Arnaud, la vache et le cash
Emmeline — 28/04/2010 - 15:36
Un dénommé Guy Wyser-Pratte, activiste boursier (ou raider comme se plaisent à l'appeler de nombreux journalistes français, qui en l'occurrence n'ont visiblement pas tout compris) de profession (1) vient de défrayer - légèrement, faute d'être polygame - la chronique en s'en prenant au propre beau-frère de Carla Bruni, j'ai évidemment nommé Arnaud Lagardère. L'occasion pour moi de sortir un peu de ma léthargie bloguesque et de faire un billet avant que tout le monde n'ait définitivement oublié cet épisode, dont il semble pour le moment qu'il reste sans effet(2) sur la gestion de l'entreprise, et que Le Monde ne coupe l'accès à ses rares articles y afférents (celui-ci, par exemple).
GWP, donc, avait hautement déclaré désapprouver la stratégie du groupe Lagardère et considérer que les actifs détenus par ledit groupe pourraient être rendus plus rentables s'ils étaient confiés à la direction de quelqu'un de mieux adapté et moins sportophile que l'actuel directeur général et fils du fondateur du groupe. Son objectif était double : d'une part, obtenir immédiatement un siège au conseil de surveillance du groupe, qui eût ouvert à ses criailleries une large tribune publique et l'accès aux oreilles privées de sa cible ; d'autre part, obtenir la transformation du régime social de l'entreprise, actuellement société en commandite par actions, et dont il voulait faire une société anonyme.
Arnaud Lagardère a produit face à lui une de ces défenses délicieuses dont il a le secret(2) : "En 2009, et en pleine crise«violente» et «brutale», la «marge brute d'autofinancement s'est très bien tenue, à 650 millions d'euros. Et ça, c'est un symbole fort d'une gestion saine et appliquée sur le cash», a souligné Arnaud Lagardère.«Tous les groupes familiaux sont extrêmement attentifs à ce critère là, qui est le critère le plus vital pour une entreprise sur le long terme». Ah. Voyons cela d'un peu plus près.
. Les aigles, les faucons et les vrais
Commençons par évacuer l'hypothèse implicite, savoir que ce qui est fait par les groupes familiaux est forcément bon pour les groupes familiaux, et pour General Motors Lagardère en particulier. Ce n'est que récemment, en dépit de l'existence d'une revue dédiée (mais pas forcément très bien classée), que les chercheurs se sont intéressés à la performance des family businesses par opposition aux groupes comparables gérés par un manager professionnel. Les résultats ne sont pas hyper concluants : les FB sont généralement plus profitables en moyenne que les autres firmes, mais cela peut être dû à un biais de sélection ou à la force du patriarche initial (un groupe reste rarement familial plus de 3 ou 4 générations) plutôt qu'à la qualité de la gestion.
L'article le plus funkysen (quoique extrêmement sérieux) reste celui de Bennedsen, Nielsen, Perez-Gonzalez (spécialiste des FB) et Wolfenzon dans le Quarterly Journal of Economics (2007). Le Danemark, étant un de ces célébrés pays scandinaves où la transparence est érigée au rang de vertu cardinale, dispose en effet de bases de données sur les entreprises passées et présentes qui feraient rougir Mark Zuckerberg lui-même : les auteurs sont donc capables d'identifier le nombre de fils des différents bâtisseurs d'empire, et le sexe de leur premier-né (if any) - l'idée étant qu'un fils unique et aîné ne se verra probablement pas disputer la succession paternelle, et qu'il y a là une belle variable instrumentale(4). Il appert au final que "les PDG professionnels extérieurs à la famille fournissent aux organisations qu'ils dirigent des services extrêmement précieux". Dont acte.
I. Thèse : La théorie des Free Cash Flows, ou pourquoi Colette Neuville est une vieille sage
La Free Cash Flow Theory (FCFT pour les intimes que vous serez bientôt) est assez bien résumée par Colette Neuville, donc, ou plutôt par Augustin Scalbert : Lorsque le groupe Lagardère n'a pas de pression, il ronronne.
En un peu plus développée, elle réside dans l'idée que, les dirigeants d'entreprise aimant dépenser l'argent de la firme un peu n'importe comment (soit en faisant refaire en marbre de Carrare le hall d'entrée de leur siège social, soit en se constituant un "empire" quitte à racheter des entreprises à droite et à gauche sans grande logique industrielle). Dans la mesure où il est plus facile de dépenser la trésorerie en caisse que de lever de l'argent à l'extérieur (les investisseurs ou créanciers faisant au moins semblant de s'enquérir de la destination des fonds qu'ils mettent à disposition), il y a donc un risque de surinvestissement (ou de mauvais investissement) par rapport à la situation qui serait optimale pour les propriétaires de la firme. La solution consiste donc pour eux (s'ils le peuvent, mais dans la théorie c'est le cas) à charger l'entreprise en dette, afin que les remboursements afférents à ladite dette absorbent suffisamment de trésorerie pour éviter ce risque.
Référence (entre autres) : Hart et Moore, 1995, AER.
Remarquons qu'il faut ici comprendre Free Cash Flow dans son sens de "flux de trésorerie libre" [sous-entendu : à être dépensé] et non pas comme la notion comptable, qui correspond en français à Flux de trésorerie disponible et désigne l'ensemble des flux revenant in fine aux actionnaires et créanciers (donc après investissement), soit les flux qui constituent la valeur de la firme dans le monde merveilleux de Modigliani et Miller.
A titre personnel, j'explique ce décalage par le fait qu'un des articles ayant engendré cette théorie (Jensen, 1986, "Agency Costs of Free Cash Flow, Corporate Finance and Takeovers", AER) portait effectivement sur les FCF au sens comptable du terme, mais dans un contexte différent, et qu'on situerait plutôt aujourd'hui dans un cadre type LBO : l'existence de dette à rembourser force le dirigeant à faire dégager des cash flows - dans la FCFT utilisée couramment à l'heure actuelle, lesdits cash flows sont donnés, c'est leur utilisation qui pose problème.
Tout cela pour dire qu'un patron revendiquant une "marge brute d'autofinancement" (un flux de trésorerie effectif, en gros) confortable, surtout connu comme il est pour aimer les clubs de sport et les grosses montres (enfin je le suppose, vu qu'il ne lui reste qu'un an pour acquérir une Rolex si ce n'est déjà fait), ne paraît a priori pas forcément convaincant(5).
II. Antithèse : Le statut de société en commandite, ou quand Arnaud fait un rempart de son athlétique corps
Cependant, par rapport à cette firme classico-hypothétique, le groupe Lagardère présente un certain nombre de décalages. D'une part, il est possédé à 9,62% par son directeur général et associé commandité ; d'autre part, c'est une société en commandite par actions (voir cet article d'un vrai juriste qui se montre infiniment plus pédagogique que je n'aurais probablement pu l'être).
Comme l'autre type principal de société à "responsabilité illimitée", si l'on peut dire, la SNC, la SCA bénéficie d'une très grande liberté quant à l'établissement des statuts, et en particulier au mode de gouvernance (dit en l'espèce "gérance"). Les associés commandités peuvent notamment de facto ET de jure se rendre indéboulonnables, par exemple en restreignant la capacité de gérance aux seuls commandités, sachant qu'ils disposent par ailleurs d'un droit de veto à l'intronisation de nouveaux commandités...
En contrepartie, les commandités ne bénéficient pas de la protection de responsabilité limitée dont jouissent les actionnaires d'une SA lambda ou d'une SAS, les associés d'une SARL ou les commanditaires : ils sont donc indéfiniment responsables sur leurs biens propres des dettes de la SCA. Ce qui procure, par parenthèse, un avantage majeur aux autres pourvoyeurs de fonds : si le commandité dispose de biens suffisants et non protégés par quelque ingénieux montage fiscal, la SCA peut donc se trouver en situation d'émettre de la dette sans risque(6) (ou soumise au seul risque de dilapidation subite de l'héritage paternel par Arnaud, qui peut probablement être considéré comme négligeable, ou au moins largement diversifiable).
De quoi justifier largement qu'on laisse le bateau être mené par ce capitaine qui ne pourrait que couler avec lui et n'a donc pas besoin d'incitations supplémentaires pour fournir de "l'effort" (version managériale de l'ability)...
III. Synthèse : La sérénité d'Arnaud
Bilan : que penser de la défense d'Arnaud Lagardère ? Rien n'est moins clair. Si être capable de dégager de la trésorerie (la MBA) est généralement un (très) bon signe pour un dirigeant, il ne vaut pas forcément certificat de compétence : certaines entreprises sont par construction de véritables cash cows et produiraient leur gentil petit flux annuel quand bien même elles seraient dirigées par Alain Minc. D'autres ne se montrent profitables à l'instant N qu'en sacrifiant les investissements à long terme (en R&D par exemple), au détriment des années N+n. Réciproquement, des entreprises, surtout jeunes et/ou en reconversion, nécessitant de nouveaux financements tous les ans ne sont pas systématiquement des canards boiteux : fondée en 1975, introduite en Bourse en 1986, Microsoft ne paya son premier dividende qu'en 2003.
En revanche, employer quasi intégralement (comme ce fut le cas sur l'année 2009) la trésorerie dégagée au désendettement d'une entreprise déjà pas franchement surendettée ne plaide pas exactement pour le courage de notre DG (ou pour sa capacité à identifier des opportunités d'investissement profitable) : être responsable des dettes du groupe Lagardère en contrepartie de son salaire, d'accord, mais à condition qu'il n'en ait pas !
(1) Car c'en est une, souvent exercée au sein de fonds spécialisés ou hedge funds (voir ce papier sur les succès des hedge funds et des investisseurs privés, par opposition aux zinzins qui se débrouillent souvent nettement moins bien). Nettement mieux définie que celle de "banquier", soit dit en passant. Le terme anglais est greenmail activist, et le Warren Buffett de la profession, à qui la dénomination de raider convient davantage, porte le doux nom de Carl Icahn.
(2) Il est venu à Lagardère, mais Lagardère n'est pas allé à lui ! Pardon pour ce canular à deux sous, je me soigne (la preuve il est en note !) mais je n'ai pas pu résister...
(3) "Plutôt incompétent que malhonnête"
(4) L'épisode II de "l'économétrie expliquée à ma mère", à paraître. A moins qu'Arthur Charpentier, qui ferait ça incomparablement mieux, ne veuille l'expliquer à ses enfants ?
(5) Faites-moi la grâce de croire que je suis bien consciente qu'il existe des montagnes de bonnes raisons de souhaiter se désendetter en priorité, et que c'est par pure démagogie que je suis aussi mauvaise.
(6) En l'occurrence, ce n'est pas le cas : d'une part, la fortune personnelle d'Arnaud Lagardère est largement inférieure au montant de la dette nominale de Lagardère SA ; d'autre part, une portion non négligeable de ladite fortune provient probablement de ses parts ou actions de ladite société, qui se retrouveraient vite à ne plus valoir grand-chose en cas de détresse financière.
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A quoi pensez-vous exactement
serenis.cornelius — 28/04/2010 - 16:04A quoi pensez-vous exactement quand vous écrivez : "certaines entreprises sont par construction de véritables cash cows et produiraient leur gentil petit flux annuel..." ?
Quant au désendettement, rassurez-vous, ce n'est pas un manque de courage. C'est simplement que "note DG" est d'une moralité exemplaire, et qu'en Morale, la dette, dût-elle privée, c'est Mal...
L'exemple caricatural de la
Emmeline — 30/04/2010 - 15:39L'exemple caricatural de la cash cow m'a été donné en cours : un fabricant suédois de tabac à chiquer, en monopole absolu et non contestable sur un marché parfaitement stable et dépourvu de toute innovation. Peinard.
J'avais oublié que la dette c'était le Mal*, honte à moi, mais ça joue probablement aussi, ce qui est triste.
* Pour les amateurs de tarot : l'assertion "la dette c'est le Mal" a à peu près la même valeur que "il faut finir la manche en n'ayant que des atouts", dont je dois avouer qu'elle a été ma méthode de jeu quand j'étais jeune, innocente et que je perdais toujours.
La maximisation du profit
Visiteur discret mais bienvenu — 30/04/2010 - 08:46La maximisation du profit pour l'actionnaire est un objectif assez commun des entreprises. Doit-il pour autant être l'aune à laquelle on mesure la qualité d'un dirigeant ? Les salariés du groupe Lagardère, ceux qui ont investi depuis longtemps l'essentiel de leurs moyens dans leur entreprise, apprécieront par certainement un usage sécurisant[*] des marges de manoeuvre de l'entreprise. Les aventuriers apprécieront de voir un éléphant de moins à contourner dans la savane de l'innovation. Les aspirants héros ne manquent guère, il est important de leur laisser suffisamment de place au soleil pour y assurer leur séchage.
[*] Certains usages, surtout les plus frivoles sont plus sécurisants que des investissements aux conséquences mal maîtrisées : car il vaut mieux mobiliser ses moyens sur des conneries que de mobiliser sa connerie aux dépens de ses moyens. Qui plus est, la caractéristique d'un usage frivole est de garantir la réinjection de l'argent dépensé dans l'économie sans importantes conséquences annexes.
Certes, mais en l'occurrence
Emmeline — 30/04/2010 - 15:43Certes, mais en l'occurrence notre ami Lagardère présentait sa défense à l'AG constituée en tout et pour tout des actionnaires, pour qui la maximisation du profit est probablement la meilleure aune à laquelle mesurer sa valeur (ce qui ne veut pas dire qu'elle le soit dans l'absolu ou pour d'autres agents)...
Pour le reste, une des caractéristiques des entreprises familiales est effectivement de proposer une meilleure sécurité de l'emploi à ses salariés (souvent en contrepartie d'un salaire plus faible, un peu comme ce qui se pratique dans la fonction publique), ce que je trouve très bien. La question qui peut se poser est de savoir si ce sous-levier est préférable pour l'ensemble des salariés au niveau macroéconomique, car l'argent qui est utilisé pour se désendetter pourrait (pourrait !) l'être pour créer d'autres emplois.
quel profit ?
elvin — 30/04/2010 - 16:18En plus les actionnaires d'une entreprise ne sont pas toujours d'accord entre eux (sinon les AG seraient bien tristes...)
Dans une entreprise familiale, ils veulent rester le plus longtemps possible, et ils sont donc obligés d'avoir des objectifs à long terme, contrairement aux affreux raiders et autres hedge funds qui ne songent paraît-il qu'à faire du fric vite fait et à se tirer..
Juste une petite remarque :
Emmeline — 30/04/2010 - 16:53Juste une petite remarque : j'ai utilisé "entreprise familiale" ici au sens "académique" du terme, i.e. "entreprise contrôlée et/ou gérée par un/des descendants du fondateur". Mais votre commentaire (vous me corrigerez si je me trompe) fait plutôt référence aux entreprises possédées intégralement par ladite famille, et dont les actionnaires le sont aussi par fidélité au patriarche fondateur (ce qui explique qu'ils veulent rester) ; Lagardère n'en fait pas partie. Par ailleurs je pense que les AG de ces entreprises familialo-familiales doivent effectivement être assez, comment dire... animées !
possédées intégralement ou
elvin — 30/04/2010 - 17:10possédées intégralement ou majoritairement
Il me semble qu'une caractéristique de ces entreprises est un attachement sentimental (eh oui, même les patrons ont des sentiments...) des actionnaires-dirigeants à leur entreprise, avec en plus souvent l'idée qu'ils ne sauraient rien faire d'autre.
donc le "profit" qui les motive ressemble plus à leur espérance de profit actualisé sur leur propre espérance de vie qu'au profit à court terme.
mais comme tous les actionnaires, même familiaux, n'ont ni la même espérance de vie, ni le même attachement sentimental, ni la même opinion de leurs propres capacités, ça peut quand même faire des AG animées (tout en étant le plus souvent assez confidentielles)
Je reconnais bien volontiers
Visiteur discret mais bienvenu — 30/04/2010 - 17:08Je reconnais bien volontiers la valeur et la validité de vos arguments.
Néanmoins, on ne reprochera pas aux instances d'une entreprise privée d'estimer, (une fois leurs impôts payés, et leurs pratiques restant tant dans la lettre que l'esprit des lois), s'être acquittés de tous devoirs sociaux leurs qu'ils ne se choisissent pas eux-mêmes. On ne peut quand même pas imposer à tout le monde de ne servir que cet objet aux contours difficilement définissables qu'est le bien commun.
Par ailleurs, même au sein d'une assemblée générale où seraient parfaitement représentés les intérêts d'actionnaires exclusivement motivés par leur intérêt personnel, on ne peut exclure que l'intérêt d'une grande partie des actionnaires ne soit pas la maximisation du profit de l'entreprise gérée. Et c'est en pratique assez probable dans les groupes de grande taille aux activités diversifiées, surtout dans des industries dont l'activité créé de gros effets secondaires comme la communication, l'armement, les industries de réseau, etc, au sein desquels les synergies internes comme externes à l'entreprise profitent toujours à quelqu'un, généralement proche des cercles décisionnaires, et ce, de manière parfois mal mesurée d'un point de vue strictement financier ou comptable.
C'est d'ailleurs certainement en partie cette valeur que l'entreprenant adversaire de l'héritier Lagardère aurait aimé voir se matérialiser en bel et bon argent, ce qui limite d'autant l'intérêt social de l'entreprise (révéler, au sens, rendre publique l'existence une valeur ne la créé pas pour tout le monde : nombreux sont ceux qui en profitaient déjà : on pensera par exemple au cas des services publics, perçus comme des coûts, mais qui enrichissent leurs usagers)
Bien d'accord avec vous,
elvin — 30/04/2010 - 17:41Bien d'accord avec vous, visiteur discret (mais bienvenu j'espère)
Je comprends. Merci.
serenis.cornelius — 30/04/2010 - 18:16Je comprends. Merci.
Complètement hors-sujet, mais
serenis.cornelius — 04/05/2010 - 21:57Complètement hors-sujet, mais il vient quand le Nobel de Mai ??? C'est qu'on a un calendrier à compléter, nous !!!
Argh, zut, on n'y pensait pas. Nous sommes confus, nous couvrons la tête de cendres et remédierons à ce scandale ce week-end sans faute !
Désolé de vous avoir
serenis.cornelius — 05/05/2010 - 19:19Désolé de vous avoir "dérangés". Cela dit, il est long le mois de mai, et puis en mai on fait ce qui nous plait, n'est-il pas ?
Vous ne nous dérangez jamais, très cher (si je puis me permettre), même avec guillemets. Pour être plus précis, en mai on va choisir ce qui nous plaît