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Un peu de sérieux...

Cet ami de Virginia Woolf...

Jean-Edouard — 14/12/2008 - 00:00


NB : la photo représente Keynes en compagnie de son épouse Lydia Lopokova, non de Virginia Woolf.

Malgré les déclarations répétées d’économistes selon lesquelles le keynésianisme serait dépassé et la politique budgétaire nécessairement inefficace, le réflexe des politiques comme des économistes en cas de crise reste de faire appel à la politique budgétaire. Signe du succès passé du keynésianisme, tous les commentateurs (moi y compris) croient voir très clairement ce qu’est une politique de relance budgétaire, pourquoi elle fonctionne et comment juger de son efficacité.

Il est pourtant difficile de comprendre tous les éléments du raisonnement keynésien justifiant la politique budgétaire, même dans la version simplifiée du modèle IS/LM ou de la version encore plus simplifiée de la « courbe à 45 degrés ». Même sans rentrer dans toutes les critiques « externes » du modèle proposées par les « monétaristes » ou les « nouveaux classiques », quelques éléments sont à garder en mémoire pour juger de l’efficacité d’une politique de relance.

Commençons par de petits rappels de base sur l’efficacité de la politique budgétaire, que les économistes confirmés pourront sauter pour passer directement à la partie II.

I. Le retour de la vengeance du multiplicateur

On part classiquement de la définition du PIB, celle de l’INSEE, pas du CODICE (voir ici et là par exemple). Pour simplifier on ramène l’égalité entre deux mesures du PIB à l’équation
Yt = Ct + It + Gt

où toutes ces grandeurs sont exprimées en termes monétaires : Y est la production, C la consommation, I l’investissement et G les dépenses gouvernementales, le tout à l’instant t. Il s’agit juste d’une égalité comptable entre « ressources » et « emplois » : une dépense est nécessairement symétrique d’une recette pour un autre agent. On tire de cette égalité une théorie en introduisant deux hypothèses :

-Ct dépend du revenu disponible des ménages selon une certaine relation. Pour simplifier nous allons supposer que Ct=c(Yt-1-T) : les agents consomment une proportion fixe c de leur revenu disponible de la période précédente, c’est-à-dire du revenu total moins les impôts T, et épargnent le reste.

-Une augmentation de la demande se traduit par une augmentation des quantités produites et pas seulement du prix. Comme indiqué plus haut, les grandeurs utilisées sont monétaires et non réelles. S’il y a plein emploi des facteurs de production et qu’il est donc impossible d’augmenter la production réelle Y/P, où P est le niveau général des prix, une hausse de la demande en valeur se traduira par une hausse de Y en valeur, qui ne peut venir que d’une hausse des prix. Une relance n’est donc efficace que lorsqu’il existe des capacités excédentaires dans l’économie, ce qui est généralement le cas quand le besoin d’une relance se fait sentir.

Comment se fait-il que les capacités de production ne soient pas utilisées, c’est-à-dire qu’il existe des machines inutilisées et des travailleurs au chômage ? C’est la première chose qui ne va vraiment pas de soi. Plusieurs explications sont possible, comme la suivante, par exemple pour les Etats-Unis : suite à la fin de la bulle immobilière et au krach du marché boursier, la richesse des ménages américains a diminué. Tout le monde s’attend donc à ce que leur consommation baisse, ce qui fait que les entreprises restreignent leur production. Ce faisant moins de salaires sont distribués et le revenu des ménages américains baisse, et donc aussi leur consommation, si bien que les entreprises comme les ménages se voient confirmés dans leurs anticipations pessimistes.

Cette histoire elle-même peut paraître évidente, mais ne l’est nullement. Elle nécessite notamment d’étudier plus avant la rencontre entre investissement et épargne ainsi que la formation des prix.

En mettant ces difficultés de côté, on est laissé avec une intuition simple : le problème est que les ménages, ces idiots, ne consomment pas assez et mettent de côté une fraction (1-c) de leurs revenus, fraction qui n’est pas directement investie mais juste mise temporairement hors du circuit monétaire. La fonction de la politique budgétaire est alors très directe : puisque les ménages ne dépensent pas assez, le gouvernement dépensera à leur place.

Rappelons-nous que l’on a
Yt = c(Yt-1-T) + It + Gt

Supposons que le gouvernement augmente ses dépenses publiques G de 1 à la date 0, par exemple en passant commande d’une nouvelle maison pénitentiaire d’un nouveau TGV. Celui-ci doit-être construit, donc la production Y0 augmente de 1 (en valeur, mais on suppose que les prix ne bougent pas, donc la production réelle augmente). In fine, la valeur de la production supplémentaire sert à rémunérer les salariés et actionnaires du producteur de TGV et de ses sous-traitants, et se retrouve donc dans le revenu disponible à la période 1. Les ménages consomment une fraction c de ce nouveau revenu de 1. Il faut donc produire c en plus à la période 1 pour couvrir cette demande supplémentaire. On redistribue donc c aux ménages, qui consommeront à la période 2 une fraction c du revenu supplémentaire c, soit c². Et ainsi de suite à chaque période, si bien que la hausse totale de la production est de 1+c+c²+c3… = 1/ (1-c). Cette dernière quantité est appelée le multiplicateur de la dépense publique : pour 1 euro de dépense publique, la production augmente de 1/(1-c) euros. Par exemple si les ménages épargnent 20% de leur revenu, 1 euro de dépenses publiques entraîne 1/(80%)=1,25 euros de production supplémentaire. Le tout est alors de savoir combien vaut ce mutliplicateur, ce qui n’est pas évident (1)

Mieux encore, il n’est pas nécessaire d’augmenter le déficit public pour mener une politique de relance : on peut par exemple augmenter G de 1 et augmenter les impôts T de 1. L’augmentation de G augmentera la production de 1/(1-c) tandis que l’augmentation de T la diminuera de c/(1-c), quantité inférieure.

Ce résultat est très intuitif : l’économie est coincée dans une situation de sous-emploi parce que les ménages ne dépensent pas tous leurs revenus ; en augmentant de 1 les dépenses publiques et les impôts, l’Etat prend un euro aux ménages et le dépense entièrement au lieu de n’en dépenser qu’une fraction c.

Lorsque c diminue, les ménages remettent une plus faible fraction de leurs revenus dans le circuit, ce qui atténue l’effet de la politique budgétaire. On a en fait une règle très simple qu’il convient de garder à l’esprit : plus une même quantité de dépense publique met de temps à sortir du circuit, et plus elle « irrigue » des secteurs avec des capacités de production excédentaires, plus la relance est efficace.

II. Encore plus de multiplicateurs

Tout ceci étant rappelé, que peut-on dire des débats autour du projet de relance actuel ? D’abord qu’il n’est pas forcément très pertinent de reprocher au gouvernement de choisir d’augmenter les dépenses d’investissement plus que les prestations sociales. Le problème des prestations sociales est que théoriquement elles sont en partie épargnées à la première période (comme une baisse de T dans notre équation) tandis qu’un euro d’investissement est entièrement dépensé. Il faut tout de même ajouter que plus leurs bénéficiaires sont pauvres et plus il est probable qu’ils en dépensent une quantité importante. Pour la raison opposée, il était assez grotesque de prétendre que les baisses d’impôt de la loi TEPA auraient un effet « keynésien » dans la mesure où les riches dépensent typiquement une fraction plus faible de leurs revenus (ou pire, importent des produits de luxe).

Est-ce à dire que les dépenses d’investissement sont une bonne chose ? On peut craindre d’abord que ces dépenses et d’éventuels « grands travaux » ne conduisent l’Etat à négliger le souci d’efficacité qui doit primer dans les dépenses publiques (lire : à passer commande auprès de grandes entreprises comme celles de Martin Bouygues ou Arnaud Lagardère). Même combat à l’échelon local, puisque sous couvert de permettre notamment aux communes de dépenser « plus vite », les procédures d’appel d’offres doivent se faire moins contraignantes. Plus aucun maire n’aura donc besoin d’inventer des procédés tordus pour faire construire un rond-point par l’entreprise de son beau-fils. Il pourra passer commande directement (car c’est de l’emploi local ça ma bonne dame, pas des immigrés de la commune, voire du département d’à côté). (2)

Dans un monde non keynésien, ces éléments seraient négatifs. Pourtant il faut aller un peu plus loin ici car la beauté du monde keynésien est que l’économie ne se situe pas à un optimum : il est donc possible qu’en enrichissant certains on enrichisse tous les autres. C’est aussi un monde de paradoxes, l’un des plus connus étant que « les pauvres dépensent ce qu’ils gagnent, les riches gagnent ce qu’ils dépensent ». (3)

Pour contestables que soient les différentes mesures dont on a pu entendre parler, il est possible qu’elles soient efficaces. Peut-être que passer des commandes auprès d’industriels proches du pouvoir est efficace, que payer les pertes en Bourse des particuliers « modestes » permet de relancer l’économie, que faire construire des rond-points par tous les gendres des maires des 36.000 communes françaises est un plan imparable.

Comment savoir ? En se servant du principe énoncé plus haut. Etudions par exemple l’opportunité d’une commande publique d’un Airbus. L’argent dépensé financera : les dépenses des actionnaires d’Airbus, donc du groupe Lagardère, dont Arnaud Lagardère lui-même, les dépenses des salariés d’EADS, l’achat de biens intermédiaires pour la construction de l’Airbus. Les biens intermédiaires sont produits par d’autres entreprises, qui là encore redistribuent l’argent à leurs actionnaires, leurs salariés et leurs fournisseurs. Il faut donc savoir quelle est la propension à dépenser des uns et des autres. En allant plus loin, il faudrait aussi savoir ce qu’ils achètent : les actionnaires utilisent-ils leurs dividendes supplémentaires pour acheter des montres étrangères, faisant ainsi sortir de l’argent du circuit, ou des produits locaux ? Et les salariés ?

On arrive donc à une question purement empirique, qui demande de savoir mesurer la propension à consommer des uns et des autres, leur structure de consommation, la masse salariale des différentes entreprises etc. En se basant sur la simplification traditionnelle qui consiste à poser que les actionnaires sont en général plus riches que les salariés et ont donc une propension à épargner plus forte, on peut néanmoins proposer deux stratégies de dépenses totalement opposées :

-Cibler les dépenses sur des secteurs où la part de la masse salariale est plus importante, avec des salariés si possible peu qualifiés. De ce point de vue la construction est traditionnellement un bon secteur, qui compte de plus beaucoup de petites entreprises où la masse salariale représente une forte part de la valeur ajoutée. Mais c’est encore mieux si l’argent reversé aux salariés est ensuite dépensé dans des secteurs eux aussi intensifs en main-d’œuvre. De ce point de vue, améliorer la concurrence entre grandes surfaces aurait l’avantage annexe de diminuer la part de l’argent injecté qui se retrouvera dans la poche des actionnaires des groupes auxquels elles appartiennent, actionnaires supposés épargner davantage que les salariés des mêmes groupes.

-Cibler les dépenses sur des entreprises mal gérées. Je remercie ici mon voisin de bureau Alexandre pour cette idée géniale, qu’il devrait proposer aux services de l’Elysée concernés : en favorisant une mauvaise gouvernance d’entreprise, on s’assure que l’argent injecté par l’Etat n’aille pas dans la poche d’actionnaires qui épargnent trop. Supposons que l’on fasse de la relance budgétaire : l’Etat passe commande auprès d’une entreprise dont les dirigeants sont incompétents et/ou malhonnêtes, l’entreprise rend le service demandé et empoche un bénéfice - ou pas, puisqu’elle est mal gérée. A supposer qu’elle en engrange un, la direction se sert de l’argent pour retapisser entièrement les locaux du siège de la société, faisant ainsi travailler une entreprise de tapisserie sans rien épargner. Si l’entreprise de tapisserie est mal gérée, ses dirigeants à leur tour se serviront des bénéfices pour se taper un bon gueuleton. Si le restaurant dans lequel ils vont appartient à une chaîne mal gérée etc. Apparaît ici un multiplicateur inédit : le multiplicateur de la mauvaise gouvernance d’entreprise. L’idée est simple : les actionnaires épargnant beaucoup, tout argent détourné par la direction sera dépensé en une proportion plus importante. Il est néanmoins possible que la direction arrive à s’approprier personnellement une partie des bénéfices (si la gouvernance est vraiment très mauvaise), dans ce cas tout dépend de sa propension à consommer (la mode bling-bling au secours de la relance ?).

Deux études apparaissent donc comme prioritaires :

-L’étude détaillée de la propension marginale à consommer des gendres, neveux, cousins, parents et amis des différents maires, conseillers généraux et autres présidents de la République de France et de Navarre.

-Une estimation de la part des bénéfices que les dirigeants des entreprises françaises arrivent à soustraire à la folie thésaurisatrice des riches.

Une fois ces conditions réunies il sera donc possible de statuer sans ambiguïté sur la politique de relance projetée par le gouvernement. Evidemment, comme d’habitude, les économètres perdent du temps à estimer des choses bien moins importantes, si bien que toute évaluation sérieuse de la question doit être repoussée à plus tard.

(1) je n’espère pas vraiment avoir été assez clair pour que ceux qui n’ont jamais entendu parler du multiplicateur aient tout compris, mais peut-être que cela leur aura donné l’envie de se renseigner. Toutes mes excuses à ceux qui connaissent déjà ça sur le bout des doigts, probablement nombreux parmi les lecteurs du blog.

(2) appelés « horsains » en Normandie si j’ai bien compris, et dans certaines paroisses « Parisiens » (on distingue les Parisiens normands, qui viennent de Normandie mais pas du même endroit que soi, des Parisiens de Paris, qui viennent de Paris (enfin, la plupart)). Dans des contrées plus méridionales on rencontre le distinguo entre estrangers « du dedans » (qui viennent tout de même de France / de la région PACA / du canton) et estrangers « du dehors » (qui viennent mais alors carrément de plus loin).

(3) ces paradoxes sont d’ailleurs assez fascinants. Dans son "Repères" sur l’économie postkeynésienne, Marc Lavoie cherche à montrer que les « néoclassiques » s’appuient sur une rhétorique pessimiste et « réaliste » qui selon la théorie keynésienne n’a pas toujours lieu d’être : on peut avoir moins de chômage et moins d’inflation, plus de consommation aujourd’hui et demain etc. Il n’y a donc pas à faire de choix douloureux, ce qui pour un économiste est très paradoxal, voire décevant. Dans un autre registre, Pascal Combemale dans son « Introduction à Keynes », toujours un "Repères", propose un dialogue entre un chef d’entreprise et un candidat à l’embauche qui montre à mon avis quelque chose de très profond sur la théorie keynésienne (ou sur le raisonnement en termes monétaires ?), mais sur lequel j’ai arrêté de réfléchir après trois relectures pour ménager ma santé mentale.

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