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Le blog de Emmeline et Jean-Edouard

Une approche individualiste et microéconomique de l'attribution du Nobel d'économie (PBSSEMAN)

Emmeline et Jea... — 10/10/2010 - 14:32

La pression monte pour connaître le ou les noms du ou des Nobels d’économie (qui n’est pas un vrai prix Nobel patati patata) millésime 2010. Pour se faire une idée des favoris, on peut regarder un site de paris en ligne comme ladbrokes, qui donne les cotes suivantes(1) :

Richard Thaler (Behavourial Finance) 4/1
Robert Shiller (Behavourial Finance) 4/1
Eugene Fama (Finance) 5/1
Lars Peter Hansen (Econometrics) 6/1
Hal White (Econometrics) 6/1
Jean Tirole (Game Theory) 9/1
Oliver Hart (Game Theory) 9/1
Grossman (Trade) 9/1
Elhanan Helpman (Trade) 9/1
William Nordhaus (Environmental) 13/1
Ernst Fehr (Behavioural) 15/1
Jagdish Bhagwati (Trade) 20/1
Robert Barro (Macro) 20/1
Paul Romer (Macro) 25/1

Ce qui est amusant, c’est que ça ne recoupe pas du tout les prédictions de Thomson Reuters qui chaque année essaie de prédire les Nobel de différentes disciplines et s’enorgueillit que de temps en temps le Nobel de l’année x ait été dans la liste des favoris quelques années plus tôt. Eux voient bien pour cette année Alberto Alesina, Nobuhiro Kiyotaki, John Moore ou Kevin Murphy.

Le nom du lauréat de lundi nous donnera peut-être tort, mais ces prédictions semblent bien rustiques, ou en tout cas facilement améliorables. Aussi bien les gens de chez Thomson (qui expliquent vaguement leur méthodologie) que les bookmakers de Ladbrokes et les parieurs, adoptant (probablement sans le savoir) une approche holiste, négligent à notre avis de s’intéresser aux raisons qui poussent le comité Nobel et l’Académie des sciences de Suède à choisir tel ou tel candidat une année donnée. Et (c’est un biais cognitif injustement sous-évalué) faute de connaître / faire l’effort de deviner lesdites raisons, nos amis bookmakers en déduisent que comité et Académie ont le même objectif qu’eux (désigner le « meilleur » candidat [de leur point de vue], donc le plus glamour / bourrin / macroéconomiste / dentiste, rayer la fonction inutile), et qu’évidemment ils y parviendront forcément.

Plus précisément, on pense en général que la fonction du Nobel est de récompenser les chercheurs ayant fait les travaux les plus fondamentaux / géniaux / utiles / actuels, avec des pondérations et des définitions différentes selon les préférences de chacun. Donc on prédit d’emblée de la finance comportementale parce qu’on est en période de crise financière, ou Kiyotaki-Moore pour les crises de crédit. Ensuite chacun va y aller de ses chouchous : les spécialistes du commerce international vont parier sur Bhagwati, Grossman et Helpman, les théoriciens sur Tirole et Hart, les macroéconomistes sur Barro etc.

Pourtant, si on s’intéresse un peu à l’institution « Nobel d’économie », on a une vision assez différente. Pour déterminer les candidats potentiels, l’Académie des sciences de Suède désigne un comité restreint composé d’économistes suédois et d’étrangers invités, lequel comité demande aux anciens Nobel et à des économistes réputés du monde entier de leur envoyer des recommandations pour le prochain prix. Sur la base de tous les noms reçus, le comité établit une short list, probablement d’une dizaine de noms, selon des critères inconnus (on ne connaîtra le contenu de la première short listqu’en 2019, 50 ans après le premier prix). La liste est ensuite présentée à l’Académie entière (non économistes inclus) qui vote pour le lauréat de l’année, on imagine en suivant beaucoup l’avis du comité.

Première remarque : à tous les stades n’interviennent que des personnalités du monde académique, pour lesquelles « actualité » et « utilité » (au sens « caractère utile ») des travaux ne sont probablement pas les critères dominants, ce qui ne veut pas dire qu’ils ne jouent aucun rôle. Prenons un exemple : si Esther Duflo obtient un jour le prix Nobel d’économie, ce ne sera pas pour l’impact de ses articles sur le bien-être des populations des PVD, pardon, pays émergents (impact qu’on doit pouvoir estimer en termes monétaires – voilà un beau sujet d’étude pour nos amis économistes du développement), mais pour avoir promu de nouvelles méthodes empiriques - bref pour avoir fait avancer la discipline. On peut regretter qu’il n’y ait pas davantage de prime à faire de la recherche « utile », mais c’est ce qui ressort semble-t-il de l’histoire du prix. D’une manière générale, le prix va à des gens qui ont ouvert un champ de recherche (Hurwicz) ou obtenu un résultat vraiment majeur et fondateur (Arrow, Nash), moins à des gens qui ont fait énormément d’excellents travaux mais n’ont pas lancé leur propre champ (je crois peu à Mankiw par exemple). Les gens qui ont lancé leur propre champ sans avoir de dauphins ne sont pas non plus légion parmi les lauréats (ni d’ailleurs parmi les lauréats potentiels), raison pour laquelle Benoit Mandelbrot ne sera probablement pas le deuxième ex-Français désormais Américan ayant abandonné l’accent sur son prénom (prenom, pardon) à se voir décerner le Nobel.

Ensuite mettons-nous à la place du comité et de l’Académie. La short list ne rassemble par définition que d’excellents chercheurs. Au début de l’histoire du prix, certains noms devaient ressortir aisément (Samuelson et Arrow par exemple). Mais, par définition, à force de récompenser les noms qui ressortent, et à moins qu’ils ne se renouvellent plus vite qu’on ne les épuise, on arrive à un point où on a dix noms qui se valent peu ou prou.

C’est là à notre avis que peuvent jouer actualité, orientation politique supposée, personnalité, âge, sexe etc. Autrement dit, la short list est établie sur des critères uniquement scientifiques, mais le timing des lauréats (donne-t-on le prix à X cette année ou attend-on une meilleure occasion) peut être largement influencé par des considérations quelque peu extra-scientifiques.

Mais dans quel sens jouent ces dernières ? C’est là que s’imaginer qu’il y a une prime aux candidats « d’actualité » me semble un peu simpliste et naïf. Il faut comprendre que depuis sa création le prix Nobel d’économie est une institution critiquée, qui a lutté pour asseoir sa crédibilité et entend bien la maintenir. Pour ce faire, il lui a fallu naviguer avec talent entre des exigences extrêmement contradictoires, dont voici un aperçu :

- Les lauréats doivent être acceptés par les chercheurs, sous peine d’une perte de crédibilité dans le monde académique, mais doivent aussi intéresser un minimum le grand public et être acceptés par lui, sous peine d’une perte de popularité et de visibilité. A un extrême on ne peut pas simplement avoir l’air de récompenser les columnists de la presse américaine ni donner le prix à Nicolas Baverez (que nos lecteurs se rassurent : Nicolas Baverez ne figure certainement pas sur la short list actuelle), à l’autre extrême on ne peut pas récompenser un théoricien de l’économétrie tous les ans. Du coup, après Krugman et Ostrom qui ont intéressé les médias, ça pourrait être le moment de caser Hansen et White, ou Sims.

- Ici l’actualité joue un rôle ambigu. Récompenser des travaux « actuels » sera porteur auprès de l’opinion publique, car ça permet de répondre aux critiques comme « les économistes n’ont rien à dire sur la crise, les économistes ont été complètement pris de court ». Inversement, ça ne sera pas bien vu par tous les économistes : impression qu’on transige avec la rigueur scientifique, soupçon que le lauréat de l’année n’aurait pas eu le prix avec une actualité différente. On a des exemples de Nobels où l’actualité a pu jouer : Milton Friedman (1976) peu après 1973 pouvait sembler une bonne façon d’indiquer que l’économie n’était pas morte avec le modèle IS-LM ; Amartya Sen (1998) pouvait être vu comme un candidat un peu « bisounours » pour faire oublier les « méchants financiers » de l’année précédente, dont le hedge fund venait de couler, coïncidence fâcheuse. Notons tout de même que, dans les deux cas : 1. ils auraient certainement été récompensés un jour de toute façon, 2. il fallait répondre à un événement extrême où la crédibilité des économistes et du prix Nobel était engagée. Bref, l’argument « actualité » peut jouer mais ne me semble pas suffisant pour donner un tel avantage à Thaler-Shiller-Fama (qui le méritent et l’auront sans doute un jour, ce n’est pas la question). Inversement, le comité doit être assez conscient que récompenser Barro à un moment où on parle autant de dette publique sera nécessairement mal interprété dans les médias - autant le garder au chaud.

- Pour que le prix soit accepté par l’ensemble de la communauté scientifique, il faut conserver un certain équilibre entre les différents champs de l’économie, sous peine que tel ou tel sous-groupe se plaigne de ne jamais voir ses stars récompensées. C’est pourquoi récompenser Helpman-Grossman-Bhagwati semble extrêmement improbable si tôt après Krugman ; Tirole et Hart peu probable si tôt après Hurwicz-Maskin-Myerson et un peu Williamson, même si les cinq ont de bonnes chances de l’avoir un jour, mais probablement pas lundi.

- Pour que le prix soit accepté par l’ensemble de la communauté scientifique (bis, mais cette fois au sens large : n’oublions pas que le choix final est fait par des universitaires appartenant pour une large majorité à d’autres disciplines), il faut également que les lauréats puissent paraître scientifiques aussi aux yeux des néophytes, et notamment des physiciens, grands rivaux et néanmoins fournisseurs de doctorants de toujours. Les candidats ayant contribué à des avancées théoriques largement mathématisées bénéficient donc d’un avantage, y compris parmi les empiristes (Heckman en est un bon exemple).

- Autre équilibre difficile à maintenir : entre la périphérie de la discipline et le cœur. Si on ne récompense que des travaux ultra-classiques dans des champs qui existent depuis longtemps, il faut faire face à l’accusation de conservatisme et d’encroûtage. Si on ne récompense que des travaux à la périphérie, on s’aliène aussi la majorité des chercheurs, dont un certain nombre considèreront les gens à la frontière comme au pire des gugusses, au mieux des non-économistes. Juste après Ostrom dont la récompense a un peu énervé nombre d’économistes du « cœur », je ne crois pas vraiment à Ernst Fehr par exemple ; c’est plutôt le moment de récompenser du lourd et du classique, par exemple Romer.

- Si, comme nous le pensons, le choix n’est pas tellement qui récompenser mais quand récompenser qui, il est probable que le jury souhaite avancer tel ou tel candidat en fonction des trade-offs soulignés ci-dessus, mais il peut aussi être intéressant de garder dans sa manche des lauréats très consensuels. Paradoxalement, c’est un désavantage pour les candidats qui n’embêtent personne : on peut les garder pour l’année où il sera très difficile de récompenser quelqu’un de moins neutre. Il y a cependant une contrainte : les économistes ne sont pas immortels (c’est un scandale, d’ailleurs). L’âge est une contrainte importante : plus on attend pour récompenser un économiste, plus on risque de devoir le récompenser in extremis, voir Vickrey ou Hurwicz. Et s’il meurt avant, il y aura certainement du ressentiment envers le comité pour ne pas avoir récompensé tel ou tel grand ancien. Inversement, difficile symboliquement de ne récompenser que de vieux croûtons pour des travaux menés 50 ans auparavant.

On peut penser à beaucoup d’autres arbitrages : maintenir un équilibre entre lauréats américains et non américains, voire entre les différentes grandes universités américaines, de plus en plus il faudra aussi veiller à un équilibre hommes-femmes (du coup, juste après Ostrom, il est probable qu’on garde Duflo en réserve pour laisser d’abord passer quelques hommes, encore largement majoritaires chez les économistes en âge d’être nobélisables, et accessoirement pour vérifier que le champ qu’elle a inauguré a une véritable longévité).

De notre point de vue, l’exercice auquel sont soumis le comité et l’Académie des sciences de Suède est extrêmement délicat, et ils s’en tirent avec brio puisque le prix fascine les économistes et intéresse de plus en plus le grand public. Au départ, c’était pourtant loin d’être gagné. Le comité sait répondre à des crises (Sen), récompenser des chercheurs importants mais pas vraiment grand public (Hurwicz, McFadden), ose récompenser de bons chercheurs engagés politiquement (Friedman ou Krugman), rattrape souvent à temps les plus âgés (Vickrey, Hurwicz), récompense aussi certains candidats « relativement » jeunes (Arrow, Scholes, Maskin, Krugman). Une technique intéressante consiste à employer la possibilité de désigner plusieurs lauréats : Myrdal-Hayek pour garder une neutralité politique, Hurwicz-Maskin-Myerson voire Hicks-Arrow pour l’équilibre entre générations, Vickrey-Mirrlees pour la même raison mais aussi pour un équilibre fondateur/développeur, Schelling-Aumann pour un équilibre littéraire/mathématique et périphérie/cœur, Williamson-Ostrom pour classique/exotique, peut-être même Frisch-Tinbergen pour ne pas attribuer le premier prix à un Scandinave tout seul.

Emmeline ne se risque à aucune prédiction, mais pour ma part, et bien qu’il soit évidemment probable que le prix de lundi me donne tort, 25% de chances de voir Shiller-Thaler me semble bien excessif : dans ce cas je verrais mieux Kiyotaki et Moore. Mais je mise encore plus sur Hansen, White ou Sims, ou alors Romer. Et je garde Milgrom, Kreps et Wilson comme wild guess, mais ça pose un problème puisqu’il manquera Roberts pour faire la bande des quatre.

(1) : les paris s’étant arrêtés hier, merci de nous croire sur parole

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