Economie de World of Warcraft – II

Comment devenir riche dans World of Warcraft ? Sur quelques opportunités de profit à l’hôtel des ventes – Par M. Georges Saurosse, spéculateur talentueux

Je tiens d’abord à remercier l’équipe de RCE de m’avoir invité ce soir pour vous parler de mes activités de spéculation, peut-être moins « talentueuses » que la présentation ne le suggère, mais néanmoins profitables. Cette volonté de mobiliser à la fois praticiens et théoriciens autour d’un même sujet me semble très intéressante. Je suis conscient néanmoins de l’information limitée dont je dispose en tant que praticien et du possible manque de généralité de mes propos, en effet il s’agit uniquement de spéculations à l’hôtel des ventes d’un seul serveur, je ne sais à vrai dire quasiment rien des autres mais j’imagine que les mêmes phénomènes peuvent s’y rencontrer.

D’abord, quelques chiffres ; je rappelle pour les auditeurs qui ne seraient pas convaincus du sérieux de la chose que, comme les joueurs peuvent acheter de manière plus ou moins illégale des pièces d’or contre des dollars ou des euros, il existe un taux de change euros/pièces d’or autour de 3 euros pour 100 pièces d’or (mais cela a beaucoup baissé, auparavant ce marché illégal de la revente d’or était bien plus monopolistique). Ma fortune virtuelle actuelle se monte donc aux alentours de 90 euros. Un joueur de niveau élevé qui achète sa « monture volante épique » pour 5.500 pièces d’or la paie en fait 165 euros !

Début 2007, j’ai spéculé sur le cours des différents métaux avant la mise en place de l’add-on « Burning Crusade », simplement en achetant, stockant et revendant différents métaux. Disposant de peu de liquidités à l’époque je n’ai pu réaliser que 16 opérations d’achat-vente, réalisant un bénéfice de 113,125 pièces d’or (3 euros) pour exactement 56,45 pièces d’or investies, soit un taux de profit de 200%, ce qui est plutôt bien.

De manière plus durable j’ai spéculé courant 2007 à plus grande échelle sur un certain nombre de matières premières : métaux, cuir, cristaux etc. Typiquement sur une cinquantaine d’opérations d’achat-vente je réalisais à peu près 400 pièces d’or (12 euros) de bénéfice pour un investissement de 800 pièces d’or, soit un taux de profit proche de 50%.

Je me suis par la suite concentré sur le marché plus rentable des cristaux de vide, dont le prix extrêmement fluctuant allait dans un même mois de 60 à 120 pièces d’or. Les profits réalisés n’étaient que de l’ordre de 10 ou 20% mais sur des sommes engagées beaucoup plus fortes et surtout sur un nombre de transactions bien plus faible. En cinquante transactions je pouvais avoir au moins 500 pièces d’or (15 euros) de bénéfice.

Il faut noter que la notion de taux de profit n’est souvent pas très pertinente dans le monde de WoW. En raison du développement relativement faible de l’hôtel des ventes et du commerce entre joueurs, l’argent accumulé n’apporte d’utilité que par « paliers » : il peut être intéressant d’avoir 1500 pièces d’or pour acheter tel ou tel objet extrêmement puissant, en revanche en posséder 1000 plutôt que 800 s’il n’y a rien à acheter entre 800 et 1000 pièces d’or n’a guère d’intérêt. De plus les spéculations à réaliser à l’hôtel des ventes sont relativement limitées quand on s’en tient à des stratégies modestes, généralement avec 500 pièces d’or j’épuise toutes les possibilités de spéculation que je trouve à l’hôtel des ventes. Comme enfin il est difficile de se faire prêter de l’argent dans WoW, cela veut dire que le porte-monnaie de la plupart des joueurs doit progresser en montagnes russes : accumulation jusqu’à un niveau permettant d’acheter l’objet désiré, chute à zéro, réaccumulation jusqu’à un niveau supérieur, chute à zéro etc. Autrement dit tant qu’on est dans une phase d’accumulation, on ne perd rien à immobiliser son capital en achetant à l’hôtel des ventes, puisque de toute façon on n’aurait rien pu faire dudit capital.

Détaillons maintenant sur quels phénomènes on peut jouer pour s’assurer des profits spéculatifs importants.

Le cas des métaux était assez classique : avec l’approche d’une extension du jeu en modifiant profondément la structure, et notamment l’annonce par Blizzard de l’ajout d’une nouvelle profession, la joaillerie, il était assez évident que le demande pour les métaux augmenterait considérablement. Sauf que personne ne savait de combien. Environ trois mois avant la sortie de l’extension, les cours se sont mis à monter. Assez vite manifestement beaucoup de gens ont compris pourquoi, et les achats ont augmenté, surtout qu’un certain nombre (comme moi) se sont mis à spéculer non seulement sur le fait que la demande pour les métaux augmenterait après la date fatidique, mais aussi sur le fait que beaucoup de joueurs spéculaient dessus et que les prix semblaient augmenter toujours. Un phénomène intéressant s’est de plus produit en raison de l’imperfection de l’information dans WoW : prenons un mineur qui a l’habitude de vendre le produit de son activité toutes les semaines ; une première semaine il vend 20 barres d’or pour 5 pièces d’or (NB : il est impossible d’utiliser les barres d’or pour fondre ses propres pièces d’or), la deuxième il voit à l’hôtel des ventes cinq ou six offres de 20 barres pour 10 pièces d’or. Il n’a aucun moyen de savoir cependant si des gens ont déjà acheté 20 barres à ce prix, il est très possible qu’il s’agisse d’une envolée très éphémère et que personne ne lui achète ses barres à 9 pièces d’or. Certains ont donc manifestement choisi de vendre entre 5 et 7 pièces d’or par exemple, parce qu’ils ne suivaient pas les cours.

Certaines personnes sans scrupules comme moi guettaient la moindre occasion de rachat à ces acteurs non informés, ce qui entretenait la hausse des cours. Ainsi j’ai pu acheter plusieurs fois 20 barres d’or à 5 pièces d’or pour les revendre à 20. S’agissait-il d’une bulle ? J’en étais convaincu, et ai tout revendu à bon prix la veille de l’arrivée de l’extension, persuadé que la joaillerie se révèlerait n’être pas si intéressante que cela. En quoi j’ai eu tort, les prix ayant continué de monter légèrement pendant quelques semaines au moins et s’étant maintenus par la suite. A noter que la même opération pourrait être réalisée avec la prochaine extension.

La spéculation plus durable et généralisée à un grand nombre de matières premières est en fait une simple opération d’arbitrage. Manifestement, pour un certain nombre d’objets, le prix suit un cycle au cours de la semaine. Il est étrange néanmoins que certains objets soient plus chers le week-end et moins chers pendant la semaine, tandis que pour d’autres c’est l’inverse. Il se passe aussi des choses autour du mercredi (qui est à la fois férié l’après-midi pour les joueurs les plus jeunes, et l’occasion d’un arrêt temporaire du jeu le matin). Cela tendrait à montrer que ce ne sont pas les mêmes joueurs qui jouent le week-end et en semaine, et qu’ils ont des comportements de jeu différents. Il est assez facile dès lors d’acheter le week-end pour revendre en semaine ou l’inverse, et bizarrement assez peu de personnes le font pour que cela soit généralement assez rentable (au moins pour certains produits), il existe néanmoins un risque de baisse tendancielle contre lequel il est difficile de se prémunir (il n’y a aucun marché à terme dans WoW et je vois peu de façons de spéculer à la baisse). Je tiens à dire que je considère que je n’exploite nullement les joueurs du week-end ou ceux de la semaine en en tirant un profit indu, mais qu’au contraire je mets en contact des offreurs et des demandeurs qui ne se seraient jamais rencontrés sans moi, ce qui est bon. Manifestement cette occupation est rentable sur de « gros » objets où l’on peut faire des bénéfices importants en peu de transactions, et surtout où il y a peu de participants parce que peu de joueurs ont les liquidités voulues.

La dernière spéculation sur les cristaux de vide était de loin la plus intéressante. Il faut savoir que pendant un certain temps ces objets étaient très rares et que souvent il n’y en avait que deux ou trois en vente à la fois, voire aucun. A condition de disposer de fonds suffisants, il était donc possible d’acheter les trois cristaux en vente et de les revendre à un prix supérieur. Possible, mais pas très malin. Sur ce marché très spécial pour enchanteurs, il ne passe un acheteur que de temps en temps (les enchanteurs produisent leurs propres cristaux de vide, et se servent de l’hôtel des ventes que comme appoint). En remettant en vente trois cristaux, on court le risque élevé qu’un nouvel offreur passe avant un demandeur et propose un prix légèrement plus bas. D’où la stratégie suivante : acheter les trois cristaux, en mettre un seul en vente à un prix élevé, attendre et, si un vendeur passe avant un offreur, mettre un deuxième cristal en vente à un prix légèrement inférieur au sien, attendre etc. On pourrait s’attendre à ce que, en mettant un cristal en vente à 100 pièces d’or, le vendeur suivant mette le sien à 99 pièces d’or et 90 pièces d’argent, ce qui permet de baisser ensuite à 99,80 etc. Or il n’en est rien, beaucoup de vendeurs choissent de casser les prix et de proposer d’un coup un prix très bas.

Pourquoi ? On observe généralement sur ces marchés une espèce de prix de référence, généralement rond, sur lequel les agents fixent leurs anticipations. Ainsi le cristal de vide a tourné pendant longtemps autour de 100 pièces d’or, puis autour de 80, puis de 60, puis de 40, et aujourd’hui de 20 (j’ai vendu à temps). Si ce prix de référence est vers 80 pièces d’or, que j’achète les trois cristaux en vente et en remet un à 100 pièces d’or, il existe une petite chance qu’arrive un demandeur ne connaissant pas le prix de référence (nouveau venu sur le marché, absent depuis longtemps…) et je fais 20 pièces d’or de bénéfices. Mais si arrive un demandeur informé, il va préférer attendre pour voir si le prix de redescend pas ; sachant cela, un deuxième offreur peut se dire qu’il ne sert à rien de demander 99 pièces d’or et n’en demandera que 85 par exemple, ou tout autre chiffre autour duquel il estime qu’un demandeur informé et un tant soit peu impatient sera prêt à acheter l’objet. C’est pourquoi les profits que l’on peut réaliser avec cette méthode sont assez limités, mais non nuls ; les cristaux de vide ont en effet la particularité de ne pas souffrir de « coûts de dépôt » à l’hôtel des ventes, autrement dit on peut les remettre 200 fois en vente à un prix exorbitant en espérant tomber sur un acheteur non informé, sans autres coûts que des coûts d’opportunité, de stockage etc. C’est pour cela que ce marché est généralement plus volatile que d’autres.

On en arrive à une dernière forme de spéculation, que je n’ai jamais tentée. Ma conviction de praticien est que les prix dans WoW sont en large partie conventionnels. Ainsi j’ai trouvé sur www.wowecon.com des serveurs où le prix médian d’un « pouvoir primordial » ces dernières semaines était de 100 pièces d’or, tandis que sur un autre il était de 66. Ceci s’explique par le fait qu’il n’y a pas vraiment de coûts de production dans WoW : les joueurs tombent plus ou moins par hasard au cours de leurs pérégrinations sur différents objets qui ne leur ont coûté que du temps, difficile donc de leur trouver un prix de vente en appliquant un taux de marge sur des coûts de production. Résultat : en raison des possibilités d’arbitrage et de l’information disponible la structure des prix des différents biens doit obéir sur tous les serveurs à quelques règles et avoir la même forme (le pouvoir primordial sera toujours un objet cher, et son prix ne sera jamais très très éloigné de celui des différents composants nécessaires à un alchimiste pour en fabriquer un), mais des écarts importants sont néanmoins possibles, notamment pour les objets rares et chers, dans une certaine fourchette. D’où une possibilité de spéculation ambitieuse : acheter tous les objets en vente sur un marché suffisamment longtemps pour imposer un nouveau prix de référence, puis tout revendre. Cela demande des liquidités énormes que je ne possède pas, ainsi qu’une grosse prise de risque. Mais je ne serais pas étonné que quelques spéculateurs dont les noms reviennent souvent à l’hôtel des ventes, et qui opèrent manifestement pour des guildes entières, aient déjà tenté pareille opération…

Bref l’étude de l’hôtel des ventes dans Wow ne permet peut-être pas de faire fortune rapidement, à moins d’être très patient. En revanche elle apprend des choses intéressantes sur les stratégies auxquelles les agents peuvent recourir sur des marchés extrêmement imparfaits avec peu de vendeurs, peu de demandeurs, absence de crédit et de contrats à terme etc. Et puis, surtout, avoir été price-maker une fois dans sa vie est une expérience à ne pas manquer (1).

(1) Qui a dit « Ils sont fous ces économistes » ?

Licence Creative Commons – Auteur:Jean-Edоuard Cоlliard

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