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En septembre, Gerard Debreu

Jean-Edouard — 07/10/2010 - 10:28


Un nouveau calendrier en retard pour le mois de septembre (prononcer septembreu, ou alors il faut prononcer Debreu « Debr », alors que ça se prononce Debrouw depuis qu’il s’appelle Gerard et non Gérard).

Si l’on demande à un économiste quel est pour lui dans l’histoire de la pensée économique le symbole de la mathématisation de sa discipline, il y a de fortes chances pour qu’il réponde Samuelson (Paul Anthony). Si bien évidemment Samuelson a fortement contribué au développement de l’économie mathématique en montrant par l’exemple la fécondité de cette approche, il me semble pourtant utiliser les mathématiques en physicien plus qu’en mathématicien : Samuelson cherchait à construire un modèle de l’économie qui soit logiquement cohérent (d’où l’importance des mathématiques), mais peut-être simplifié et restrictif. Il est du coup important que le modèle soit testable, ce pourquoi dans cette optique l’approche par les préférences révélées est fondamentale, puisqu’il s’agit d’une fondation et d’un test empiriques de la théorie du consommateur. Dans la même lignée, Lucas fait un pas supplémentaire en demandant à l’économiste de construire des « mondes artificiels » dans lesquels on peut étudier clairement les effets d’une politique économique. Les modèles ainsi crées le sont au prix d’hypothèses héroïques évidemment, mais on espère qu’ultimement c’est en les comparant aux données qu’ils sont rejetés ou non.

Les auteurs du courant « mathématicien » comme Debreu ont une approche assez différente. Dans ce courant on n’essaie pas tant de voir comment on pourrait tester les hypothèses ou les résultats, mais plutôt de montrer les propriétés les plus générales sous les hypothèses les moins fortes possibles. Il en va ainsi des conditions d’existence et des propriétés de l’équilibre général étudiées par Debreu, des conditions d’existence d’un équilibre de Nash, d’un équilibre de Bayes-Nash, de l’extension de l’ensemble des équilibres d’un jeu répété infini par exemple. L’intérêt immédiat pour l’analyse économique n’est pas toujours évident : pourquoi est-il important de savoir qu’il existe un nombre impair d’équilibres walrassiens par exemple, que dans certains jeux répétés en information imparfaite il existe toute une gamme d’équilibres dont on ne sait malheureusement pas très bien en quoi ils consistent, ou encore que la probabilité en prenant un jeu au hasard de trouver un équilibre en stratégies pures est proche de un sur pi ?

Ce qui est intéressant avec Debreu, c’est qu’il est tout à fait conscient à la fois de l’apport important des mathématiques à l’économie, et du fait que cet « outil » peut en fait fortement influer la discipline, comme le montre ce passage de son discours inaugural à la présidence de l’American Economic Association (1991) :

Essential to an attempt at a fuller explanation are the values imprinted on an economist by his study of mathematics. When a theorist who has been so typed judges his scholarly work, those values do not play a silent role; they may play a decisive role. The very choice of the questions to which he tries to find answers is influenced by his mathematical background. Thus, the danger is ever present that the part of economics will become secondary, if not marginal, in that judgment. The reward system of our profession reinforces the effects of that autocriticism. Decisions that shape the career of an economic theorist are made by his peers. Whether they are referees of a journal or of a research organization, members of an appointment or of a promotion committee, when they sit as judges in any capacity, their verdicts will not be independent of their own values. An economist who appears in their court rarely ignores his perception of those values. If he believes that they rate mathematical sophistication highly, and if he can prove that he is one of the sophisticates, the applause that he expects to receive will condition his performance. The same effects are also amplified by the relentless pressure to publish exerted by his environment. [...] The environment of a scholar demands papers, and the temptation to supply them without restraint may become overpowering to an economic theorist who has developed proficiency in his research style. The precocious development of that proficiency is a comparative advantage that a mathematical approach bestows on him. The spread of mathematized economic theory was helped even by its esoteric character. Since its messages cannot be deciphered by economists who do not have the proper key, their evaluation is entrusted to those who have access to the code. But acceptance of their technical expertise also implies acceptance of their values. Our profession may take pride in its exceptional intellectual diversity, one of whose clearest symbols is an Ely lecture given by an economic historian at a session chaired by a mathematical economist. Yet that diversity is strained by the increasing impenetrability to the overwhelmingm majority of our Association of the work done by its most mathematical members.

Il est indubitable que les économistes davantage mathématiciens aient fourni des outils analytiques nouveaux qui se sont révélés extrêmement utiles pour comprendre le monde économique dans des modèles plus appliqués, il n’y a pour s’en rendre compte qu’à constater que peut-être 90% des articles théoriques aujourd’hui se servent des concepts d’équilibre étudiés par Arrow-Debreu d’un côté et Nash-Harsanyi-Selten de l’autre (sans compter des découvertes plus techniques mais tout aussi utiles comme les économies avec continuum de joueurs dues à Aumann ou les processus stochastiques en temps continu qui ont attendu Black-Scholes-Merton pour avoir droit de cité dans la discipline). Pourtant, je gage que les économistes disons moins mathématiciens ont été un peu perplexes devant des passages comme :

Abstract indeed… Il s’agit pourtant d’un passage au début du classique Arrow-Debreu 1954. Je ne suis pas sûr non plus que tout le monde ait immédiatement saisi la portée d’un article commençant directement par :

Il s’agit pourtant de l’article de 1963 montrant le célèbre résultat dit de Scarf-Debreu selon lequel un processus d’échanges à la Edgeworth aboutit à un équilibre général quand le nombre d’agents devient « très grand ».

On arrive au nœud du problème : comme le remarque Debreu lui-même, la communication n’est pas nécessairement évidente entre mathématiciens et économistes (ailleurs dans son discours il compare d’ailleurs la situation en économie avec celle de la physique). Les seconds maîtrisent suffisamment de mathématiques pour que tout le monde ait un langage commun, mais encore faut-il réussir à ce que la discipline canalise les compétences des mathématiciens vers les problèmes qui intéressent les économistes. De ce point de vue, des économistes comme Hahn considèrent qu’au fond tout le temps passé à étudier les fondements de l’équilibre général aurait pu être mieux employé à étudier d’autres problèmes.

Ce qui est peu rassurant, c’est qu’il me semble y avoir eu une spécialisation croissante de la discipline, mais pas selon les bonnes lignes de force. Les économistes les plus mathématiciens et les moins mathématiciens ne dialoguent pas forcément beaucoup, ne publient pas dans les mêmes journaux, ne s’intéressent pas aux mêmes problèmes. Il y a probablement de nombreuses avancées disons « très théoriques » publiées ces dernières années qui attendent simplement d’être repérées par des économistes plus appliqués, sauf que ceux-ci auront bien du mal à rentrer dans des articles qui n’ont guère été écrits pour eux. Quand on songe à l’apport de couples mathématicien/économiste comme Von Neumann-Morgenstern, Shapley-Shubik et Arrow-Debreu, c’est tout de même assez malheureux. Peut-être aussi est-ce de là que vient l’impression de certains économistes (ou non, d’ailleurs) que nos paradigmes tardent à se renouveler comme ils l’ont fait de manière fracassante et à plusieurs reprises entre 1950 et 1990 ? En tout cas on ne pourra pas reprocher à Debreu de ne pas nous avoir prévenus.

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Ligne manquante

Mathieu P. — 07/10/2010 - 11:52

Je crois que l'abstract que tu voulais citer a disparu. Sinon je suis d'accord avec toi qu'une partie du rejet de l'économie mathématisée incombe à ses praticiens eux-mêmes, qui n'ont pas toujours pris la peine de montrer en quoi leur résultats pourraient être intéressants pour des raisons autres que purement théoriques.

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Bizarre

Jean-Edouard — 07/10/2010 - 12:23

Sur mon ordi ça marche, je ne voulais pas citer un abstract mais un passage où Gérard et Kenneth définissent une "abstract economy" en des termes disons... abstraits.

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Chez moi aussi il manque des

elvin — 07/10/2010 - 12:51

Chez moi aussi il manque des passages, spécifiquement après "des passages comme:" et "commençant directement par:"

A part ça, je suis sûr d'avoir lu un texte de Debreu où il dit en substance "mes travaux sont purement des travaux de mathématiques, et le fait que je désigne certaines de mes constructions mathématiques par des termes empruntés à l'économie ne signifie pas que je parle d'économie". Pas mal pour un Nobel .... d'économie !!! Je vais essayer de retrouver ça.

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En regardant le code, je vois

Mathieu P. — 07/10/2010 - 14:16

En regardant le code, je vois que les passages sont des images,
http://www.mafeco.fr/sites/default/files/Debreu1954.JPG et http://www.mafeco.fr/sites/default/files/Debreu1963.JPG
qui conduisent chez moi à des pages non trouvées (erreur 404).

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Heghlu'meH Qaq jajvam

Jean-Edouard — 07/10/2010 - 14:39

Ah ok, merci de me prévenir parce qu'évidemment sans les images on ne comprend pas grand chose, bizarre que ça marche depuis mon poste. Là ça devrait remarcher en théorie, je croise les doigts.

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OK, maintenant c'est

elvin — 07/10/2010 - 14:52

OK, maintenant c'est bon.

cela dit, l'extrait de Debreu me semble confirmer ce que je disais. Je crois me souvenir que le passage auquel je faisais allusion ("je fais des maths, PAS de l'économie") est en note de bas de page quelque part dans ce même texte.

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Qu'il y ait une "Théorie

serenis cornelius — 07/10/2010 - 14:57

Qu'il y ait une "Théorie économique fondamentale" comme il ya des "Mathématiques fondamentales" ne me parait pas gênant en soi, bien au contraire. encore faut il qu'elle ait un minimum à voir avec ce que nous sommes nombreux à entendre par "Economie". Je ne suis pas certain que Debreu s'intéressait véritablement aux problèmes économiques. Mais je ne peux rien affirmer n'ayant pas connaissance de tout ce qu'il a écrit. En revanche je me rappelle très bien avoir lu une phrase du type de celle citée par Elvin... avec malheureusement un doute sur la source exacte (peut-être lors de sa remise du Nobel et à propos d'une question qu'on lui posait sur les causes du chômage en France, mais à vérifier).

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Petite rectification: la

alexandre — 08/10/2010 - 12:30

Petite rectification: la probabilité d'avoir un équilibre en stratégies pures dans un jeu tiré au hasard (i.e les gains dans la matrice sont tirés selon une uniforme sur (0;1)) tend vers 1/e, et non 1/pi!! C'est vraiment n'importe quoi ce blog ;-)

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Moi aussi je pense qu'il y a

elvin — 08/10/2010 - 12:53

Moi aussi je pense qu'il y a une théorie économique fondamentale, mais je pense qu'elle ne peut pas être exprimée sous forme d'un modèle mathématique.

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Quand Allais (paix à son âme) nous mettait en garde contre ...

Sincère nain — 10/10/2010 - 23:20

... certaines dérives de la recherche en économie.

"L'Economique en tant que science", Revue d'économie politique, 1968, extraits.

"Si les mathématiques constituent un instrument dont la maîtrise est extrêmement précieuse, elles ne sont et ne peuvent être qu'un instrument. On ne saurait être bon physicien ou bon économiste pour cette seule raison que l'on a quelques connaissances et quelque habileté en mathématiques.
Aujourd'hui, le véritable danger dans la science économique ne réside plus dans une résistance injustifiée à l'utilisation des mathématiques là où elles sont nécessaires, il se trouve dans l'abus possible que l'on peut être tenté d'en faire. La rigueur des déductions des mathématiciens ne doit pas nous faire illusion. Seules en fait comptent la discussion des prémisses de départ et l'interprétation des résultats. L'élaboration mathématique des déductions, si élégante qu'elle puisse être, n'a pas d'intérêt en soi, si ce n'est naturellement un intérêt purement mathématique. En aucun cas, la complexité et la rigueur scientifiques des déductions ne sauraient donner une valeur scientifique aux prémisses. (...)
On tend à oublier que le véritable progrès ne consiste jamais dans l'exposé purement formel ; il consiste toujours dans la découverte des idées directrices qui sont à la base de toute théorie. Ce sont ces idées qu'il convient avant tout d'expliciter et de discuter, au lieu de les dissimuler derrière un symbolisme plus ou moins hermétique. D'une manière paradoxale du point de vue scientifique, incomparablement plus de soin est apporté à l'élaboration mathématique des modèles qu'à la discussion de leur structure, de leurs hypothèses et de leurs résultats du point de vue de l'analyse des faits. (...)
Des théories souvent magnifiques du point de vue esthétique sont construites à partir d'hypothèses douteuses, ou même en contradiction avec les faits. Si du point de vue logique, elles sont suffisamment difficiles, et si les solutions données combinent, sur le plan mathématique, la rigueur avec l'élégance, elles peuvent faire illusion et connaître un grand succès. De telles théories pourtant sont purement formelles, elles ne présentent aucun rapport avec la réalité concrète, et elles ne relèvent en aucune façon de la science économique, mais seulement des mathématiques. (...)
L'utilisation de mathématiques relativement complexes ne constitue pas un inconvénient en soi. Elle est même nécessaire et souhaitable, s'il n'y a pas moyen de faire autrement, mais elle ne se justifie que si l'analyse de la réalité la rend inévitable. Il ne sert à rien de déployer un appareil mathématique très abstrait, si le supplément d'information qui peut être apporté reste très limité, voire même inexistant.
Du point de vue de la présentation et de la discussion des hypothèses, de l'élégance des déductions logiques, et de la discussion et de la valeur des résultats obtenus, tel ouvrage économique, purement littéraire dans sa forme et dont l'auteur ne connaît pas un mot de mathématiques, peut être très supérieur à tel autre, bourré de mathématiques et dont l'auteur dans ce domaine a une réputation établie.
Dans l'élaboration de la science, c'est-à-dire dans la construction des théories et de leurs modèles, c'est l'intuition créatrice qui joue toujours le rôle déterminant. C'est grâce à elle que se fait, à partir des connaissances déjà acquises, le choix des concepts et des relations entre ces concepts qui permettent de représenter la réalité dans ce qu'elle a d'essentiel, c'est-à-dire le choix des hypothèses. De ces hypothèses, le raisonnement déductif tire toutes les conséquences. Ces conséquences sont confrontées avec les faits. Ainsi l'intuition créatrice, la déduction logique, la confrontation des conséquences des hypothèses avec les données de l'observation constituent les trois articulations essentielles de tout travail scientifique."

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L'opinion de Marshall

elvin — 12/10/2010 - 09:19

"But I know I had a growing feeling in the later years of my work at the subject that a good mathematical theorem dealing with economic hypotheses was very unlikely to be good economics: and I went more and more on the rules---(1) Use mathematics as a short-hand language, rather than as an engine of inquiry. (2) Keep to them till you have done. (3) Translate into English. (4) Then illustrate by examples that are important in real life. (5) Burn the mathematics. (6) If you can't succeed in 4, burn 3. This last I did often. "
Alfred Marshall

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Extrait d’un célèbre ouvrage

Sincère nain — 12/10/2010 - 18:10

Extrait d’un célèbre ouvrage de l’un des « trois plus grands économistes du XXème siècle » :

"La théorie mathématique est plus qu'une traduction de la théorie non mathématique dans la langue des symboles, mais on peut en général traduire ses résultats dans un langage non mathématique. C'est pourquoi la majorité des économistes non mathématiciens n'ont jamais compris tout ce qu'ils devaient à la minorité exercée aux mathématiques. Par exemple, le théoricien typique ne s'est jamais aperçu qu'il ne comprenait pas complètement Marshall, qui prenait soin de bannir les mathématiques de la surface de son raisonnement. (…). Les contributions de ces derniers [ceux qui sont exercés aux mathématiques] à l'édifice analytique dominant de la période furent bien plus grandes que les gens ne s'en aperçoivent, même maintenant. Regardons. Dans la section précédente, nous avons associé neuf noms à cet édifice : Jevons, Menger, Walras, Marshall, Wicksell, Bohm-Bawerk, Clark, Pareto et Fisher. Cela fait six économistes mathématiciens, contre trois non mathématiciens. Si nous ajoutions von Thünen, Cournot, Dupuit et Gossen, comme nous devrions le faire, nous en aurions dix contre trois. La situation serait inchangée si nous considérions un cercle plus large d'économistes qui écrivirent ou commencèrent à écrire avant 1914. Nous devrions inclure F. Jenkin, Edgeworth, Auspitz et Lieben, Pigou, Moore, Bowley, Cassel, ainsi que Pantaleoni, et d'autres qu'il est difficile d'opposer à des noms du camp non mathématicien, dans la mesure où il s'agit de réalisations de premier rang. Le lecteur non mathématicien de ces pages devrait méditer sur cette leçon, du moins s'il est jeune (1).
L'essentiel des théories de l'utilité marginale et de la productivité marginale fut élaboré aussi par des économistes complètement étrangers aux mathématiques supérieures. Il était donc naturel que ceux-ci, et la majorité non mathématicienne de la profession, pensassent que le raisonnement mathématique en économie n'ajoutait rien à ce que l'on pouvait trouver sans lui, sauf peut-être pour quelques raffinements superflus. Cette opinion leur venait d'autant plus facilement qu'ils n'étaient pas conscients des défauts de leurs propres productions. Au contraire, dans plusieurs cas assez importants, ils firent des vertus de ces lacunes (2). Nous devons comprendre ainsi que les hommes qui avaient une situation de chef de file ou exerçaient une influence (ce qui signifie d'âge moyen ou plus avancé) vers 1900 ou même plus tard n'avaient pas de difficulté à se dispenser d'apprendre ce qu'ils considéraient comme une technique difficile et ingrate, pouvant après tout s'avérer peu utile. Il n'est pas moins compréhensible qu'ils rationalisèrent leur attitude, et produisirent pour la défendre un certain nombre d'arguments méthodologiques, tels qu'essayer d'appliquer des mathématiques, instrument de la physique, aux sciences sociales serait une erreur de principe logique, et d’autres de même espèce, qui ne méritent plus d’être examinés de nos jours.

(1) Les connaissances mathématiques des hommes cités ci-dessus sont très différentes. En nous limitant aux six premiers, nous trouvons que Jevons en savait très peu; beaucoup moins qu'il ne lui en aurait fallu. Walras, Marshall et Wicksell avaient reçu une instruction mathématique normale. Marshall beaucoup plus qu'il n'en montrait, Walras beaucoup moins qu'il ne lui en fallait. Pareto et Fisher étaient des mathématiciens accomplis. Des différences d'une étendue semblable persistent de nos jours. Les différences d'aptitudes naturelles étaient et sont aussi importantes que les différences de formation: Bohm-Bawerk n'était pas exercé aux mathématiques, mais, comme Ricardo, c'était un mathématicien-né. [Cette note de J.A.S. ne s'adresse pas à vous Elvin ... vous avez reçu une bonne formation en mathématiques ... ;-)]
(2) Une croyance répandue dans le cercle des Autrichiens en est un exemple amusant: la théorie autrichienne, non mathématique, offrait des explications causales du phénomène du prix, tandis que la théorie walrasienne des prix, purement fonctionnelle, n'expliquait que les relations entre prix, supposant ceux-ci déjà compris. Nous avons vu qu'aux yeux de Marshall, la construction de chaînes de causes entre l'utilité, le coût et les prix signifiait un échec. Pour les Autrichiens, elle était simplement une technique différente (et supérieure)."

Source : Joseph Aloys SCHUMPETER, Histoire de l’analyse économique, Tome III, Chapitre VII, Gallimard, 1983 (pour la trad. fr.)

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Keynes and Samuelson about Marshall's realism ...

Sincère nain — 12/10/2010 - 18:49

“But where Marshall threw off two generations of scholars was in his insistence on having his cake and eating it too. He would try to treat at the same time cases of less-than-perfect competition and of perfect competition. He would try to achieve a spurious verisimilitude by talking about vague biological dynamics, and by failing to distinguish between reversible and irreversible developments. He would insist on confusing
the issue of external economies with the entirely separable (and separate !) issue of varying laws of returns. Marshall was so afraid of being unrealistic that he merely ended up being fuzzy and confusing – and confused.”
Source : Paul A. SAMUELSON, « The Monopolistic Revolution », in Kuenne, R. (ed.), Monopolistic Competition Theory : Studies in Impact. Essays in Honour of Edward H. Chamberlin, Wiley, 1967, p.111

“Progress in economics consists almost entirely in a progressive improvement in the choice of models. The grave fault of the later classical school, examplified by Pigou, has been to overwork a too-simple or out-of- date model and in not seeing that progress lay in improving the model ; whilst Marshall often confused his models, for devising which he had great genius, by wanting to be realistic and by being unnecessarily ashamed of lean and abstract outlines. But it is of the essence of a model that one does not fill in real values for the variable functions. To do so would make it useless as a model. For as soon as this is done, the model loses its generality and its value as a mode of thought.”
Source : John M. KEYNES, Letter to Harrod, The Collected Writings of John Maynard Keynes. Vol. XIV, The General Theory and After, Part II Defence and Development, Macmillan.

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Marshall reconnaissait aussi que ...

Sincère nain — 14/10/2010 - 17:07

« Le progrès des procédés exacts de raisonnement en économie politique a amené les gens à se préoccuper davantage de poser nettement les prémisses sur lesquelles ils raisonnent. Ce souci croissant est dû en partie à l'emploi, par certains auteurs, du langage mathématique et des procédés mathématiques de raisonnement. Il est peut-être douteux que l'on ait tiré grand profit de l'usage des formules mathématiques compliquées ; mais l'emploi des procédés mathématiques de raisonnement a rendu de grands services ; il a, en effet, amené les gens à se refuser à examiner un problème tant qu'ils ne savent pas, d'une façon certaine, en quoi le problème consiste, et à se préoccuper, avant d'aller plus loin, de savoir quelles conditions sont supposées exister, et quelles ne le sont pas. »

Alfred Marshall, Principes d’économie politique, Tome I, Livre III (« Des besoins et de leur satisfaction »), Introduction du Chapitre 1

Opinion pour le moins nuancée ...

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J'interprète ça comme voulant

elvin — 14/10/2010 - 20:45

J'interprète ça comme voulant dire que c'est la tournure d'esprit à laquelle habitue la pratique des maths qui est utile, pas nécessairement l'appareil mathématique lui-même. Et là je suis d'accord (le contraire serait quand même étonnant de ma part ...)

D'ailleurs dans les conseils que je citais plus haut, Marshall ne dit pas "n'utilisez pas les maths", mais "jetez-les après usage". Allais dit un peu la même chose sous la forme : l'économie c'est ce qui vient avant les maths (l'analyse du problème) et après les maths (l'interprétation des résultats). Entre les deux, ça n'est pas de l'économie, mais ... des maths."

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Je suis même convaincu que

elvin — 15/10/2010 - 08:02

Je suis même convaincu que plus on est rigoureux et mieux on comprend ce que sont les mathématiques, plus on s'en méfie en économie. Symboliquement, Walras a échoué au concours de l'X, et Marshall était excellent en maths.

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Walras a peut-être échoué au

Sincère nain — 15/10/2010 - 12:06

Walras a peut-être échoué au concours de l'X (ce qui n'est pas une tare ...) mais il ne risquait pas de connaître le théorème du point fixe de Brouwer formulé un an avant sa mort (il y a cent ans ...) ni a fortiori son extension par Kakutani (1941) ... qui se sont révélés nécessaires à la démonstration des conditions d'existence d'un équilibre général par Arrow et Debreu près d'un siècle (!) après ...
Annie Lou Cot et Jérôme Lallement dans un article paru dans un numéro récent de la Revue économique ("1859-1959 : de Walras à Debreu, un siècle d'équilibre général" : http://www.cairn.info/revue-economique-2006-3-page-377.htm ) soulignent que "si Walras ne démontre pas mathématiquement l’existence de l’équilibre, il ne se contente pas pour autant de dénombrer équations et inconnues : il s’interroge sur les conditions d’existence et d’unicité de l’équilibre général et assortit ses équations mathématiques de commentaires économiques scrupuleux. En témoigne « l’équation d’équivalence des échanges » que Lange appellera plus tard « loi de Walras ». Walras évoque aussi la possibilité qu’il n’y ait aucun équilibre, ou qu’il y en ait plusieurs. Dans le cas de l’échange de deux marchandises, il envisage ainsi le cas où il y aurait trois prix d’équilibre et montre que deux de ces prix sont stables et le troisième instable ; ou encore le cas où la demande et l’offre n’ont pas de point commun, si par exemple la demande est trop faible comparée à l’offre. Enfin, il examine la manière dont varient les prix d’équilibre si les données initiales changent (goûts, techniques de production et répartition), afin de déterminer des lois de variation des prix d’équilibre. Autant de subtilités qui contrastent avec l’image parfois donnée d’un Walras plus intuitif que rigoureux, plus littéraire que mathématicien."
Gare aux idées reçues ...

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Loin de moi l'idée de

elvin — 15/10/2010 - 13:51

Loin de moi l'idée de reprocher à un économiste d'être "plus littéraire que mathématicien" (ni d'ailleurs d'avoir échoué à l'X...), bien au contraire ! Je veux simplement dire que dans le cas de Walrs et de Marshall (et d'autres comme d'ailleurs Keynes), leur intérêt pour les maths en économie varie en sens inverse de leur connaissance des mathématiques. Ca me fait penser à un de mes copains de lycée qui était rigoureusement nul en maths, et qui, devenu artiste peintre, compose ses tableaux à grands coups d'équations.

(Et je ne savais pas qu'Annie Cot s'appelle aussi Lou, mais ça me fait plaisir de l'apprendre).

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"je ne savais pas qu'Annie

Sincère nain — 15/10/2010 - 17:28

"je ne savais pas qu'Annie Cot s'appelle aussi Lou"
C'est parce que vous n'avez pas eu la chance d'être son étudiant ... lorsqu'elle était maitre-assistante à Paris I (c'est comme ça qu'on disait à l'époque ... je vous parle d'un temps ...). Elle a fait du chemin depuis. Comme nous tous ...
Et tout le monde ne peut pas s'appeler Johann-Sebastian Bach (http://www.franceculture.com/emission-la-marche-des-sciences-entre-terre... , à peu près au milieu de cette émission très intéressante d'hier ...).

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Mais j'ai été, et je suis

elvin — 16/10/2010 - 09:43

Mais j'ai été, et je suis encore de temps en temps son "étudiant" (si on peut dire...) au Cercle d'épistémologie économique, et je ne savais pas ce que représente le L entre Annie et Cot. Un hommage à Guillaume Apollinaire ?

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1. Je n'ai toujours pas

elvin — 13/10/2010 - 23:06

1. Je n'ai toujours pas compris ce que veut dire Schumpeter dans ce passage (c'est dire si je suis con...) En tous cas, je constate que ya pas beaucoup de maths dans son oeuvre.

2 ce passage de Samuelson me confirme dans mon idée que Marshall est infiniment supérieur à Samuelson

3. Keynes : bof.

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