Nouvelle note de lecture : Akerlof montre qu'il ne s'y connaît pas qu'en arbres fruitiers
Jean-Edouard — 26/05/2008 - 22:55
Une très longue note critique sur un petit livre de George Akerlof qui montre qu'on peut faire des modèles économiques simples et riches à la fois. Très longue mais traitant de plusieurs articles différents présents dans ce recueil, donc vous pouvez sélectionner ceux qui vous intéressent le plus (ou qui vous intéressent, tout court).
Je recopie l'introduction, pour les moins courageux.
George Akerlof : An economic theorist's book of tales
Ce petit livre de George Akerlof est constitué d'une série d'articles antérieurs de l'auteur unis par des thèmes semblables et surtout par une méthode commune, qui est celle de la "fable", d'où le titre particulièrement bien trouvé de l'ouvrage. Pour l'auteur, la théorie économique a généralement avancé en résolvant des problèmes techniques (les conditions de l'existence de l'équilibre walrassien par exemple) et l'application des théories existantes à de nouveaux champs ; ce faisant, les économistes s'interdisent généralement d'examiner les conséquences d'hypothèses originales sur le comportement des individus (new behavioral assumptions)
Pour reprendre les mots d'Akerlof :
The unwritten rules that only economic phenomena be considered in economic models, with agents as individualistic, selfish maximizers, restrict the range of economic theory and in some cases even cause the economic profession to appear peculiarly absurd because, without relaxation of these rules, certain almost indisputable economic facts, such as the existence of involuntary unemployment, become inconsistent with economic theory. Such is the case in the so-called rational expectations models of macroeconomics. These models are inconsistent with persistent high unemployment rates, as occurs over the course of a business cycle, mainly because these models rely on market clearing (or, to be more careful, such models cannot convincingly explain persistent high unemployment, since with suitable torture of parameters such persistence can be shown to occur).
Soit dans la langue de Jean-Baptiste Say :
La règle non écrite que seuls des phénomènes économiques soient considérés dans les modèles économiques, impliquant des agents égoïstes maximisant leur utilité, restreint le champ d'application de la théorie économique et même dans certains cas rend le discours de l'économiste particulièrement absurde car, si cette règle est obéie, certains faits économiques presque incontestables, comme l'existence d'un chômage involontaire, deviennent incohérents avec la théorie économique. C'est par exemple le cas dans les modèles macroéconomiques dits à anticipations rationnelles. Ces modèles sont incohérents avec la persistance de taux de chômages élevés, comme il arrive au cours du cycle économique, principalement parce que ces modèles reposent sur l'équilibre du marché (ou, pour le dire plus prudemment, de tels modèles ne peuvent pas expliquer de manière convaincante la persistance d'un chômage élevé, puisque en torturant suffisamment les paramètres on peut toujours montrer qu'une telle persistance peut arriver).
Akerlof poursuit en comparant les économistes néo-classiques à des chefs de cuisine français habitués à utiliser leurs propres ingrédients et donc réticents par exemple à se servir de ceux de la cuisine asiatique. L'auteur appelle donc de ses voeux une théorie économique se servant de la sociologie, de la psychologie ou de l'anthropologie dans ses modèles. Dans ses propres mots : I would like to think that psycho - socio - anthropo - economics is at the beginning of a period when many people will be working in the area.
L'économie ne devrait pas être définie par une unité de méthodes (l'examen du choix d'un agent rationnel) mais par l'unité de son objet (les phénomènes économiques), une bonne théorie économique n'est pas caractérisée par les hypothèses qu'elle utilise mais parune proposition si... alors... non triviale, intéressante et appliquée à un problème économique.
L' "application" de la psychologie ou de la sociologie dans les modèles économiques d'Akerlof n'est pas toujours immensément convaincante, cf. la conclusion de la note, mais c'est généralement très intéressant.



Quinze pages !!!! Et un style
Anonyme — 27/05/2008 - 13:45Quinze pages !!!! Et un style soigné. Une vraie leçon de défense à l'italienne. L'ignare que je suis doit-il en déduire que le fond friserait l'hétérodoxie frontale ?
Bon, je suppose que si vous publiez (donnez destination publique à...) ça, c'est que vous imaginez que ça vaut le temps d'être lu. Où est mon casse-noix, déjà ?
Vous êtes bien le premier à trouver mon style lisible
Jean-Edouard — 28/05/2008 - 22:57"Bon, je suppose que si vous publiez (donnez destination publique à...) ça, c'est que vous imaginez que ça vaut le temps d'être lu." euh oui enfin je précise qu'on peut se contenter d'en lire des bouts. Pour le sens caché de la note, s'il y en a un, c'est plutôt que encore une fois il est plus facile de se dire hétérodoxe que de l'être vraiment. C'est intéressant d'ailleurs de constater qu'on a l'impression que certains raisonnements d'Akerlof pourraient aussi bien se trouver chez Becker, sauf que le résultat est assez différent.
Oui, je me souviens avoir lu
Anonyme — 29/05/2008 - 17:41Oui, je me souviens avoir lu chez je ne sais plus quel excellent neo-classique libéral assumé que la théorie montrait une remarquable capacité à absorber rétrospectivement l'hétérodoxie. Je n'avais pas osé répondre ce que j'avais lu chez un logicien (assumé lui aussi) selon quoi les théories les plus élégantes étant celles reposant sur le moins de contraintes possibles, il était d'autant plus probable qu'il soit possible de démontrer une chose et son exact contraire dans une théorie donnée que cette théorie était jugée élégante. Et donc, qu'il était probable que pour tout ensemble de conclusions raisonnablement sensées susceptibles d'être émises à une époque donnée, dans une société donnée, il existait une théorie élégante mais inapte à ne produire que des résultats justes les intégrant toutes ainsi que nombre de leurs exacts contraires. Ce dont on pouvait conclure que le rendement le plus probable pour un effort de réflexion arbitraire donné hors conditions de cohérence établies était nul. Du coup, pour le béotien, savoir qu'un économiste prend le temps d'étudier des conclusions qui pourraient être qualifiées d'hétérodoxes est un double signal de valeur : 1) les économistes savent raisonner 2) mais s'ils restent dans le cadre strict des théories établies de leur discipline, ils n'ont pas plus de chances d'arriver à des conclusions enrichissantes qu'en laissant libre cours à leur pensée. Or, si l'on peut raisonnablement penser que toute théorie en vogue est inlassablement explorée par les hordes étudiantes et chercheuses au point qu'il n'y ait plus une pépite à y trouver, il y a plus de chance qu'en faisant le même effort sur des terrains délaissés, un économiste formé sorte une pépite du sol. Enfin, donc, bref, maintenant, je vais lire.
Mon Adobe Acrobat Reader 8
Bug report — 27/05/2008 - 15:13Mon Adobe Acrobat Reader 8 vanilla ne semble pas parvenir à afficher correctement les e-dans-l'o (comme dans "voeux") du document. Je serais bien incapable de dire quelle serait la cause de cela !
Ah la la Adobe...
Jean-Edouard — 28/05/2008 - 22:59Je crois pouvoir vous rassurer : j'ai manifestement oublié en compilant sous Latex que les e dans l'o passaient mal de word à latex, d'où le bug. Il faudrait que je corrige mais j'ai travaillé entre 8h30 et 21h aujourd'hui alors je n'ai pas trop le courage, désolé.
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