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Café, nougat, scoring et amour-propre (ou : le scoring non expliqué à ma mère)

Jean-Edouard — 07/10/2008 - 00:00

Avant de revenir dans un prochain billet au sujet gai et primesautier qu’est la crise financière, nos lecteurs me permettront de m’épancher ici sur une injustice dont je fus l’innocente victime, et m’aider à en trouver la cause parce que j’ai quelques doutes.

Emmeline et moi étions à la recherche d’un frigogidaire digne de ce nom pour remplacer l’ancien qui, ne comportant pas de congélateur, était incapable de garder au frais des omelettes norvégiennes, dessert préféré d’Emmeline.

Ayant repéré le frigogidaire de ses rêves au BHV, Emmeline entreprend de m’y traîner un vendredi après-midi pendant les « Six jours » qui en durent vingt afin de profiter de tarifs plus avantageux. Sournoisement, elle prétend avoir besoin de moi pour obtenir une carte Cofinoga permettant d’avoir encore des réductions supplémentaires.

Las, en arrivant je m’aperçois qu’il ne s’agit pas de la carte d’un club d’amateurs de café et de nougat comme je l’avais compris, mais d’une carte de paiement liée à un crédit à la consommation. Pire encore, il y a plein de gens devant nous et l’attente promet d’être longue. (Elle a tenu ses promesses, comme quoi il y a des gens à qui ça arrive).

Petite explication sur le mécanisme dont il est question. Lorsque vous ouvrez un compte chez Cofinoga on vous autorise un crédit d’un certain montant. Ensuite, lorsque vous achetez au BHV par exemple, vous payez avec cette carte. Vous recevez à la fin du mois la liste des paiements effectués, et pouvez choisir de les régler intégralement ou non, sachant que dans le deuxième cas Cofinoga vous fait crédit et se sert au passage des intérêts gigantesques (plus de 20% de TEG, « seulement » 14 et quelque au-delà de 11 500 euros).

Pour un motif de spéculation cher à Keynes et dont les macroéconomistes n’expliqueront plus après cette crise qu’il n’existe pas, je dispose de liquidités suffisantes à l’achat d’un frigo sur mon compte courant et n’ai aucun besoin de demander un crédit ou d’étaler mes paiements.

Mais il faut savoir que pendant les six jours, certains achats au BHV bénéficient d’une réduction spéciale s’ils sont effectués avec la carte Cofinoga, d’où l’idée de prendre cette carte, d’acheter le luxueux frigidaire et de clore mon compte aussitôt après. Ce n’est peut-être pas très honnête mais il n’y a pas de scrupules à avoir avec ces gens-là. Je signale au passage à tout étudiant de médecine (/d’école de commerce/d’école d’ingénieur/de fac mais les offres sont moins attractives) de passage le bon coup réalisé par un ami particulièrement rusé : de grandes banques proposent souvent début d’année de mettre 100 (/200/180/20) euros sur le compte de nouveaux clients apprentis médecins (/bon vous avez compris). Cela fait maintenant 4 ans que mon ami ouvre son compte et le ferme un mois après dans la même banque, sans que celle-ci n’y dise rien. Si vous n’êtes pas étudiant en médecine et que vous voulez qu’un blog d’éco vous enrichisse autrement qu’intellectuellement, allez voir chez la concurrence.

Après dix minutes passées à bavarder avec sa copine (sale fonctionnaire – ah non zut ça marche pas), la préposée consent enfin à s’intéresser à nous. 10 autres minutes passées à donner des renseignements divers et variés qui ne dépareraient pas au milieu de ceux de ma fiche Edvige plus tard, j’apprends que les grands manitous de Cofinoga vont déterminer le crédit auquel j’aurai droit (rappelons que je n’aurais jamais emprunté un centime de toute façon) grâce à une infaillible méthode de scoring. Me rappelant vaguement de mes cours d’économétrie, je me dis que ça va être complètement n’importe quoi.

Le verdict tant attendu tombe : je n’ai droit à aucun crédit, ma demande est purement et simplement refusée. Pourquoi donc ? Impossible de le savoir (« pour des raisons de confidentialité », ce qui honorerait Cofinoga s’il ne s’agissait de données me concernant et que je venais de décliner à l’instant), c’est le scoring, c’est comme ça on n’y peut rien mon pauvre monsieur et dégagez s’il vous plaît il y a des clients sérieux qui attendent (genre ceux qui ont essayé de vous doubler tout à l’heure, avec un culot pareil ils sont certainement bien scorés(1) eux).

Je me rends compte alors que j’ai décidément complètement intégré les valeurs de la société de consommation, puisque me voir refuser un crédit pour un frigo quand des ménages américains moins stables financièrement achètent leur maison en s’endettant me vexe comme un pou.

Mais cela suscite une vraie question : comment fonctionne cette méthode de scoring ? L’ENS subventionne généreusement mes études, je n’ai pas déclaré un loyer exorbitant, tant s’en faut, ma banque ne m’a pas fiché comme mauvais payeur, je suis fonctionnaire (stagiaire certes, mais le scoring ne connaît que la catégorie fonctionnaire). Ajoutons à cela que grâce à la crise financière les économistes vont avoir des choses à dire pour au moins trente ans (beaucoup de choses que l’on dit depuis trente ans étant devenues un peu obsolètes). Bref je me prêterais de l’argent sans confession. Il me semble probable que le scoring soit un prétexte bien pratique pour discriminer sur le nom de famille, la couleur de peau, ou le lieu de résidence etc. mais je ne pense pas être dans un de ces cas.

Je ne vois plus que trois explications :

- leur méthode est simplement bidon. Ca me paraît extrêmement plausible.

- leur méthode accorde un poids déterminant à l’âge et considère que de toute façon à moins de trente ans on est nécessairement un chômeur potentiel ou en acte, ou un débiteur pas fiable parce que les jeunes de nos jours ils ne font que jouer à WoW et à GTA4, ma bonne dame.

- plus subtilement j’ai en fait un trop bon scoring. Cofinoga n’a aucun intérêt à avoir des clients trop solides financièrement qui n’auront jamais besoin de s’endetter et qui veulent juste les -15% de la carte, pas plus que des clients trop peu solides qui ne pourront jamais rembourser un centime. Il y a donc une courbe de Laffer de la solidité financière attendue d’un client (voir ici pour des rappels sur ce monument de la pensée économique ; au passage, comme l’a aimablement fait remarquer un forumeur sur Econoclaste, il y a une petite confusion entre nombre transcendant et nombre univers, il n’a pas encore été démontré que pi appartenait ou n’appartenait pas à cette dernière catégorie) : le bon pigeon client croit bêtement qu’il aura assez d’argent à la fin du mois (notez que comme par hasard c’est à la fin du mois qu’il faut régler) pour payer ses achats, profite trop des avantages de sa carte et finalement est obligé de s’endetter à des taux exorbitants. Il faut qu’il soit suffisamment solide tout de même pour rembourser ses dettes au moins un certain temps. Bizarrement, la maman d’Emmeline, elle aussi a priori débitrice bon teint (fonctionnaire etc.) détient elle une carte Cofinoga, qu’elle n’a jamais utilisée à crédit. Peut-être est-ce elle qui leur a mis la puce à l’oreille ?

Bref, allez chez Darty (ah non en fait…)

(1) Le prix de la Carpette anglaise est décerné à Microsoft Word pour avoir reconnu le mot de « scorés ».

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