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Economie des jeux video

Jean-Edouard — 10/10/2007 - 15:02

Attention, amende honorable : l'image est fausse, et ne représente pas Sam Fisher mais Snake de Metal Gear. Ceci pour éviter un excès d'indignation provenant de commentateurs ne lisant pas les commentaires

Devenu plus important que le cinéma en chiffre d’affaires (si on ne tient pas compte des produits dérivés), le secteur des jeux video devient un secteur clé dans les domaines du loisir et de l’électronique. La science économique n’a dit encore que fort peu de choses sur ce secteur présentant pourtant des particularités tout à fait remarquables (rendements croissants, biens à peu près immatériels, droits de propriété intellectuelle, marché mondial et oligopolistique, relations entre grandes firmes et éditeurs de jeux...). Il fallait donc bien que RCE s’y attaque et lance un cycle d’économie du jeu vidéo, sauf que nous avons été coiffés au poteau par le blog Comprendre. Un excellent billet se sert de la théorie de William Baumol des monopoles contestables pour analyser le marché très oligopolistique des consoles de jeux et prédire qu’il ne pourra rester qu’une seule console.





J’essaie ici d’aboutir à une conclusion peut-être un peu plus optimiste. Mais avant tout d’un point de vue d’histoire des jeux video (on peut en trouver une très bonne ici), on peut remarquer que par le passé ce secteur a au contraire fourni une très bonne illustration de la théorie des marchés contestables : pendant un temps seules la Mega Drive de Sega et la Super Nes de Nintendo se faisaient concurrence et la seconde commençait à l’emporter définitivement (sans doute parce que la première n’était pas passée de jeux type « arcade » à des jeux plus complexes et plus longs autorisant le joueur à sauvegarder sa position). Sega jouait son va-tout avec de nouvelles consoles (la Saturn puis la Dreamcast) qui n’ont pas vraiment pu détrôner la Super Nes, moins puissante mais disposant d’une grande panoplie d’excellents jeux. Et c’est précisément le moment qu’a choisi Sony pour rentrer sur le marché avec la Playstation, et Nintendo, qui pouvait rêver de prétendre au monopole sur le marché, de ne lancer de nouvelles consoles qu’à un rythme faible et de les rentabiliser en produisant un maximum de jeux sur un même support, a dû revenir dans la course technologique. Bref c’est précisément au moment où la concurrence faiblissait que Sony est rentré dans le jeu, avant que Microsoft ne s’y mette à son tour plus ou moins au moment de la sortie de Sega de la compétition.

Aujourd’hui trois constructeurs se partagent le marché avec trois consoles différentes : Sony avec la PS3, Nintendo avec la Wii, Microsoft avec la XBox360, structure héritée de la génération précédente opposant PS2, XBox et Gamecube, celle d’avant opposant PS1 et Nintendo 64. Mais les trois firmes ont en fait des stratégies assez différentes : depuis la Nintendo 64 le constructeur japonais produit des consoles moins performantes sur le plan technique que ses concurrents, mais souvent bien plus innovantes sur le plan ludique : c’est la Nintendo 64 qui lance le stick analogique, jugé ridicule à l’époque mais qui s’est imposé partout, et la Wii qui lance un système révolutionnaire qui a déjà trouvé ses adeptes puisque la Wii est maintenant la console la plus vendue au monde , devant la XBox 360. Sony comme Microsoft se tournent bien plus vers la performance technique des machines et la qualité graphique qu’elle permet de donner aux jeux. Ces choix influent beaucoup sur les types de jeux que proposent les différentes machines : Sony et Microsoft proposent beaucoup de jeux de courses de voitures, d’arcade, de « first person shooters » (FPS) et autres jeux de stratégie riches en couleurs, en explosions etc. qui rentabilisent bien les capacités techniques des machines. Nintendo au contraire tente d’innover sur la façon de jouer et propose davantage de jeux conviviaux, comme "Mario Party" (on en est à "Mario Party 8") qui est un véritable jeu de société virtuel ou "Wii Sports" qui mettra sans doute une génération entière au tennis virtuel, de jeux drôles ou au second degré comme "Mario Smash Bros Brawl" ou "Rayman et les lapins crétins".

Ces types de jeux différents ont des conséquences à leur tour sur l’image des différentes marques : là où Microsoft et Sony peuvent se prévaloir de leur avance technologique, Nintendo peut se targuer de produire de vrais jeux, pas des navettes spatiales. Cette dernière image est probablement renforcée par le fait qu’après avoir avalé Sega (Sonic connaît maintenant de nouvelles aventures sur les plate-formes Nintendo), Nintendo rassemble les vieux de la vieille du secteur des consoles (ce qui a son importance : Mario, Sonic, Link (le héros de la série des Zelda) ne sont disponibles que sur Nintendo, qui peut donc compter sur la fidélité d’une génération entière de joueurs) contre des intrus dont le jeu vidéo n’est pas même le cœur d’activité.

Ce dernier fait a une importance considérable pour le marché des jeux video, et c’est à mon avis pour cela que les consoles de Sony et Microsoft ne risquent pas de disparaître. Ces dernières entreprises en effet ne font pas prioritairement des jeux video, leur présence sur ce marché leur permet de renforcer leur image de marque et de vendre davantage de leurs autres produits, de même que l’image qu’ils développent grâce à leurs autres produits leur donne un avantage dans le secteur des jeux video. On n’aurait guère imaginé par exemple qu’une nouvelle entreprise totalement inconnue lance la Playstation, les consommateurs auraient eu des doutes sur la qualité de la console, et le constructeur n’aurait probablement pas eu les moyens de développer suffisamment de jeux pour que la console devienne attractive. Sony en revanche avait son image de marque et des moyens importants, c’est encore plus vrai pour Microsoft.

Microsoft comme Sony auraient pu lancer leurs consoles par le biais d’autres entreprises, sans lier du tout leurs noms aux nouveaux produits. Par un raisonnement qu’on pourrait appeler théorème des profits révélés c’est donc que ces entreprises pensaient avoir plus à gagner en liant leurs noms à des consoles de jeux. Dans un sens c’est évident : les consoles se vendent mieux du fait de la réputation de Microsoft et de Sony. Mais l’inverse est vrai aussi : les autres produits de Sony se vendent mieux du fait qu’elle se distingue des autres entreprises sur le marché par la production de consoles et est beaucoup plus connue. Pour Microsoft la situation est encore plus compliquée : il ne fait pas de doute qu’en entrant sur le marché des consoles de jeux la firme américaine entend éviter qu’un pan entier du loisir électronique ne lui échappe, en étant présente elle peut contrôler une partie des éditeurs de jeux et s’assurer notamment que ces jeux seront aussi disponibles sur PC, mais aussi faire en sorte d’habituer les joueurs à des graphismes toujours plus poussés, nécessitant des ordinateurs toujours plus puissants, donc des nouveaux ordinateurs, donc de nouvelles copies de Windows.

A l’aune de ces petits arguments, j’aurais tendance à dire que le constructeur le plus menacé est probablement Sony. Microsoft peut supporter facilement des pertes sur la XBox360, mais se retirer pourrait avoir de très mauvaises conséquences pour son image de marque alors que cette entreprise doit justement prouver qu’elle sait faire autre chose que magouiller pour imposer le système Windows sur la plupart des ordinateurs vendus. Nintendo s’est placé intelligemment sur le secteur ludique et familial, secteur où Sony ne peut pas le rejoindre : d’abord par risque de perdre ses fidèles sans attirer ceux de Nintendo, ensuite parce qu’elle doit aussi faire attention à son image de marque et donc produire des consoles technologiquement avancées. Que peut-il se passer ? L’intérêt primaire de Microsoft reste lié aux PC, c’est pourquoi la plupart des jeux XBox ont aussi leur version PC, idem pour les jeux Playstation d’ailleurs, et même dans le cas contraire cette console possède peu de jeux très spécifiques (entre un jeu de courses de voitures et un autre…) qui n’aient pas de proches parents sur PC. Comme de plus en plus de ménages possèdent déjà un PC et de façon générale n’achètent une console que s’ils ont déjà un PC, qu’on peut jouer à tous les jeux XBox et PS3 ou presque sur PC tandis qu’on ne peut pas jouer aux jeux Wii, et qu’inversement cette dernière propose des manières conviviales de jouer que seule une console peut offrir, il ne faut pas s’étonner que la Wii soit en tête des ventes.

La position la plus fragile semble donc être celle de Sony, menacée par la concurrence des jeux PC largement favorisée par le comportement ambigu de Microsoft sur le marché des jeux vidéo. Il est peu probable néanmoins que Sony ou Microsoft se retirent du marché en raison des pertes qu’ils encourraient sur leurs autres produits suite à la baisse de leur réputation. On peut donc envisager que le marché continue à se segmenter : d’un côté Nintendo attirera à la fois des joueurs plus jeunes, des nostalgiques et des usagers « familiaux », tandis que de l’autre Microsoft et Sony se partageront une clientèle jeune et ado attirée par les courses de voiture virtuelles entre copains. Si ce dernier marché n’est pas assez grand pour deux on peut imaginer qu’une des entreprises finisse par quitter le marché, ou cherche au contraire à dépasser Nintendo sur le terrain de la nouveauté et de la convivialité, mais ce ne sera pas facile...

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