Désobéissance civique : c'est beau... ou pas
Emmeline — 28/02/2008 - 01:03
Après la pipolisation de la vie politique, voici celle de la vie économique : la révélation de la semaine est l'existence d'un cousin caché de Nicolas Baverez de l'autre côté de l'Atlantique ! comme lui, Martin Hutchinson aime les grands hommes du passé, la droite décomplexée (mais alors, vraiment ! à côté, notre Bavou national est un trotsko-marxiste), la mauvaise foi et les tribunes dans Le Monde. Et c'est ce dernier hobby qui lui vaut aujourd'hui cette place de choix dans nos colonnes. Comme de coutume, je m'effacerai devant le génie et me contenterai de modestes lignes bleues...
L'achat, par l'Allemagne, de la liste de détenteurs de comptes bancaires au Liechtenstein est présenté comme un combat contre l'évasion fiscale. Mais les paradis fiscaux ont des raisons d'être. On admirera, dès la première phrase, le hiatus entre lien syntaxique apparent ("mais") et absence totale de lien logique : on peut très bien se battre contre quelque chose qui est juste (ce qui semble être la thèse de M. Hutchinson) - et l'achat d'informations constitue bel et bien un élément de lutte contre la fraude (pas "l'évasion") fiscale. Quand l'Etat devient vraiment oppressif (malheureux Klaus Zumwinkel, triste victime d'un Etat allemand rapace - si on le faisait adopter par des CM1 ?), ceux-ci constituent une protection essentielle pour l'épargne. Enfin un argument. Cela dit, il serait probablement plus recevable s'il était juste : l'Allemagne a un taux d'épargne (sous-estimé, donc, car hors comptes bancaires sauvegardés à l'étranger) de 16,5 %, plus qu'honorable donc (à comparer aux 12,8% de la moyenne des pays étudiés par l'Observatoire de l'épargne européenne) à supposer qu'une épargne élevée soit hautement souhaitable. Compte tenu des performances lamentables des gouvernements, Mme Merkel, qui a fait diminuer considérablement le déficit allemand, appréciera de tels comptes constituent une liberté majeure pour les citoyens. Oui, cela s'appelle la liberté de ne pas payer des impôts. Elle figure d'ailleurs en bonne place dans la Déclaration universelle des droits de l'homme - sauf que le lien que je donne est certainement erroné, car je n'ai pas réussi à l'y trouver.
Même des démocraties peuvent devenir tellement étouffantes pour les minorités riches et méprisées qu'un compte bancaire offshore devient nécessaire. Très franchement, là, j'ai cru à une blague. Pauvres choupinous. La polémique, à la fin des années 1990, sur les 50 000 comptes suisses en déshérence, soldés par les banques pour 1,85 milliard de dollars, a ignoré le rôle des banques suisses dans l'apport d'une sécurité financière aux juifs et autres opprimés par le régime nazi, suffisamment chanceux pour y échapper. On le sentait venir depuis le début, il arrive magistralement : le point Godwin ! M. Hutchinson se fait ici l'écho d'une légende inventée par les banquiers suisses eux-mêmes, le secret bancaire n'ayant strictement rien à voir avec des pressions nazies. Il était d'ailleurs peu crédible que des banquiers suisses aient réagi dès 1934, à un moment où Hitler était en mal de respectabilité et disposait de l'appui déclaré d'une partie des milieux d'affaires. L'équation générale "Allemagne de Merkel" = "Allemagne qui fait payer des impôts" = "Allemagne nazie" est au demeurant charmante.
Le principe du secret bancaire, établi dans l'Acte bancaire suisse de 1934, a été une réponse à la pression des nazis pour obtenir les noms des détenteurs de comptes. Maintenant que l'Allemagne inflige des amendes aux possesseurs de comptes au Liechtenstein, on peut difficilement expliquer qu'une telle loi était inutile.
D'autres cas, moins extrêmes, abondent. En Argentine, le gouvernement a exproprié partiellement, ou totalement, l'épargne des classes moyennes pendant une décennie : les comptes bancaires à l'étranger ont été essentiels pour survivre. J'ignore parfaitement l'événement dont il est ici question, et je ne voudrais pas mettre en doute la parole de M. Hutchinson, je l'accepterai donc comme vrai ; il me paraît cependant fort douteux que toutes "les classes moyennes" (qui ne représenteraient en France que 200 personnes ? c'est une vision fort étriquée de la moyenne) fassent systématiquement virer leur salaire mensuel en Andorre ou aux Bahamas. A moins que M. Hutchinson ne soit également parent de Pierre Lellouche.
UNE TAXATION EXCESSIVE
Dans l'ancienne Yougoslavie, les Serbes ont exproprié les détenteurs de comptes en devises étrangères. Certains pays, issus de l'éclatement de la fédération, ont restitué cette épargne. L'un d'entre eux, la Bosnie, ne l'a jamais fait. La prospérité de la Slovénie après son indépendance a été grandement facilitée par le manque de confiance dans le système bancaire yougoslave et le nombre élevé de comptes en Autriche. Même au Royaume-Uni, les tranches d'imposition les plus élevées ont atteint 90 % pendant plusieurs décennies, et même 135 % en 1968. Voilà qui paraît fort curieux... à moins que M. Hutchinson n'interprète à tort un effet de seuil, voire ne se réfère qu'au cas d'un unique et malheureux contribuable pressuré à hauteur de 135% de ses revenus une année particulière, tout en confondant taux marginal et taux moyen. Heureusement, le bouclier fiscal est là - mais alors, comment diable se fait-il que des Français soient concernés ? .
La popularité hem... tout est relatif... un millier de personnes concernées sur 82 millions d'Allemands, cela représente une popularité de 0,001%, soit plus bas que la cote de Sarkozy, en Allemagne, des comptes bancaires en Suisse et au Liechtenstein reflète la taxation excessive dans le pays. La chancelière Angela Merkel ferait mieux de mettre l'Etat au régime comme dit plus haut, c'est fait et d'engager une vraie réforme fiscale avant de trafiquer avec des documents bancaires volés.
On remarquera que ce texte a en commun avec les écrits d'un Baverez ou d'un Le Boucher, bref de ceux qui se réclament d'une légitimité en matière d'économie qu'ils n'ont pas pour défendre des intérêts politiques et particuliers :
- l'évocation d'un monde parfaitement imaginaire dans lequel la classe moyenne gagne 8000 euros par mois et a un compte en Suisse ;
- une vision naïve/orientée/fausse de l'histoire (force du mal hitléro-stalino-frontopopulosoixante-huitarde vs gentils financiers de la classe moyenne persécutés et réfugiés en Suisse avant de revenir dans leur Slovénie natale dans le seul but d'enrichir leur pays) ;
- l'enfouissement d'un débat général sous l'évocation de quelques points issus d'un passé lointain et très particulier (et l'absence de référence à de quelconques chiffres officiels raisonnablement récents) : louer le secret bancaire en général parce qu'il a permis à quelques Juifs de sauver leur argent en Suisse est à peu près aussi idiot que décrier la science en général pour avoir permis la bombe atomique ;
- les références, explicites ou non, non pas à des chiffres officiels ni à des travaux académiques, mais, quand référence il y a, aux discours des think-tanks et/ou des "praticiens" (qui n'ont pas forcément pratiqué depuis longtemps, et ne disent pas non plus toujours ce qu'ils pensent vraiment) lorsque aucune théorie disponible ne vient légitimer leurs affabulations. Vivre perpétuellement dans un tel environnement intellectuel explique d'ailleurs sans doute, au moins partiellement, le point 1.
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