelons qu’Allais est la dernière personne l'une des dernières persionnes à avoir publié un article en français dans Econometrica, qui est à la base un journal européen). On devrait voir cette proportion augmenter sérieusement quelque part dans les années 1980-1990, après il suffit d’attendre 30 ans en moyenne, donc vers 2020 la tendance devrait s’inverser (ça c’est de la prévision).



Commentaires récents
il y a 23 semaines 5 jours
il y a 23 semaines 5 jours
il y a 23 semaines 6 jours
il y a 23 semaines 6 jours
il y a 26 semaines 6h
il y a 26 semaines 1 jour
il y a 26 semaines 1 jour
il y a 24 semaines 5 jours
il y a 24 semaines 6 jours
il y a 26 semaines 5 jours