Questions de méthodologie (2)
Jean-Edouard — 16/11/2009 - 00:00
Quid de la proposition 2 ? A priori sa négation paraît étrange : pourquoi les économistes développeraient-ils des modèles s’ils ne pensent pas que la solution desdits modèles donne une prédiction sur ce qui se passe dans la réalité ? On peut pourtant trouver énormément d’exemples de théorèmes ou de modèles connus qui aujourd’hui sont considérés comme intéressants parce qu’ils sont faux. Liste non exhaustive :
- Le théorème de Modigliani-Miller montre que sous un certain nombre d’hypothèses une firme devrait être indifférente à sa structure financière (financement par action ou par dette, ou par d’autres titres plus exotiques). Si au début Miller s’est pris la peine de se demander sérieusement si ce théorème était vrai dans la réalité (ce qui arrangeait beaucoup les macroéconomistes qui ne considéraient en général qu’un titre financier dans leurs modèles), il est très vite apparu, même à lui, que ce résultat de neutralité était intenable - ne serait-ce que parce que les grandes sociétés semblent au contraire payer assez cher leurs directeurs financiers. Mais ce théorème « faux » a lancé tout le champ de la finance d’entreprise théorique, qui consiste à considérer l’effet de tout un tas de phénomènes qui contredisent les hypothèses de Modigliani-Miller sur le financement des entreprises : la prise en compte de la taxation, des problèmes d’agence au sein de la firme, de la possibilité d’OPA, de l’imperfection des marchés financiers etc. Il est important de comprendre que tous ces travaux n’auraient guère été possibles ou en tout cas interprétables sans le théorème de M&M, car on n’aurait pas su d’où venait le résultat. Grâce au théorème, on peut dire « par rapport à une situation de neutralité, telle imperfection du marché favorise tel ou tel mode de financement ».
- Le théorème dit de Ricardo-Barro nous apprend que sous certaines hypothèses le financement de l’Etat par la dette ou l’impôt laisse inchangée la richesse réelle des agents, ce qui sous d’autres hypothèses conduit à montrer que la dette publique n’a pas d’effet sur la consommation des ménages. Peu de gens y ont vraiment cru, ne serait-ce que parce qu’une autre implication est que si l’Etat multiplie son endettement par 10 cela reste sans conséquence sur l’économie réelle. En revanche ce théorème, « faux » là encore, a suscité de nombreux travaux qui ont essayé de montrer pourquoi exactement la dette n’était pas neutre : imperfection de l’information, imperfection des marchés financiers, problèmes de coordination, altruisme intergénérationnel limité etc.
- Le dilemme du prisonnier en théorie des jeux est l’exemple plus frappant d’une situation où des agents n’arrivent pas à coopérer et aboutissent à une situation sous-optimale. L’exemple est si célèbre que les théoriciens des jeux sont parfois vus comme des idéologues de l’individualisme, à la moralité douteuse. Or, le dilemme du prisonnier est justement le jeu qui a lancé un champ énorme visant à comprendre comment des individus rationnels pouvaient coopérer malgré tout. Les jeux répétés, le mechanism design, la théorie des contrats ou les jeux en rationalité limitée sont des champs qui ne seraient peut-être pas nés sans le dilemme du prisonnier, et qui d’un certain point de vue « contredisent » le résultat du jeu de base.
- Le CAPM propose d’évaluer la valeur de marché d’un actif financier en fonction de son rendement et de sa corrélation avec le marché, et permet notamment d’évaluer cette corrélation, appelée le « beta » d’un actif. Le modèle nécessite tout un tas d’hypothèses héroïques, et n’est pas validé. Mais il est loin d’être inutile : d’abord si les prix des actifs ne correspondent pas en général aux prix théoriques, le beta est bien pris en compte dans le prix de marché, autrement dit le modèle permet d’identifier un des déterminants du prix (la corrélation avec le marché). Ensuite il permet éventuellement aux praticiens de repérer de grosses anomalies, et est généralement incorporé dans des modèles de valorisation pratiques (au côté d’une batterie d’autres indicateurs). Enfin il permet aux économistes d’avoir une idée de ce qu’est le prix « fondamental » d’un actif, et d’avoir ainsi une base de comparaison. On peut donc étudier comment telle ou telle imperfection de marché éloigne le prix de la valeur prédite par le CAPM, exactement comme on se sert de Modigliani-Miller.
- La théorie de l’équilibre général montre sous quelles hypothèses, assez fortes, un marché concurrentiel permet d’arriver à une situation optimale. Personne ne s’imagine que le « vrai » marché aboutit à une situation optimale, mais on apprend deux choses du modèle. D’abord l’intuition que, si les agents prennent des décisions décentralisées indépendamment les uns des autres, on a une force économique qui tend à améliorer l’efficacité du système (intuition de la main invisible en somme). Cette intuition ne repose finalement sur pas grand-chose dans la théorie de l’équilibre général elle-même mais je suis prêt à parier que beaucoup d’économistes verraient les choses ainsi. Ensuite, si on n’est pas à l’optimum dans la réalité c’est que quelque chose ne correspond pas aux hypothèses de la théorie. Sur cette base, les économistes ont pu s’intéresser à la concurrence imparfaite, à l’économie de l’information, aux frictions des marchés, aux problèmes d’anticipations, aux externalités, aux économies d’échelle etc. Notons qu’il leur aurait été plus difficile de le faire si méthodiquement sans un cadre de base : étudier directement une économie où la concurrence est imparfaite, l’information asymétrique, les agents irrationnels etc. est bien difficile. Le choix des économistes a donc plutôt été d’étudier ce qui se passait quand on gardait le cadre de base en ôtant chaque hypothèse séparément, puis deux ou trois à la fois.
Bref, beaucoup de modèles extrêmement connus sont in fine utiles parce que leurs « résultats » sont empiriquement faux, et nous aident donc à cerner par élimination les éléments qui peuvent expliquer ce qu’on observe dans la réalité.
Mais quid alors des modèles qui prennent la relève de ces « seminal papers », intéressants parce que faux ? Tiennent-ils au point 2 ? Pas nécessairement, ou en tout cas dans un sens relativement faible. Prenons par exemple le cas de l’économie de la finance. La théorie à la fois fondatrice et fausse repose sur l’hypothèse d’efficience des marchés financiers. Il existe un relatif consensus des économistes pour considérer que les marchés satisfont approximativement l’efficience faible (on ne peut pas gagner de l’argent sur le long terme en essayant de prédire les prix futurs grâce aux prix passés) mais qu’il y a également un certain nombre d’ « anomalies » relativement à cette hypothèse. Une bonne partie de la littérature théorique consiste ensuite à prendre en compte des éléments négligés par la théorie des marchés efficients (frictions, information asymétrique, irrationalité, gestion déléguée…) pour montrer comment ils peuvent expliquer certaines anomalies. Ces modèles ne donnent pas nécessairement de « prédictions » au sens où ils ne prétendent pas rendre compte de l’ensemble des phénomènes se produisant sur les marchés financiers et sont souvent trop « stylisés » pour prédire les cours futurs. Leur conclusion sera plutôt « plus tel ou tel élément est important sur un marché, plus on peut s’attendre à observer tel type de déviation par rapport au modèle de base ». Eventuellement on peut dans un second temps en tirer des modèles empiriques qui tentent de prédire les cours futurs sur la base des éléments mis en évidence par la théorie.
Là encore il est étonnant de constater que beaucoup de ces modèles que les économistes considèrent comme « intéressants car faux » sont au contraire vus de l’extérieur comme étant les principales théories des économistes et leur prédiction de la réalité (c’est typiquement le cas de la théorie de l’équilibre général ou de l’efficience des marchés, même Krugman s’y trompe).
La « faute » en est à mon avis à un enseignement trop « linéaire » de l’économie, qui peut donner une image extrêmement faussée de la discipline. On considèrera en général que, pour bien comprendre les travaux qui étudient les déviations par rapport au modèle de base, il faut d’abord parfaitement maîtriser ce dernier. Les premières années d’enseignement en théorie économique seront donc typiquement consacrées à étudier les fondements de la théorie de l’équilibre général. Comme il est délicat d’annoncer aux étudiants qu’ils vont passer plusieurs années à étudier un modèle faux dans le but de pouvoir faire des choses intéressantes après, on essaie de leur montrer que ce modèle permet de comprendre un certain nombre de choses, ce qui est vrai. Mais ce faisant on exagère sans doute beaucoup la portée du modèle et on donne l’image fausse que l’histoire s’arrête là.
Ajoutons à cela que comme me le fait justement remarquer Emmeline en éco comme en maths les étudiants retiennent plus facilement les théorèmes choc que toutes les hypothèses sous lesquelles ils sont valides. En maths on les sanctionne durement s’ils oublient les hypothèses, en économie pas du tout.
Si le professeur prend la peine de parler un peu de recherches plus récentes, que l’étudiant a la curiosité d’ouvrir des livres ou d’aller regarder des articles, ou simplement s’il poursuit ses études jusqu’à aborder des modèles plus complexes, tout va bien. Mais si l’étudiant arrête ses études en cours de route, ou simplement suit quelques cours d’introduction à l’économie dans le cadre d’une autre formation, il risque fort d’en sortir avec l’idée que l’économie repose sur, voire s’arrête à, ces quelques modèles de base. Soit il aura confiance en les économistes et il en sortira avec des idées très fausses sur l’efficacité des mécanismes de marché tout en pensant qu’elles sont scientifiquement démontrées, soit au contraire il rejettera l’économie en bloc comme un ramassis de modèles déconnectés de la réalité et probablement dictés par une idéologie « néo-libérale ».
Pour ma part j’ai eu la chance de me voir enseignés simultanément la micro « de base » avec ses équations, ses graphiques et autres charmes, et d’autres sujets comme la concurrence imparfaite, les asymétries d’information ou la théorie des jeux sous une forme plus « littéraire ». Et manifestement j’ai trouvé ça motivant.
- Vous devez vous connecter pour poster des commentaires



Entièrement d''accord avec
Serenis Cornelius — 16/02/2010 - 11:58Entièrement d''accord avec tout ce que vous dites.
Face aux difficultés pédagogiques que vous signalez, je constate qu''il y a des enseignants qui partent du modèle "faux" et adoptent la "linéarité" que vous évoquez. D''autres proposent de partir de la "réalité" et de remonter ... au modèle "faux", notamment quand ce dernier reste malgré tout la référence, la forme "d''idéal" à laquelle on compare sytématiquement les modèles améliorés et leurs résultats. J''avoue ne pas avoir d''idée définitivement arrêtée sur le fait de savoir laquelle de ces deux approches est la meilleure (pédagogiquement parlant , parce que sur le plan heuristique, j''abonde dans votre sens). Il me semble que c''est selon, selon le type de public notamment, car selon le type de public auquel on a affaire, l''idée de partir d''un modèle "faux" est plus ou moins facile à faire passer. Je note par exemple qu''elle passe beaucoup mieux auprès d''un public de scientifiques que face à un public de gestionnaires (surtout s''ils ces personnes formées à la gestion ont une pratique professionnelle).
Quoi qu''il en soit, on peut toujours rappeler cette maxime que tout le monde connaît et selon laquelle : "Il faut toujours prêcher le faux pour savoir le vrai". Alors...
je suis bien d''accord avec
Amigues — 16/02/2010 - 11:58je suis bien d''accord avec vos remarques. On peut étendre le propos en remarquant que l''on emploie le mot "modèle" en économie pour désigner des choses assez différentes. A vue de nez, je vois quatre types de "modèles" utilisés par les économistes.
- Les modèles de prévision. Produits par l''OCDE, la Direction de la Prévision, les Banques centrales et toutes sortes d''instituts, il visent tous à prédire la conjoncture économique à court terme. Par nature assez oecuméniques au plan théorique, leur valididité repose sur leur capacité à produire coûte que coûte des anticipations fiables. J''entends par là sans s''embarasser de finesses théoriques. L''idée est de juxtaposer des faits pour en déduire la direction du mouvement de la machine économique (la croissance, l''inflation, le chômage,...). Source de confusion pour le public (ne parlons pas des "commentateurs"...) qui eux y voient de la causalité partout et vont disserter longuement sur le moral du consommateur américain qui se redresse et donc la croissance mondiale qui va repartir, etc... Vous voyez ce que je veux dire.
- Les modèles "expériences de pensée". Ce sont ceux que vous évoquez. L''idée est de faire "comme si" le monde était fait comme cela et d''en déduire un certain nombre de conséquences logiques. Les contempteurs de cette démarche m''énervent en faisant "comme si" il suffisait de se donner des hypothèses pour sauter directement, sans efforts, à la conclusion. Pour pratiquer quotidiennement ce genre de sport, je sais qu''il n''en est rien, et déduire des conclusions valides d''un jeu d''hypothèses ce sont des heures de souffrance sur des paquets d''équations, des petits dessins et des feuilles raturées sans savoir ce qu''on va trouver réellement au bout du tunnel. A posteriori, c''est d''ailleurs le chemin vers la conclusion qui est le plus intéressant, souvent plus que la conclusion elle-même, car il permet de voir comment les hypothèses contraignent le résultat. C''est un point de dépat essentiel pour ensuite faire bouger les hypothèses intelligemment.
- Les modèles empiriques. Domaine de l''économétrie, il s''agit de faire parler des "données". Encore un mot bien trompeur, car ces "données" sont en réalité des constructions statistiques plus ou moins complexes, que bien souvent l''économètre ne produit pas lui-même. "Données" veut dire en fait : il faut faire avec... Mais non seulement il faut faire avec les données mais en plus il faut faire avec la théorie, car pas d''analyse sérieuse d''un paquest de données sans un solide arrière-plan théorique (pas toujours très solide il faut bien l''avouer). D''où le modèle économétrique, construction statistique savante visant a extraire le maximum de jus possible des meilleures données disponibles à la lumière de la moins mauvaise théorie disponible. Chose frappante, les praticiens des modèles du second type (les "théoriciens") préfèrent généralement s''en remettre à leurs "intutions" plutôt qu''aux conclusions des modèles empiriques. Très troublant à expliquer à un non spécialiste : que penseriez-vous d''un astrophysicien qui se fierait à ses intuitions pour expliquer le mouvement des galaxies sans aller voir ce qu''en disent les données astronomiques... Passons.
- Les modèles de gestion. Typiques de la recherche opérationnelle, souvent confondus à tort par nos collègues mathématiciens avec les "modèles" de l''économie. Conçus dans une optique problème-solution, ils visent à aider le gestionnaire à conduire intelligemment son affaire : minimiser ses coûts, optimiser des plannings, des flux et des stocks, le cycle de vie des produits. La mode des flux tendus et du zéro défaut jointe au progrès de la simulation informatique ont beaucoup fait pour leur développement. On est dans l''esprit des modèles d''ingénieurs et dans le monde de l''entreprise où l''économiste fait souvent face à des ingénieurs, c''est le genre d''outils dont les économistes doivent disposer pour être crédibles. Encore une source de malentendus : pour les décideurs économiques (mais aussi les technocrates), l''économiste n''est utile qu''à tant que ses modèles sont utiles pour prendre de bonnes décisions. Ce qui est un peu le cas pour le type I (modèles conjoncturels) mais pour les types II et III...
Sinon, je suis entièrementd ''accord avec vous sur les méfaits d''un enseignement beaucoup trop "scolaire" de l''économie. Enseignant moi-même, je dois me battre en permanence contre la schizophrénie des étudiants : savoir faire les exos pour faire plaisir au prof, surtout ne pas essayer de se servir de ce qu''on nous enseigne pour réfléchir à des problèmes économiques concrets.
J''ai tenté d''expliquer à
Yannick — 16/02/2010 - 11:59J''ai tenté d''expliquer à mes étudiants qu''on "étudie des modèles simplifiés parce qu''ils donnent un certain nombre de résultats intéressants, mais qu''au second semestre on lèvera l''hypothèse d''atomicité pour obtenir des intuitions différentes et que pour ça il faut maîtriser le modèle de base et comprendre ses hypothèses et à votre avis, pourquoi on suppose que le prix est unique et l''information parfaite même si c''est pas complètement vrai dans la réalité ?".
Résultat : ils s''en foutent parce que c''est pas au programme du partiel. Ils me regardent avec cet air apitoyé du genre "mais oui, mais oui, c''est très intéressant ce que vous dites mais on peut corriger l''exercice 2 siouplé parce qu''il est tombé au partiel l''an dernier ?".
Misère de la pédagogie...
Au moins vous aurez essayé...
Partir de la question
Amigues — 16/02/2010 - 12:07Un jeune "moyen" est très peu autonome économiquement. On ne se pose des problèmes économiques réels que le jour où l''on veut acheter son logement ou quitter son emploi pour en prendre un autre. Donc parler à des jeunes de comportements "économiques" est un exercice par nature surréaliste. Ma tactique est de toujours partir d''une question, si possible provoquante. Faire des modèles ne sert qu''à étudier des questions en fait et pas à ranger la réalité dans des cases.
Un exemple : je devais présenter un topo sur les sytèmes de retraite : capitalisation ou répartition ? L''enjeu scientifique était de faire passer l''utilité d''étudier des modèles à générations imbriquées et d''explorer certaines conséquences d''un régime démographique dit "malthusien" où la structure par âges est constante dans le temps (modèle ergodique de Lotka). Donc un objectif pédagogique assez "lourd" en formalisation sous-jacente. Inutile de préciser que pour des jeunes, la retraite c''est dans longtemps. Donc j''attaque par quelques données sur l''assurance vie en France, les complémentaires retraite, les régimes spéciaux, les conséquences de la précarité de l''emploi des jeunes sur leurs retraites futures et je conclus par quelques aperçus sur d''autres systèmes (les USA et l''Allemagne) .
Puis je leur annonce que l''on va montrer par un modèle qu''avec une démographie peu dynamique et un taux d''inflation faible, les jeunes sont mieux avec la capitalisation alors que les vieux s''en sortent mieux avec la répartition. Si la population vieillit, les vieux exploitent les jeunes et ils peuvent en plus bloquer démocratiquement une réforme du système vers + de capitalisation, c''est l''expropriation gérontocratique. Là je vous assure que les esprits s''éveillent ("comment cela on nous exploite ?"). Après cet épisode démagogique douteux (malheureusement nécessaire), ils sont mûrs pour se cogner les équations différentielles qui vont avec afin de montrer que selon l''écart entre taux de croissance démographique et taux d''intérêt réel, le système de retraite peut générer des transferts entre générations. Une fois ceci avalé, plus de problèmes pour discuter du taux d''interêt naturel à long terme comme taux d''expansion démographique corrigé, et donc la règle d''or, etc... Impossible d''y arriver si on part bille en tête sur la croissance équilibrée et la règle d''or.
Pour attaquer la Théorie de l''équilibre général, je pars de l''image du gâteau à se partager. Comment faire ? Plusieurs systèmes possibles : le plus fort se sert en premier, on tire au sort une file d''attente, on peut échanger. Avantages et inconvénients des différents systèmes. Finalement l''échange, ce n''est pas si mal. Ha oui, mais les gens ont des goûts différents et les biens à se partager sont en quantités variables et sont tous différents. Comment s''y prendre pour prendre tout cela en compte de telle manière que personne n''ait intérêt à accepter un changement du partage et donc du lot qui lui revient ? Maintenant, on peut y aller. A ce point si la question est bien comprise, les étudiants admettent très bien qu''il va falloir simplifier tout cela pour s''en sortir. Ils admettent aussi que si on complique le problème, il va falloir compliquer le modèle. Entendez moi bien : le problème doit être clairement posé mais il doit apparaître comme quelque chose de très compliqué, du genre impossible à résoudre en deux temps, trois mouvements. Si besoin est, pour les convaincre que ce n''est pas un problème simple, présenter des solutions naïves qui conduisent à des impasses, du genre on fait une tombola et on tire au sort des lots, ou on fabrique des paniers en nombre égal au nombre de personnes à servir avec un item de chaque bien dans chaque panier et on distribue ces paniers identiques.
La force d''un modèle est de sortir du monde réel pour explorer d''autres mondes possibles. Bref de se poser la question du "pourquoi pas". Et bien justement c''est ce "parceque" que le modèle va nous montrer. Plutôt que de faire du manque de réalisme des modèles une faiblesse honteuse qu''il faudrait cacher et presqu''en s''en excuser, il s''agit de convaincre les étudiants que c''est justement cet affranchissement de la réalité prise (à tort) comme une "donnée" qu''il faudrait subir qui en font tout l''intérêt pour comprendre pourquoi il se passe ceci et pas cela. Les jeunes étant dans l''ensemble plutôt curieux (voire désireux) d''autres mondes possibles, ils ont souvent de la sympathie pour ce genre de démarche.
"Pour ma part j’ai eu la
Anonyme — 16/02/2010 - 11:59"Pour ma part j’ai eu la chance de me voir enseignés simultanément la micro « de base » avec ses équations, ses graphiques et autres charmes, et d’autres sujets comme la concurrence imparfaite, les asymétries d’information ou la théorie des jeux sous une forme plus « littéraire ». Et manifestement j’ai trouvé ça motivant."
Et vive la B/L ! :)
Un éloge peut-être inattendu
Elvin — 16/02/2010 - 12:01Je ne fréquentais pas ou peu votre blog et j''avais le plus grand tort. Je tombe sur vos deux billets « questions de méthodologie » que je trouve excellents, et dont je conclus que nous avons beaucoup plus en commun qu''il n''y paraît au vu de nos échanges lapidaires et quelquefois un peu vifs sur Econoclaste.
Je vais directement à ce que vous dites dans une de vos réponses, et que je vais me permettre de découper en rondelles pour faciliter les commentaires :
"Je pense plutôt que beaucoup d''économistes théoriciens diraient aujourd''hui :
1. L''économie est un système dynamique beaucoup trop compliqué pour qu''on puisse le décrire même approximativement,
2. Il est difficile voire impossible de connaître les préférences des agents,
3. Paramètres et conditions initiales sont très difficiles à connaître, il vaut donc mieux trouver des résultats généraux qui n''en dépendent pas trop,
4. Un modèle peut au mieux étudier certains aspects du problème,
4 bis la solution est en général un concept d''équilibre, souvent vu comme l''aboutissement d''un processus,
5. On peut faire de la statique comparative pour étudier comment des variations dans les principaux ingrédients du modèle changent le résultat,
5 bis il faut interpréter le tout extrêmement prudemment puisqu''on fait implicitement l''hypothèse qu''on se situe "toutes choses égales par ailleurs", autrement dit que les complications qu''on n''a pas rajoutées dans le modèle n''interagissent pas trop bizarrement avec ce qu''on étudie, ou que le résultat de ces complications est de second ordre, ou au moins n''annule pas l''effet initial."
Je suis absolument 100% d’accord sur 1, 2, 3, 4 et 5 bis. J’ajoute seulement :
1. qu’il aurait fallu ne jamais l’oublier (mais « it’s no use to cry over spilt milk », pas vrai ?)
2. que tout travail qui ne reconnaît pas ces cinq points est a priori suspect, et que c''est le cas d''une bonne partie de la production économique depuis pas mal d''années.
Et si je suis aussi fana de l’école autrichienne, c’est notamment parce qu’elle est toujours restée fidèle à cette conception de l’économie, qui était déjà celle des classiques et de Marshall et même de Keynes (sauf 5bis) .
J’ai un petit problème sur 4 bis : si « la solution est en général un concept d''équilibre », c’est parce que depuis Walras on a décidé a priori que c’était à ça qu’on s’intéressait. Je pense moi, avec les autrichiens, que ce qui est intéressant c’est les processus, et que savoir s''ils aboutissent ou non à un "équilibre" est une question secondaire. Je suis d''ailleurs frappé par votre redéfinition du concept d’équilibre, qui l’élargit considérablement (et qui ressemble à celui de Hayek). Pourquoi ne pas conserver à ce mot son sens habituel et admettre que l’économie étudie le comportement qui résulte de l’action de forces indépendantes et peut-être antagonistes, sans préjuger du fait que ce processus aboutira ou non à laisser invariant un certain nombre de choses ? Je ne vois pas pourquoi on tire sur la ficelle sémantique en redéfinissant le mot « équilibre » dans le seul but de pouvoir continuer à l’utiliser. Vous me direz, et vous aurez raison, que tout ça n’est qu’une question de vocabulaire ; mais je pense que plus on utilise les mots dans leur sens habituel, mieux ça vaut. J.S. Mill a dit ça bien avant moi.
Sur le point 5, je n’ai rien contre la statique comparative, mais il me semble qu’il vaut quand même mieux faire de la dynamique. (ça, c’est Marshall qui l’a dit bien avant moi…)
Là où il me semble que nous différons le plus, c’est sur une question d''appréciation : que metttez-vous dans « beaucoup d’économistes théoriciens » ? Mon impression (mais je n’ai pas de statistiques) est que les économistes qui pensent comme vous et moi, et dont les travaux sont cohérents avec ces idées, sont et resteront longtemps une minorité, ne serait-ce que parce que l’enseignement officiel continue imperturbablement à reposer sur la conception « samuelsonienne » que vous dénoncez comme moi. Vous vous situez, et je vous en félicite, parmi l’avant-garde qui a dépassé ce stade, et c''est cette avant-garde qui vous intéresse à juste titre ; je crois constater, moi, que le gros des troupes économistes en est toujours là et que l’enseignement continue à l’alimenter en idées périmées. Et je le déplore. Si je me trompe, tant mieux.
Vous dites vous-même dans un autre fil : « le mechanism design montre que… ». En disant cela, il me semble que vous oubliez vous-même un peu le point 5bis ci-dessus : tenter d’appliquer au monde réel les conclusions de la théorie du mechanism design (comme de toute autre théorie) doit se faire « extrêmement prudemment » en tenant compte des « complications qu''on n''a pas rajoutées dans le modèle »
Enfin, OK sur vos critiques de l''enseignement. Vous dites : « Pour ma part j’ai eu la chance de me voir enseignés simultanément la micro « de base » avec ses équations, ses graphiques et autres charmes, et d’autres sujets comme la concurrence imparfaite, les asymétries d’information ou la théorie des jeux sous une forme plus « littéraire ». Et manifestement j’ai trouvé ça motivant. ».
A mon avis, il ne faudrait même pas enseigner ces choses simultanément, mais renverser complètement l’ordre, en commençant par une exposition littéraire de la réalité, fondée sur l''observation et destinée à tous, futurs économistes ou non, et reporter la formalisation et tout ce qui s''ensuit dans des cours plus avancés destinés aux seuls étudiants qui veulent faire carrière dans l’économie.
Merci, c''était effectivement
Jean-Edouard — 16/02/2010 - 12:05Merci, c''était effectivement inattendu et cela me ravit.
En général je n''attaque pas tellement vos positions méthodologiques, qui sont plutôt saines quoique à mon avis trop prudentes. Il y a toujours un arbitrage à faire entre la masse de résultats produits et la masse des hypothèses utilisées, mon arbitrage va plus en faveur des résultats que le vôtre, mais je comprends qu''on puisse penser autrement, il n''y a pas de réponse objective à la question.
Je suis un peu étonné que vous acceptiez si facilement 4, qui justifie qu''on fasse des modèles ultra simplificateurs pour comprendre un petit bout de la réalité (par exemple une économie sans monnaie), ça n''avait pas l''air d''être votre tasse de thé mais tant mieux si je me suis trompé.
Ce que je vous reproche en général n''est donc pas tant vos principes méthodologiques, effectivement proches des miens, mais votre méconnaissance de la recherche théorique récente, qui n''a rien de répréhensible en soi (beaucoup de spécialistes de la macro ignorent tout de ce qui se fait en micro et réciproquement), mais devrait vous conduire à plus de prudence. Surtout quand on passe son temps à vous répéter que la théorie économique ne s''est pas arrêtée dans les années 50. Pardonnez-moi mais je me crois mieux placé que vous pour savoir quelle est l''optique des chercheurs en économie théorique aujourd''hui, et si je dis qu''ils ne sont pas loin des positions que j''expose vous devriez prendre en compte ce signal.
Après il me semble clair également que beaucoup d''économistes ne réfléchissent pas plus que ça à leur méthodologie. Beaucoup appliquent néanmoins les points que j''ai développés sans le savoir, ne serait-ce que parce que parmi les innombrables relecteurs des papiers il s''en trouve toujours quelques-uns pour poser des questions sur la méthode, et que la volonté d''être publié est une incitation puissante (qui provoque aussi des biais, n''en doutons pas).
Le mechanism design est un cas très particulier, qui illustre bien le cas 3. Ses conclusions négatives sont totalement générales, et ne reposent sur aucune hypothèse. Ce sont des vérités mathématiques comme le théorème d''impossibilité d''Arrow. Donc si le mechanism design dit il n''existe pas de mécanisme optimal pour tel type de problème, c''est un des rares cas en économie où l''on ne peut rien rétorquer. Evidemment cela ne démontre pas grand-chose, si ce n''est que ni une économie de marché parfaite ni un système planificateur parfait ne sont optimaux, ce qui implique qu''il faut donc comparer des versions "imparfaites" et non des idéal-types. Dans le fil sur Econoclaste il me semble d''ailleurs que vous avez réussi à embrouiller vos interlocuteurs en gardant l''idéal type du capitalisme tout en expliquant que le plan parfait n''existe pas, ce qui fausse la comparaison. Pour moi soit on pose une question théorique, en quel cas la théorie dit match nul, soit c''est une question empirique et alors ben ça dépend. Un système capitaliste pourrait sans contradiction être constitué uniquement de monopoles et se révéler moins efficace avec des ressources et des préférences données qu''un système planificateur, par exemple si les ressources sont rares et les préférences peu incertaines. Ensuite on peut argumenter qu''un système planificateur conduira en pratique à éliminer la liberté politique des individus, je suis plus sensible à cet argument mais alors on ne parle plus d''efficacité économique et c''est une autre question.
Pour l''équilibre c''est encore une fois une question d''arbitrage entre hypothèses et résultats. On peut étudier les processus mais on peut faire tellement d''hypothèses dessus qu''ils pourraient avoir n''importe quelle tête, je ne vous apprendrai pas que des systèmes dynamiques peuvent avoir des têtes très différentes si vous modifiez un peu ou l''évolution du système ou les conditions initiales. Ca ne veut pas dire que c''est impossible, mais si une classe très large de processus aboutit à un équilibre donné on apprend peut-être plus de choses en regardant l''équilibre qu''en essayant de voir quel processus est le bon. Pour une fois c''est une idée tirée de la physique qui me semble avoir du sens en économie. Après je suis d''accord pour dire que le problème du processus est intéressant aussi et est resté sous-exploré, mais justement la recherche actuelle commence de plus en plus à l''étudier, par exemple pour les processus d''apprentissage ou les réactions stratégiques dans les jeux : des livres comme "Learning and Expectations in Macroeconomics" de George W. Evans et Seppo Honkapohja ou "The Theory of Learning in Games" de Drew Fudenberg et David Levine en dressent des tableaux assez complets, même si de mon point de vue ils ont un peu tendance à s''arrêter parfois à des résultats du type "ce genre de processus converge donc bien vers l''équilibre qu''on étudie depuis 20 ans, ouf".
EDIT : il y a un test simple de ce que j''avance. Prenez des phrases au hasard de Samuelson et dites-les à un théoricien. Par exemple lorsqu''il dit qu''interpréter littérairement un résultat mathématique est « une gymnastique mentale bizarrement dépravée ». A tous les coups le théoricien vous demandera qui a pondu cette ânerie, et sera un peu gêné quand vous lui direz que c''est Samuelson, non pas qu''il ait lu quoi que ce soit de lui et certainement pas ses "Foundations", ni se soit jamais intéressé au concept de préférences révélées, mais juste parce qu''il sait que c''est le fondateur de l''économie moderne. Ce qui est vrai aussi, mais ça ne veut pas dire qu''elle n''a pas évolué.
Si vous permettez
Elvin — 16/02/2010 - 12:12Bon, voilà une discussion sérieuse et enrichissante (j''ose espérer pour les deux parties) qui fait plaisir.
Je vous accorde bien volontiers que vous êtes mieux placé que moi pour savoir quelle est l''optique des chercheurs en économie théorique aujourd''hui, et que ma critique part plutôt de l''enseignement de l''économie que des frontières de la recherche.
Sur ce que vous dites à propos du mechanism design, et qui nous a opposés jadis à propos de Myerson/Satterthwaite, je précise encore une fois ma position. J''appartiens à une école de pensée qui dit que la notion de "perfection" n''existe pas en économie, et que c''est évident a priori pour le moindre observateur. Certains ont pensé que si, et ont développé toute une théorie sur cette base - ils avaient bien tort. D''autres "démontrent" maintenant que cette perfection n''existe pas, et ils ont bien raison.
Mais c''est un peu comme si la biologie "mainstream" avait raisonné pendant 50 ans sur des animaux "optimaux" et que maintenant des chercheurs en biologie théorique démontraient que ce concept n''a pas de sens. Ca m''étonnerait qu''on leur file des prix Nobel pour ça (encore que...)
A part ça, pas d''accord sur votre interprétation de mon argumentation dans le débat planification - marché (ou plutôt planification centralisée - planification décentralisée), mais n''y revenons pas ici.
Il me semble encore plus
Jean-Edouard — 16/02/2010 - 12:15Il me semble encore plus difficile d''avoir une opinion sur l''enseignement de l''économie. Je suis d''accord pour dire que les manuels américains sont en général assez stupides et n''invitent certainement pas à être prudent avec la méthodologie employée. Ca ne veut pas dire que c''est ce que répètent servilement les professeurs en cours, et il serait étrange qu''ils professent dans leur cours des idées avec lesquelles ils sont en désaccord dans leur recherche. Mais ça peut arriver. Dans l''enseignement il y a une tendance me semble-t-il à vouloir enseigner les "bases" avant les choses plus compliquées, et dans la pratique ça consiste à faire micro du consommateur - du producteur - équilibre général et seulement après tout ça à voir des choses intéressantes. Comme il est difficile de tenir les élèves en haleine pendant plusieurs années on est conduit à exagérer un peu la portée du modèle de base, ce qui peut donner l''impression que l''économie contemporaine en dépend beaucoup. Je ne pense pas que ce soit une bonne façon d''enseigner mais faire autrement a aussi ses inconvénients, je pense que cela dépend surtout du public visé.
Pour le mechanism design nous avons déjà eu ce débat mais je persiste. Je suis d''accord que se poser la question "si on met m firmes et n consommateurs et que tout le monde échange librement en étant price-takers aboutit-on à un optimum de Pareto ?" n''a pas grand sens en tant que telle (mais est très utile comme benchmark). En revanche dans le cas de Myerson-Satterthwaite ce n''est quand même pas tiré par les cheveux : on sait que par définition si un échange est volontaire les deux parties y gagnent (ou croient y gagner), la question c''est simplement est-ce que réciproquement un échange où les deux parties gagneraient peut toujours s''effectuer ? La réponse est non, il est impossible de trouver une manière d''organiser l''échange telle que tout échange potentiellement avantageux puisse s''effectuer dès lors que l''asymétrie d''information est double. Que vous ne vous intéressiez pas au concept d''optimum soit, mais si vous considérez que "mutuellement avantageux" n''a pas de sens étudier l''économie ne doit pas avoir grand intérêt pour vous.
Encore Myerson et Satterthwaite
Elvin — 16/02/2010 - 12:01"il est impossible de trouver une manière d''organiser l''échange telle que tout échange potentiellement avantageux puisse s''effectuer dès lors que l''asymétrie d''information est double."
Je m''obstine : ce "résultat" est exact, mais n''est "intéressant" que si :
- ou bien on était convaincu jusque-là que c''était possible,
- ou bien on a besoin que ce soit possible pour développer une certaine théorie.
Avec les autrichiens, je ne pense ni l''un ni l''autre, et donc ce résultat ne m''impressionne pas..Maintenant je comprends que ce soit une révélation fracassante pour des gens qui ont été abreuvés de théorie néoclassique. A ce titre, il est utile.
" Que vous ne vous intéressiez pas au concept d''optimum soit, mais si vous considérez que "mutuellement avantageux" n''a pas de sens étudier l''économie ne doit pas avoir grand intérêt pour vous."
Mais où avez-vous pris que je considère que "mutuellement avantageux" n''a pas de sens ? L''idée que tout échange effectivement réalisé est nécessairement jugé avantageux par les deux parties au moment où elles le font est une des bases des thèses autrichiennes. Je dis bien "jugé avantageux" et "au moment de l''échange" (subjectivisme oblige).
Sur l''enseignement, il me semble préférable :
1. de présenter les faits avant de chercher à les expliquer (Fontenelle : "assurons-nous bien du fait avant de nous inquiéter de la cause")
2. avant de se lancer dans des développements abstraits qui vont nécessairement paraître obscurs aux élèves, de bien leur expliquer pourquoi on le fait.
Mais ni vous ni moi n''allons changer les programmes, hélas...
En gros
Jean-Edouard — 16/02/2010 - 12:17Si je résume votre position en caricaturant peut-être un peu, mais pas tant que ça, c''est "je viens d''un courant pour lequel il n''existe aucun résultat positif en économie, donc quand on démontre un résultat négatif je ne suis pas surpris".
Pourtant Myerson-Satterthwaite n''a rien d''évident.
D''abord parce que spontanément plein de gens vont s''imaginer que parmi les innombrables façons d''organiser un échange il doit bien y en avoir une qui résout le problème. Par exemple quand nous en avions discuté chez Rationalité Limitée un commentateur soutenait mordicus qu''il suffisait d''ajouter "des entrepreneurs" pour résoudre le problème. Il n''était visiblement pas biberonné de théorie "néoclassique" et manifestement Myerson-Satterthwaite ne lui aurait pas fait de mal non plus.
Ensuite parce que en négatif de ce résultat négatif il faut voir que dans beaucoup de cas des mécanismes assurant que tous les échanges mutuellement avantageux se fassent existent, c''est le cas typiquement des enchères, qui assurent que le bien échoit à celui qui lui accorde le plus de valeur dès lors que le vendeur n''a pas lui aussi d''information privée (ce qui peut arriver, mais n''est pas toujours le cas).
Enfin on peut ne pas accepter les hypothèses du résultat positif sur les enchères (encore que la proposition ne soit guère surprenante), mais en tout cas la comparaison avec Myerson Satterthwaite demeure instructive parce qu''elle nous montre qu''il y a un problème fondamentalement insoluble avec l''asymétrie d''information double qui ne se pose pas quand elle est simple.
Là, Jean-Edouard, vous
Elvin — 16/02/2010 - 12:19Là, Jean-Edouard, vous caricaturez beaucoup beaucoup. Je n''ai jamais pensé ni écrit qu''il n''existe aucun résultat positif en économie.
Sur la façon d''organiser les échanges, ben oui, on peut imaginer des cas où on peut en trouver qui assurent que tous les échanges mutuellement avantageux se font, et on peut en imaginer d''autres où on ne peut pas. Mais il me paraît assez évident que dans la réalité, l''asymétrie d''information double est la règle plutôt que l''exception.
Donc j''en déduis que si
Jean-Edouard — 16/02/2010 - 12:25Donc j''en déduis que si Mises vous avait demandé comme ça, au pied levé et devant une bière, "dis donc Elvin tu crois que tous les échanges mutuellement avantageux peuvent se réaliser ?" vous lui auriez répondu sans hésiter "je pense que c''est possible si l''asymétrie d''information est simple, mais impossible si elle est double. Par ailleurs comme empiriquement c''est un résultat bien connu que les asymétries d''information sont en général doubles, je pense malheureusement que beaucoup d''échanges mutuellement avantageux ne seront jamais réalisés, et qu''en plus il n''y a aucun moyen de remédier la situation. Remets-moi un blanc sec, Ludwig". Si c''est le cas vous avez une intuition économique très développée, vous devriez faire de l''économie.
Ma conversation avec Mises
Elvin — 16/02/2010 - 12:29Ma conversation avec Mises telle qu''il imagine est assez improbable. Je le vois plutôt me demander : "Dis donc Elvin, toi qui as un peu réfléchi, tu ne crois quand même pas que tous les échanges mutuellement avantageux peuvent se réaliser ?" . Et je lui aurais répondu "Ben sûr que non, Ludwig, pourquoi tu me poses la question ? (en supposant qu''il m''ait autorisé à le tutoyer) Un autre blanc sec ?"
Et comme ça, pensez-vous toujours que je devrais faire de l''économie ?
L'illusion de l'empirisme
Sincère Nain — 16/02/2010 - 12:02@Elvin : Vous écrivez : "De présenter les faits avant de chercher à les expliquer ..."
Et vous les construisez (pardon d''utiliser un gros mot) comment "les faits" ?
Petite leçon d''architecture d''Henri Poincaré : «On fait de la science avec des faits, comme on fait une maison avec des pierres ; mais une accumulation de faits n''est pas plus une science qu''un tas de pierres n''est une maison». Citation qui rejoint celle de Karl Popper qui écrivait dans "La logique de la découverte scientifique" (1934) : « L''empiriste naïf ou le partisan de la logique inductive (...) pense que nous commençons par rassembler et ordonner nos expériences et gravissons de cette manière les échelons de la science. (...) Jamais la collection susceptible d''être formée de cette façon, aussi riche soit elle, ne pourra constituer une science. Une science requiert des points de vue et des problèmes théoriques.»
Ou encore Heidegger : «Les faits ne se constituent qu''en relation avec les critères qui permettent de les constater.» Méfiez vous des illusions du «sens commun» ou des simples réflexions de bon sens ... Elles sont souvent trompeuses !
Y aurait pas de faits ?
Elvin — 16/02/2010 - 12:19Mais, Sincère nain, je ne construis rien. Je me contente de regarder autour de moi et de constater, par exemple :
- que le jour alterne avec la nuit
- qu''un certain Sincère nain intervient sur le blog Mafeco et quelques autres
- que les êtres humains se répartissent le travail et échangent les produits qui en résultent
- que dans nos sociétés, ces échanges se font à l''aide de monnaie
- qu''il y a eu une crise financière en 2009
- que Heidegger a écrit «Les faits ne se constituent qu''en relation avec les critères qui permettent de les constater.»
etc, etc
Et jusque là, ça n''est pas contradictoire avec ce que disent Poincaré et Popper. Heidegger, un peu, mais c''est pas grave.
A partir de là, ce que j''essaie de "construire" (ou de préférence de trouver déjà construites), c''est des explications à tout ça. C''est là que commence la science (éventuellement, dans le meilleur des cas).
Sincère Nain...
Emmeline — 16/02/2010 - 12:24... est (outre un commentateur comme on n''ose en rêver), un pseudonyme invérifiable. Le "fait" qu''il (comment ça, il ? peut-être est-ce un pseudonyme collectif, sans compter qu''il peut très facilement être usurpé) intervienne sur notre blog est donc bien un construit...
Je vois mal comment on peut
Jean-Edouard — 16/02/2010 - 12:26Je vois mal comment on peut faire ces "observations" sans théorie sous-jacente :
- que les êtres humains se répartissent le travail et échangent les produits qui en résultent
- que dans nos sociétés, ces échanges se font à l''aide de monnaie
- qu''il y a eu une crise financière en 2009
Il faut d''abord savoir ce que vous appelez du travail (ça n''a rien d''évident, il faut pouvoir le distinguer d''une activité de loisir, prend-on en compte les tâches ménagères ou non...) et un échange (le troc est-il un échange ? le don-contre-don est-il un échange ?). Je ne cherche pas juste la petite bête, si on prend une définition ultra-extensive du travail incluant toutes les tâches comportant une désutilité votre observation consiste à dire que personne ne subvient à ses besoins complètement tout seul. Je ne suis pas sûr qu''il y ait besoin de théoriser là-dessus.
Ensuite toujours à supposer que vous puissiez avoir une vision claire de ce qu''est un échange, il va falloir se mettre d''accord sur ce qu''est de la monnaie, et là on va rigoler. Il n''y a qu''à voir les dizaines de pages de délire des excités du bulbe de la banque libre chez Econoclaste. Selon vos lunettes théoriques vous considérez que différents actifs sont de la monnaie ou non.
Encore plus problématique, comment définir une crise financière. Ca n''a absolument rien d''évident. La théorie standard a le mérite de poser un "benchmark", des prix théoriques qui devraient refléter la valeur "fondamentale" d''un actif. Cela permet au moins de définir une crise quand les prix s''écartent beaucoup et brusquement de cette valeur. Si vous n''avez pas ça vous ne parlerez de crise financière que quand TF1 dit qu''il y a une crise financière, ce qui scientifiquement est un peu ennuyeux.
Pour ma part je serais assez hostile à un enseignement d''économie entièrement empirique, ne serait-ce que parce que ce serait ennuyeux à mourir, mais aussi parce que simplement il sera impossible de bien décrire sans un minimum de théorie. Parler ne serait-ce que du PIB suppose de connaître déjà pas mal de choses.
Moi je vois assez bien...
Elvin — 16/02/2010 - 12:23Je croyais m''en tirer avec une pirouette galante, d''autant plus que le post de Sincère Nain était amha largement hors sujet. Mais je découvre le post de Jean-Edouard et il va donc falloir que je m''explique plus en détail.
Je crois que nous parlons de deux classes ou de deux formes de "théories" ou de "construction".
Il y a d''une part ce qui nous permet de mettre un nom sur ce que nous percevons, de former des concepts, d''identifier des relations. Au fond, à strictement parler, tout ce que nos sens perçoivent, c''est des photons et des ondes sonores, et pour tout simplement arriver à savoir que ce sont des mots et des phrases, ou des visages ou des objets, ou la Messe en Si Mineur ou Johnny Halliday, il faut déjà que nos yeux, nos oreilles et notre cerveau fassent un boulot absolument gigantesque en faisant appel à tout un tas de connaissances tacites. Donc oui, ne serait-ce que pour ça, tous les "faits" que nous "constatons" sont des "construits". Les derniers commentaires de Jean-Edouard sont des illustrations de ce fait (car c''en est un...) à un autre niveau. Pas le moindre débat sur ce point (d''ailleurs mon maître à penser Mises y insiste lourdement, et je ne saurais être en désaccord...).
Mais ça n''empêche pas, bien au contraire, qu''un certain nombre de choses sont pour nous des faits d''observation. Je note d''ailleurs que dans nombre de ses posts ici et ailleurs, Jean-Edouard parle de "faits économiques", d''histoire des faits économiques, etc. Cette querelle que me fait Sincère Nain me semble donc un mauvais procès..
Mais une fois qu''on a constaté, nommé et organisé, on peut vouloir comprendre, expliquer ou prévoir. Et là intervient un autre type de théories ou de constructions, qui sont au départ purement hypothétiques. Imaginer et valider ces constructions, c''est ce qu''on appelle la science, qui n''existerait pas si nous ne constatons pas des "faits" (quelle que doit la façon dont nous les constatons) que nous ne comprenons pas et que nous voulons comprendre.
Je trouve d''ailleurs très dommage qu''on mélange les questions de définition et les tentatives d''explication. Pour prendre l''exemple de la monnaie que cite J-E, les discussions sur la banque libre seraient tout aussi animées et certainement plus fructueuses si tous les participants se mettaient préalablement d''accord sur les définitions. Celles qui ont eu lieu chez Econoclaste portaient sur la façon de gérer la monnaie et le crédit. Les divergences sur la définition de la monnaie venaient la parasiter et créer un écran de fumée qui évitait de voir en face les vraies questions.
Pour en revenir aux citations de Sincère Nain, bien sûr qu''une simple collection de faits. n''est pas une science. Mais sans faits constatés et inexpliqués, il ne peut pas y avoir de science.
"Ben sûr que non, Ludwig,
Anonyme — 16/02/2010 - 12:30"Ben sûr que non, Ludwig, pourquoi tu me poses la question ? (en supposant qu''il m''ait autorisé à le tutoyer) Un autre blanc sec ?"
Et si on vous avait demandé d''expliquer pourquoi?
Parce que ça serait vraiment
Elvin — 16/02/2010 - 12:31Parce que ça serait vraiment trop beau, et que chacun peut citer des dizaines au moins de cas où des échanges qui seraient mutuellement avantageux ne se font pas, et qu''il faudrait pour ça que chacun sache ce que chacun des autres considère comme avantageux pour lui. (toujours le problème de l''information parfaite).
Autrement dit, commençons par chercher à expliquer ce que nous constatons, au lieu de nous intéresser à des situations purement imaginaires (sinon à titre purement contrefactuel).
Relisez
Jean-Edouard — 16/02/2010 - 12:32Vous ne vous rappelez plus sur quoi porte Myerson-Satterthwaite. C''est une chose de dire qu''il y a plein de situations où des échanges mutuellement avantageux ne se font pas (et c''est effectivement trivial), c''en est une autre de montrer qu''il n''y a aucune façon d''organiser les échanges qui puisse résoudre le problème. Par ailleurs il y a aussi plein de situations où de tels mécanismes existent, et cela n''a rien évident de distinguer les situations où ils existent de celles où ils n''existent pas. Evidemment on peut préférer comme vous dire "bah en général c''est pas possible", mais on peut aussi chercher des résultats plus précis, et surtout des explications.
Des explications aux
Elvin — 16/02/2010 - 12:34Des explications aux phénomènes tels qu''ils se produisent, certainement. Des explications au fait que certains phénomènes ne se produisent pas, pourquoi pas ? Mais "démontrer" que ce qui n''existe pas ne peut pas exister, c''est limite. Remarquez, c''est quand même mieux que vouloir démontrer que ce qui n''existe pas existe (suivez mon regard)
Pour moi, savoir que pour que tous les échanges mutuellement avantageux se fassent, il faudrait que chacun sache ce que chacun des autres considère comme avantageux pour lui me suffit. Ca ressemble d''ailleurs bigrement à la question de la planification centralisée.
Cela dit, cette discussion révèle une différence d''attitude envers la discipline économique qui amha mérite une réflexion sérieuse, que je me propose de développer sous peu sur mon blog. A bientôt.
Relisez encore...
Jean-Edouard — 16/02/2010 - 12:35"pour que tous les échanges mutuellement avantageux se fassent, il faudrait que chacun sache ce que chacun des autres considère comme avantageux pour lui me suffit."
Et bien justement, c''est faux. Il suffirait de connaître la valeur accordée au bien d''une seule des deux parties dans chaque paire. Et comme le montre votre erreur, cela n''a rien d''évident et il valait sans doute la peine de montrer que le problème vient de la double asymétrie d''information. Après vous pouvez évidemment considérer que penser quelque chose de vague et faux vous suffit.
Par ailleurs ""démontrer" que ce qui n''existe pas ne peut pas exister" est ici diablement utile. D''abord parce que au passage on prouve qu''effectivement cela n''existe pas. Un exemple simple : une théorie des années 80 voulait qu''il n''y avait pas à faire très attention à qui on vendait les entreprises publiques privatisées, en effet si on les vend à la mauvaise personne (ie. à un groupe qui gèrera mal l''entreprise) alors tôt ou tard l''entreprise mal gérée sera rachetée par quelqu''un qui en tirera un plus grand profit. Myerson-Satterthwaite vous apprend que cette théorie ne tient pas la route (je sais que pour vous aucune théorie ne tient la route de toute façon, mais disons qu''elle ne tient même pas approximativement la route) si l''acheteur de l''ex entreprise publique acquiert davantage d''informations sur son marché qu''un éventuel acheteur extérieur. Accessoirement cela montre que beaucoup de rachats d''entreprises qui seraient efficaces ne peuvent pas s''effectuer. On en déduit notamment qu''il peut être intéressant pour le gouvernement qui privatise une entreprise publique de publier le maximum d''information sur celle-ci, et d''obliger le racheteur à continuer à être extrêmement transparent sur ses coûts de production et les caractéristiques du marché.
On peut penser à de nombreuses autres applications : si je cherche à émettre des bons du Trésor ai-je intérêt à publier le plus d''informations sur les finances publiques, ou au contraire à les cacher ? Si je fais un appel d''offres ai-je intérêt à révéler le maximum d''informations, ou puis-je espérer un meilleur prix si je cache certains coûts attendus ? Toutes ces questions sont loin d''être triviales, et à mon avis ce n''est pas un hasard si pour y répondre les entreprises comme les gouvernements font en général appel à des théoriciens qui apportent un certain nombre de réponses qui, pour limitées qu''elles soient, n''en mettent pas moins en général le doigt sur les problèmes principaux. Bizarrement on fait beaucoup moins appel à ceux qui disent que pour que tout se passe bien il faudrait que tout le monde sache tout et que sinon ça se passera mal, peut-être que le savoir des économistes a donc un intérêt, au moins marchand.
Dites donc J-E, ça commence à
Elvin — 16/02/2010 - 12:35Dites donc J-E, ça commence à ressembler à de l’acharnement thérapeutique (avec moi dans le rôle du malade incurable).
Nous ne nous comprenons plus. Par exemple, je vous y prends une fois de plus à me critiquer pour des propos que je n’ai pas tenus. Je n’ai jamais dit qu’aucune théorie ne tiendrait la route, mais que les théories tiennent plus ou moins la route selon les hypothèses sur lesquelles elles reposent et la façon dont elles sont établies. Et oui, je pointe du doigt des théories qui, selon ces critères, ne tiennent pas la route à mon (humble, faut-il le préciser ?) avis. Et si vous avez compris que je dis « pour que tout se passe bien il faudrait que tout le monde sache tout et que sinon ça se passera mal », c’est que je me suis bien mal exprimé.
Je pense de plus en plus que ce sont nos cadres de référence qui sont différents, et je veux y réfléchir en tenant compte de vos commentaires. Considérez donc mon cas comme désespéré, au moins de façon provisoire jusqu’à ce que je sois pris de soubresauts.
Juste une remarque (assez désagréable je le reconnais). Pour avoir passé de nombreuses années en entreprise, et à des postes où la réflexion stratégique était mon quotidien, et pour avoir assisté à de nombreuses présentations d’experts, j’ai peur que vous surestimiez grossièrement l’utilisation que font réellement les entreprises de l’apport des théoriciens. Dans mon expérience, on les écoute avec tout le respect qui leur est dû, et quand ils sont partis, on conclut que leurs réponses n’ont pas grand’chose à voir avec la question et on revient aux choses sérieuses.
J''avais perdu espoir depuis longtemps
Jean-Edouard — 16/02/2010 - 12:37Je ne me fais pas trop d''illusions sur l''usage qui est fait des conseils des économistes, ça c''est sûr. Reste à expliquer pourquoi on demande leur avis à des théoriciens "orthodoxes" et pourquoi il n''y a pas une demande élevée pour des économistes selon votre goût.
La loi des grands nombres...
Elvin — 16/02/2010 - 12:37Parce qu''on va au plus facile. Les demandeurs de conseils ne sont en général pas conscients des sauvages querelles d''école qui divisent les économistes, donc ils ne demandent pas des économistes modèle X ou modèle Y . En tapant au hasard parmi les noms qu''ils connaissent, ils tombent presque à coup sûr sur des "orthodoxes".
Surprenant...
Jean-Edouard — 16/02/2010 - 12:38Vous ne faites vraiment pas très confiance au marché pour convoyer de l''information dites donc.
Quel marché ?
Elvin — 16/02/2010 - 12:38dans ce cas présent, même pas du tout - car il n''y a pas de "marché"