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Accueil › Blog › Le blog de Jean-Edouard

Un privilège exorbitant, de Barry Eichengreen

Jean-Edouard — 05/09/2011 - 22:13

Bonne rentrée à tous les lecteurs du blog, quelque peu à l’abandon depuis la mi-juin. Comme d’habitude ce n’est pas l’envie d’écrire des billets qui m’a manqué mais le temps, ayant enchaîné des conférences à Reading, Faro et Oslo tout en essayant de finaliser deux articles. Cela me fournit des sujets pour plusieurs billets et notes de lecture, mais pour commencer par la plus facile pour moi en voici une sur Un privilège exorbitant, par Barry Eichengreen, qui vient de sortir en français aux éditions Odile Jacob.


Petit disclaimer inhabituel : si vous ouvrez ce livre vous constaterez que j’ai été responsable de la « révision scientifique » de la traduction, c’est-à-dire que je me suis assuré phrase par phrase que la traduction rendait bien le raisonnement économique sous-jacent et que les termes de jargon utilisés étaient appropriés (ce qui revient parfois à considérer que le plus approprié est de traduire CDS par CDS, CDO par CDO etc.). Ce projet m’a pris pas mal de temps et est également responsable du peu d’alimentation du blog - j’espère pouvoir consacrer un autre billet à la teneur de cet exercice et à des réflexions plus générales sur la traduction de livres d’économie. En attendant je tiens à préciser que ce travail a fait l’objet d’une rémunération upfront, et que je me sens suffisamment libre de louer ou critiquer le livre pour que cette brève note ait un sens. Si la note est surtout positive c’est que je pense surtout du bien de l’ouvrage, raison pour laquelle j’ai accepté de collaborer à sa traduction en premier lieu.

L’ouvrage d’Eichengreen traite de ce que notre Valéry Giscard d’Estaing national a qualifié de « privilège exorbitant » de l’Amérique, à savoir le rôle international dominant du dollar et les avantages qu’en retirent le gouvernement et les citoyens américains. Alors que les médias aiment bien parler de « guerre des monnaies », que l’on agite depuis des années la menace d’une Chine ayant acquis suffisamment de dette américaine pour tenir les Etats-Unis à merci, que chaque hausse de l’euro est accompagnée de prophéties aussi catastrophistes (baisse des exportations, chômage etc.) que chaque baisse de l’euro est accompagnée de commentaires alarmants (défaite dans la « guerre des monnaies » face au dollar), ce livre arrive de manière providentielle pour apporter au grand public un peu d’analyse économique et de perspective historique au milieu de la cacophonie ambiante. Le livre n’est pas catastrophiste, mais ne voit pas non plus le monde en rose ; retient une perspective à la fois historique, théorique et prospective ; et enfin n’adopte pas une perspective américanocentrée (sur le thème « il est normal que le monde entier cherche à acheter notre dette si formidablement solide ») ni franchouillarde (« comment peut-on mettre le système monétaire international entre les mains d’une nation de cow-boys illettrés ? »).

La première petite critique que j’apporterais à l’ouvrage, c’est que le fil conducteur et l’idée principale se perdent un peu sous le déluge de faits historiques, de remarques, commentaires et digressions apportés par l’auteur. Ces éléments rendent par ailleurs la lecture du livre très plaisante, ce qui est d’autant plus remarquable qu’il n’est pas facile de rendre l’histoire monétaire vivante et d’introduire du suspense dans les négociations des accords du Louvre, ce qu’Eichengreen fait très bien. Comme après trois lectures je pense avoir bien compris l’argument principal, je pense qu’il est utile de le retracer ici, cela permettra à ceux qui voudraient lire le livre de profiter bien davantage de l’esprit d’Eichengreen tout en sachant où l’auteur veut les emmener.

Le plan est assez simple. Après un premier chapitre d’introduction, quatre chapitres retracent l’histoire du dollar du troc des colons américains avec les Indiens d’Amérique jusqu’à nos jours. Les deux derniers chapitres traient de l’actualité et du futur proche en discutant deux scénarios possibles : l’émergence d’un système monétaire multipolaire dominé non plus par le seul dollar mais par le dollar, l’euro et le yuan, ou bien une crise de la dette américaine et la fin du rôle du dollar comme monnaie internationale de réserve (le livre est sorti aux Etats-Unis en janvier 2011).

Même si l’histoire économique est toujours passionnante en elle-même, on est d’abord un peu surpris de voir qu’un livre traitant d’un sujet d’actualité soit occupé pour moitié par des considérations historiques. Ces chapitres sont en fait un très bon exemple de ce que l’histoire économique peut nous apprendre sur les phénomènes actuels (tous les historiens s’appuient évidemment sur cette idée, mais ils n’en démontrent pas tous la validité). L’idée principale des chapitres 2 et 3 est de montrer que le dollar est resté jusqu’au XXe siècle une monnaie non pas de second rang, mais de troisième. Il ne circulait tout simplement pas en dehors des Etats-Unis, ne servait absolument pas aux transactions internationales, et si vous cherchiez à l’époque à obtenir des dollars votre banquier vous regardait à peu près comme si vous cherchiez à obtenir des kwachas zambiens aujourd’hui. Pourquoi cette faiblesse du dollar ? Pour le début du XIXe siècle cela se comprend facilement : les Etats-Unis avaient tout simplement une économie trop peu importante pour que leur monnaie puisse jouer un grand rôle international. Pour la fin du XIXe et le tournant du XXe siècle l’argument ne tient plus car les Etats-Unis peuvent alors rivaliser économiquement avec le Royaume-Uni. L’explication courante tient au fait que la livre avait une position tellement dominante qu’elle était indétrônable. Toutes les transactions internationales se faisant en livres, la place de Londres était le marché le plus liquide pour obtenir du financement commercial, si bien que toutes les transactions devaient passer par Londres, maintenant le rôle dominant de la livre. Mais cet argument n’explique pas pourquoi le dollar était moins utilisé non seulement que la livre, mais aussi que le franc, le mark et bien d’autres monnaies.

C’est ici que ces deux chapitres sont passionnants et qu’Eichengreen met à profit ses connaissances et ses recherches. Pour que le dollar soit utilisé internationalement, il fallait d’abord un marché financier liquide où les entreprises et investisseurs internationaux puissent prêter et se financer avec des titres libellés en dollars. Pour comprendre l’absence d’un tel marché, il faut se plonger dans l’histoire du système bancaire américain et de la lente émergence du système américain de banque centrale. Pour faire court, le dollar n’a pu commencer à jouer un rôle international qu’avec le début de la levée des restrictions sur l’établissement de succursales bancaires en dehors des Etats-Unis et l’émergence d’une banque centrale prêtant de la liquidité aux banques en acceptant des créances en collatéral. Les deux phénomènes sont le résultat de luttes politiques et intellectuelles tout au long du XIXe siècle et très propres aux Etats-Unis, notamment en ce qui concerne la méfiance prononcée envers les « grandes » banques (entendez présentes dans plus d’un Etat, voire simplement disposant d’une succursale…) et envers la délégation d’un pouvoir important à une banque centrale fédérale (nuisant ainsi à la liberté des Etats fédérés etc.).

Une fois ces conditions posées, la montée du rôle du dollar est spectaculaire, évidemment accélérée par la première guerre mondiale. Eichengreen remarque que contrairement aux idées reçues le dollar domine le système monétaire international de fait avant même la seconde guerre mondiale. Les accords de Bretton Woods ne viendront qu’entériner et systématiser une domination déjà inscrite dans les faits.

La leçon à retenir de cet aperçu historique, c’est que si être déjà la monnaie internationale dominante aide beaucoup à le rester, un challenger peut aussi très vite détrôner le champion en place (Allez Christophe !). L’avenir du dollar n’est donc pas assuré du seul fait de sa position passée. Mais il faut en particulier que le challenger dispose d’un grand nombre d’atouts plus ou moins interdépendants : économie forte, marchés financiers liquides et profonds, monnaie et institutions politiques stables, entre autres.

L’histoire de la lente émergence du dollar puis de sa rapide victoire face à la livre est riche d’enseignements pour la concurrence entre dollar et euro, voire pour une future rivalité entre dollar et yuan. Le chapitre suivant évoque les années 1950-1990 et retrace à la fois la lente émergence d’une zone économique européenne et de l’euro ainsi que les tensions entre Américains et Européens autour du dollar. On en retient l’idée que malgré les récriminations plus ou moins justifiées des Européens, le système monétaire international de l’époque ne pouvait guère être dominé par autre chose que le dollar. Le Royaume-Uni n’avait plus le poids économique suffisant pour que la livre continue à jouer un rôle international important, la France guère plus, avec en outre le handicap d’une monnaie et d’un système politique instables jusqu’à la Ve République. La Suisse possédait une monnaie stable et forte mais est bien trop petite pour que le franc suisse puisse servir un jour de monnaie de réserve, l’Allemagne avait beaucoup d’atouts mais le lourd handicap d’être le premier pays à tomber en cas de déclenchement d’un conflit avec l’URSS. Le Japon enfin n’avait enfin aucune envie de voir le yen s’apprécier, ce qui aurait pénalisé ses exportations. Ne restaient que les droits de tirage spéciaux du FMI, qui malgré plusieurs tentatives désordonnées des Européens n’ont jamais constitué un début d’alternative crédible au dollar, et l’or, tout simplement inadapté aux transactions internationales (à ce titre le passage sur les « gold bugs » ou « toqués de l’or » est un régal).

L’euro est donc le premier concurrent sérieux rencontré par le dollar depuis le déclin de la livre. Comme les chapitres précédents l’ont montré, la question n’est jamais de quels atouts dispose une monnaie dans l’absolu mais de quels atouts elle dispose par rapport à des monnaies concurrentes. Eichengreen retrace brièvement l’histoire de la dernière crise financière (avec une clarté et un esprit de synthèse qui font qu’on pourrait recommander le livre rien que pour cette partie) et évoque l’idée qui hante certains Américains que cette crise va nécessairement mettre fin à la domination du dollar. Or il n’en a rien été, et même pendant certains des épisodes les plus tumultueux de 2007-2009 les investisseurs se sont au contraire précipités sur les titres de la dette américaine. Encore une fois c’est la position relative de l’économie américaine par rapport aux autres qui compte. Si la crise a nettement affaibli l’économie et les marchés financiers américains, elle est loin d’avoir laissé l’Europe indemne. Nous serions pour Eichengreen à un tournant, avec plusieurs possibilités d’évolution. Le chapitre 6 évoque la première : le dollar ne pourra de toute façon pas continuer à jouer un rôle aussi dominant que par le passé, simplement parce que ni les Etats-Unis ni probablement aucune autre économie ne domineront autant l’économie mondiale que ne l’a fait l’économie américaine pendant la deuxième moitié du XXe siècle. Le plus probable est que nous nous dirigeons vers un système monétaire international multipolaire, où le dollar, l’euro, peut-être le yuan et d’autres monnaies comme le yen domineront chacun une partie des échanges internationaux. Quelles monnaies feront partie de ce nouvel équilibre, et à quelle vitesse le système va converger vers celui-ci, dépend autant de facteurs politiques qu’économiques. Le principal défi pour les Etats-Unis est de maîtriser la dette publique (à ce titre l’ouvrage est assez prophétique), pour l’Europe il s’agit de se doter d’institutions supranationales suffisamment fortes pour que l’euro ne soit plus une « monnaie sans Etat » (le règlement du problème des dettes souveraines en Europe est probablement un moment-clé de ce point de vue), et pour la Chine le problème est essentiellement politique : le gouvernement va-t-il réussir à relâcher petit à petit les contraintes pesant sur le yuan et sur l’économie tout en maintenant le régime politique en place ?

Le dernier chapitre étudie un scénario alternatif pour le futur proche en envisageant un krach du dollar. Eichengreen relativise beaucoup l’alarmisme de certains de ses compatriotes, en expliquant notamment que les Etats-Unis restent la principale puissance économique et la principale place financière, conditions suffisantes pour que le dollar continue à jouer un rôle majeur. La partie plus intéressante concerne le comportement de la Chine et discute l’idée selon laquelle celle-ci pourrait stratégiquement vendre de grosses quantités de bons du Trésor américains le jour où elle voudra imposer le yuan, ou menacer de le faire pour obtenir des concessions importantes des Etats-Unis. Eichengreen compare la situation avec celle du Royaume-Uni vis-à-vis des Etats-Unis lors de la crise du canal de Suez, où effectivement les Etats-Unis n’avaient pas hésité à utiliser l’arme monétaire pour faire reculer les Anglais et les Français. La grosse différence tient à ce que les Etats-Unis ne détenaient alors qu’une petite partie de la dette anglaise, tandis qu’aujourd’hui la Chine détient près du quart de la dette américaine, si bien qu’elle ne peut guère se permettre d’en faire brutalement chuter le cours : si vous devez 1.000 livres à votre banquier vous êtes à sa merci, si vous lui devez un million la situation est inversée, pour reprendre un dicton cité par Keynes. Le scénario d’un krach du dollar est donc peu crédible selon Eichengreen, sauf dans un cas : celui d’un déficit hors de contrôle des Etats-Unis. Là encore les mois à venir semblent donc devoir être déterminants pour le système monétaire international.

Ces grandes lignes ne rendent pas justice au livre d’Eichengreen, qui est considérablement enrichi par l’érudition de l’auteur, son humour (à peu près tous les intertitres sont des jeux de mots, imaginez le travail pour la traduction…), un style à la fois fluide et élégant (à ce titre beaucoup de phrases de la version anglaise sont d’ailleurs délicieusement « françaises », s’étalant sur de nombreuses lignes en multipliant les conjonctions de subordination).

Pour conclure, le grand mérite de ce livre c’est d’offrir une discussion d’enjeux monétaires actuels sans tomber dans une espèce de fétichisme de la monnaie. In fine, nous dit Eichengreen, le dollar perdra son rôle international si l’économie américaine perd de sa puissance. Inversement l’euro s’imposera seulement si l’Europe retrouve une bonne santé économique, le yuan seulement si le système politico-économique chinois arrive à survivre à une libéralisation de son secteur bancaire et financier. Bien sûr la monnaie n’est pas un voile : des questions institutionnelles et historiques peuvent avoir une importance majeure, et l’histoire américaine le montre bien. Mais à suffisamment long terme, la monnaie dominante est la monnaie de la puissance économique dominante.

Ce mérite peut être aussi perçu comme une limite du livre d’Eichengreen : on peut se demander si in fine le statut de monnaie internationale n’est pas qu’un avantage annexe lié au statut de puissance économique dominante, la causalité allant du second vers le premier. Si les Etats-Unis arrivent à s’endetter à des taux très faibles, c’est aussi parce que leur économie est suffisamment forte pour que jusqu’à récemment leur dette soit considérée comme la moins risquée au monde et soit donc un actif très demandé, même indépendamment de l’intérêt de détenir des bons du Trésor américain pour mener une politique de change. La situation était différente à une époque de changes fixes où le « privilège » pouvait avoir un sens différent : les Etats-Unis pouvaient mener une politique monétaire librement sans se soucier de maintenir la parité de leur monnaie tant que les autres pays se chargeaient de maintenir la parité avec le dollar. La fin de l’ouvrage laisse l’impression un peu étrange que dans un monde de changes flottants les vrais enjeux sont ailleurs (croissance et emploi, tout simplement) et que les débats sur le système monétaire international sont beaucoup de bruit pour rien. Une courte partie de conclusion aurait probablement permis à l’auteur de clarifier ce point et de rendre sa position plus explicite, c’est probablement le seul élément qui manque à cet ouvrage.

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Quel "privilège" ?

Gu Si Fang — 06/09/2011 - 12:59

"La situation était différente à une époque de changes fixes où le « privilège » pouvait avoir un sens différent"

Tout à fait d'accord. Le dollar ne doit pas sa position internationale à un quelconque privilège comme c'était le cas entre 1944 et 1971 (il avait en quelque sorte cours légal auprès des banques centrales). Et l'avantage que les US en retirent est très surestimé (cf. Krugman p. ex.). Je me demande pourquoi Eichengreen insiste sur ce point et en fait son titre. Qu'attend-il de l'émergence éventuelle de l'euro et du yuan comme monnaies internationales ?

Le véritable privilège du dollar est le monopole sur son territoire, et cela touche moins le système monétaire international que des questions de redistribution entre Américains. Idem pour l'euro (comme on le voit en ce moment) et le yuan.

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"Je me demande pourquoi

elvin — 06/09/2011 - 13:59

"Je me demande pourquoi Eichengreen insiste sur ce point et en fait son titre"
Le titre d'un bouquin est souvent choisi par l'éditeur, pas toujours avec l'accord de l'auteur.

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C'est un peu une obsession !

Gu Si Fang — 06/09/2011 - 17:06

Je ne pense pas. Il y a aussi les titres de chapitres dans le bouquin : Dominance, Rivalry (i.e. l'arrivée de l'euro) et Monopoly no more. C'est un peu une obsession ! J'ai donc bien l'impression que c'est le sujet du livre et pas seulement le titre.

A la fin de la deuxième édition de Globalizing capital (2008), Eichengreen avait déjà ajouté un chapitre dont le dernier paragraphe est intitulé "International Currency Competition". Il soulignait que durant les premières années de l'euro, le poids du dollar a baissé très lentement. Maintenant il en a fait un livre, c'est qu'il doit considérer que c'est un sujet important.

Bon je vais le lire pour voir, mais je pense qu'Edouard a déjà donné la réponse : le livre se concentre beaucoup sur une question qui est en réalité assez secondaire. Sur un autre thème, je suis curieux de voir comment Eichengreen raconte l'histoire monétaire des US et le mouvement politique de décentralisation puis recentralisation de l'émission, puisqu'il n'en parlait pas dans Globalizing capital.

P.S. Retrouvé l'article de Krugman (1998) :
http://web.mit.edu/krugman/www/seignor.html

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Pas secondaire

Jean-Edouard — 06/09/2011 - 19:04

"le livre se concentre beaucoup sur une question qui est en réalité assez secondaire"

Ce n'est pas ce que j'ai dit. C'est une question importante du fait que les medias en parlent beaucoup et que les débats sur la question influencent des prises de décision publiques comme privées (théorème de Thomas once again). Que en tant que telle la question de savoir quelle monnaie domine les échanges soit secondaire pour le niveau et la distribution de la richesse dans le monde ne veut pas dire que ce soit une question inintéressante dans l'absolu. Eichengreen ne s'exprime pas très clairement sur cette question malheureusement mais ma lecture c'est que le déclin éventuel du dollar est un symptôme de phénomènes économiques internationaux profonds et intéressants, qui sont le véritable enjeu. La conclusion (de bon sens certes) du livre c'est qu'in fine si les Américains veulent garder leur prééminence monétaire ils feraient mieux d'essayer de garder leur prééminence économique au lieu de se préoccuper de ce que font les Chinois, tandis qu'inversement les Européens s'ils veulent imposer l'euro devraient faire de la zone euro une zone monétaire efficace et retrouver une croissance forte au lieu de se lamenter sur le privilège américain et d'accuser la banque centrale chinoise.

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La comparaison historique tient-elle ?

Gu Si Fang — 07/09/2011 - 09:11

Eichengreen compare la position actuelle du dollar à l'empire britannique et la domination de la livre sterling au XIXeme. La comparaison a-t-elle un sens ?

Il mentionne en passant "sterling’s value in terms of gold, still the standard measuring rod". Il faut souligner ce point : la livre sterling était une unité de poids d'or, et l'essentiel des encaisses monétaires des banques centrales était en métal. Dans ces conditions, où était la "domination" de la livre sterling ? Uniquement dans le fait que c'était le nom, la marque couramment utilisée pour désigner une certaine quantité d'or dans les échanges internationaux. Le crédit et la réputation des Anglais appartenait aux merchant banks privées. Le seigneuriage de la Bank of England devait être négligeable en dehors des colonies. Tout ceci minimise le rôle de la livre sterling comme monnaie, sans nier que Londres était la première place financière. Les gens échangeaient, prêtaient et détenaient de l'or, et le gouvernement britannique n'avait aucune influence particulière.

Il y a une différence essentielle avec la situation actuelle. Aujourd'hui, les banques centrales détiennent des créances sur le gouvernement américain. Cette pratique très minoritaire aux XIXeme s'est répandue avec l'étalon de change-or, dans lequel une banque centrale s'engageait à accepter et détenir des sterling ou des dollars en plus de ses réserves d'or. Avec la suspension de la convertibilité extérieure du dollar en 1971, ce système marginal est devenu la norme. Les gens et les gouvernements échangent, prêtent et détiennent des promesses du gouvernement américain. Les décisions des US ont une influence significative sur les échanges privés et sur les finances des autres gouvernements. Cette situation inédite n'est pas comparable à celle de la Grande-Bretagne au XIXeme.

De même, Eichengreen explique qu'il y avait coexistence de plusieurs monnaies avant WWII : sterling, franc, mark. Le système multipolaire dollar, euro, yuan ne serait qu'une répétition de cette situation historiquement banale. Là encore, la comparaison ne tient pas. Dans l'étalon-or, sterling, franc et mark n'étaient que des noms, des unités de mesure, pour une même chose : l'or. Quelle importance faut-il attacher au fait que les réserves de change étaient pour 50% en sterling, 30% en francs, et 15% en mark ? Tout ça c'était du même métal. Aujourd'hui, des réserves en dollars, en euros ou en yuans, ça n'a rien à voir.

Du coup, je ne sais pas si l'histoire peut nous enseigner grand-chose en ce qui concerne l'évolution du système monétaire international. La concurrence entre papiers-monnaies à cours forcé, c'est nouveau et ça n'a aucune raison de ressembler aux expériences passées.

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Pas d'accord

Jean-Edouard — 07/09/2011 - 11:32

D'abord avant la deuxième guerre mondiale l'étalon-or n'existait déjà plus donc votre principal argument ne tient pas. Ensuite l'étalon-or tel qu'il a existé par à coups et pas partout au XIXe et au début du XXe siècle n'était pas un système où la monnaie était garantie à 100% sur l'or, donc même s'il y a un taux de change fixe officiel entre une monnaie et l'or il est toujours possible que le gouvernement se retrouve à cours d'or en cas de "run" sur la monnaie, donc la crédibilité du gouvernement joue un rôle, de même que sa politique monétaire (en particulier autorise-t-il un système bancaire basé sur les réserves fractionnaires).

Donc il ne me semble pas clair que les situations ne soient pas comparables. Par ailleurs vous faites l'erreur habituelle des personnes qui critiquent un modèle en disant "telle hypothèse simplificatrice n'est pas réaliste, donc votre modèle ne peut rien nous apprendre". La question ici c'est qu'est-ce que cela changerait aux raisonnements d'Eichengreen de prendre en compte (comme il le fait d'ailleurs) qu'on est passé d'un système plus ou moins basé sur l'or à un système de cours forcé ? Est-ce que cela change quelque chose aux externalités de liquidité au sein d'une même place financière ? A l'importance pour l'utilisation internationale d'une monnaie d'avoir un système bancaire développé et possédant un réseau international ? Si non, alors on se contrefiche de savoir si les périodes étudiées par Eichengreen fonctionnaient avec un étalon-or, un étalon-mercure ou l'opération du Saint-Esprit, ça n'a juste pas de rapport avec le schmilblick. Je comprends que vous soyez déçu si c'est la question qui vous intéresse, mais Eichengreen écrit un livre sur le dollar, pas sur l'or, donc il parle du dollar, pas de l'or.

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Merci pour ce billet qui

serenis cornelius — 08/09/2011 - 11:55

Merci pour ce billet qui donne très envie de lire le livre. Juste une question : Eichengreen évoque-t-il les phénomènes de substitution de monnaies et plus particulièrement, bien sûr, la dollarisation ?

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Pas directement

Jean-Edouard — 08/09/2011 - 20:15

Pas directement, même si beaucoup de points qu'il soulève sur les avantages à utiliser telle ou telle monnaie peuvent s'appliquer a fortiori à la dollarisation.

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Merci. Je vais lire le livre

serenis cornelius — 08/09/2011 - 20:48

Merci. Je vais lire le livre au plus vite.

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Je suis étonné que Gu Si Fang

elvin — 10/09/2011 - 11:18

Je suis étonné que Gu Si Fang ne réponde pas, donc je vais m'y risquer.

Jusqu'en 1922 (après ça se discute) chaque monnaie a été définie comme une certaine quantité d'une certaine substance. Peu importe en effet que ce soit l'or, l'argent, le mercure ou autre chose pourvu que ce soit une substance rare. Chaque devise est PAR DEFINITION un certificat pour une certaine quantité de cette substance, émis par une banque centrale particulière.

Actuellement, chaque devise est un simple signe émis par une banque centrale, sans référence extérieure. Il serait tout à fait paradoxal de soutenir a priori que cette différence fondamentale de définition est sans influence sur la compétition internationale entre les monnaies, même si bien entendu d'autres facteurs entrent en jeu, qui peuvent être communs aux deux périodes. Ignorer par principe cette différence me semble compromettre gravement les conclusions qu'on peut tirer d'une comparaison entre le XIXe et le XXe siècle, comme le dit GSF.

Les arguments de J-E en réponse à GSF sont amha à côté du sujet. Et quand il écrit "Eichengreen écrit un livre sur le dollar, pas sur l'or, donc il parle du dollar, pas de l'or", il oublie que jusqu'en 1922, et même pour le dollar et lui seul jusqu'en 1971, le dollar et l'or c'est par définition la même chose, ce qui d'ailleurs doit avoir son importance quant à la concurrence entre le dollar et les autres monnaies dans la période 1922-1971.

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un challenger peut aussi très vite détrôner le champion en place

Christophe — 13/09/2011 - 23:04

Merci pour les encouragements Jean-Edouard ... Ils me vont droit au coeur ... Nous avons effectivement quelques atouts (un petit et une excuse : la loi de Pareto* est dure mais c'est la loi ...) : une équipe en effet forte et assez stable de profs profonds et pas trop liquides ...
Et au final une très grosse valeur ajoutée (avec notamment deux néo-normaliens intégrés l'an dernier) ... Cela dit, un oligopole à frange c'est peut-être le "b-a-ba" de la micro mais c'est pas "cool" à vivre tous les jours.
* dite aussi "loi d'Henjanlak"
Très heureux en tout cas de pouvoir vous lire à nouveau. Veuillez , je vous prie, transmettre mon meilleur souvenir à votre chère et tendre. J'imagine que dans la tourmente bancaire actuelle elle ne doit pas avoir une minute à elle ....

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Merci pour les encouragements aussi

Emmeline — 19/09/2011 - 14:02

Nous avons en fait pris une semaine de vacances (prévue depuis très longtemps !), mais votre pronostic était exact pour le passé récent, et risque de l'être encore pour le futur proche, hélas.

[Et "allez Christophe" était de moi. Si si. Il faut bien que je justifie de garder un compte administrateur sur ce blog, en attendant mieux...]

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Mark Calabria aime le livre

Gu Si Fang — 21/09/2011 - 08:06

http://www.unmondelibre.org/Revue_CalaBria_Eichengreen_Dollar_091111

Hélène Rey défend aussi l'idée d'un privilège exorbitant du dollar (seigneuriage évalué à 2%) et évoque un "nouveau dilemme de Triffin" :
http://ineteconomics.org/video/conference-kings/countries-balance-sheets...
http://jdi.econ.queensu.ca/sites/default/files/Gourinchas%20duty3.pdf

Je suis sceptique. L'idée que les US peuvent extraire une rente monétaire du reste de la planète est à la mode depuis Bretton Woods. Mais pour parler de rente, il faudrait définir le scénario contrefactuel. Par exemple, sous Bretton Woods, les Etats-Unis pouvaient obliger les autres banques centrales à accepter leurs dollars. Il avaient donc un revenu monétaire plus élevé que si cette disposition n'avait pas existé. Les deux scénarios comparés sont bien définis.

Dans la situation contemporaine, que compare-t-on ? La situation actuelle, et une situation où le dollar ne serait pas la principale monnaie internationale. L'idée est que la monnaie en place ("incumbent") est difficile à déloger, il y a un hystérésis, une externalité de réseau. Ceci permet à son émetteur de faire tourner la planche à billets un certain temps sans perdre son statut de première monnaie internationale. Mais Eichengreen lui-même et Flandreau remettent en question cet avantage historique :
http://graduateinstitute.ch/webdav/site/iheid/shared/news/2010_01_28_new...

Sans compter Krugman qui évalue le seigneuriage des US à l'étranger à 0,3%. Alors : 0,3% ou 2% comme le dit Hélène Rey ?

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    il y a 25 semaines 5 jours
  • @Sanao, @VDMB
    il y a 27 semaines 4 jours
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