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Bonjour,
Non pas de problème pour répondre à cette question, d'autant que je me la pose parfois moi-même.
J'ai la grande chance d'être microéconomiste plutôt que macroéconomiste, et ne de pas avoir la même pression pour répondre à des questions pressantes du type "oui mais alors qu'est-ce qu'il faut faire comme politique économique, mais qu'est-ce qu'il faut faire ?????". J'ai donc le luxe de pouvoir regarder plusieurs familles de modèles concurrentes en en retenant les intuitions intéressantes. Des RBC je retiens l'idée qu'une partie des fluctuations économiques peut être une réaction optimale à des chocs extérieurs et que la volatilité de l'activité n'est pas nécessairement le symptôme d'un problème économique. Des NEK je retiens que pour tout un tas de raisons liées à des échecs du marché bien identifiés les fluctuations économiques sont probablement supérieures à leur niveau "optimal", ce qui justifie que l'Etat intervienne. Bref j'interprète ça exactement comme théorie de l'équilibre général vs. théorie de la concurrence imparfaite, c'est la comparaison des deux qui est théoriquement fructueuse. Comme dit plus haut j'ai aussi une petite faiblesse pour les post-keynésiens, dont je retiens un certain nombre d'idées originales mais un peu confuses, que j'aurais aimé voir exprimées dans le langage commun des économistes.
A noter d'ailleurs que les chercheurs à la base de ces deux courants seraient probablement en désaccord total avec cette interprétation, de même que Miller ne voyait à la base pas du tout dans son théorème avec Modigliani un simple benchmark théorique.
Bien sûr c'est un peu facile de dire que deux modèles concurrents sont tous deux intéressants théoriquement. Après si une Banque centrale vous demande ce qu'elle doit faire il faut se demander si in fine on est plus proche d'un monde nouveau classique ou d'un monde nouveau keynésien, faire le trade-off entre échecs du marché et échecs de l'Etat. C'est une question empirique, et il me semble que dans la position plus ou moins consensuelle actuelle la position nouveau keynésienne est assez nettement dominante.
Enfin sur un dernier point je me sens quand même plus proche des nouveaux keynésiens : les premiers modèles RBC étaient beaucoup construits dans l'idée qu'il fallait arriver à simuler un monde artificiel pour analyser l'effet des politiques de la Banque centrale ou de l'Etat. Les chercheurs eux-mêmes ne croyaient pas trop que cette simulation était une bonne description du monde réel (même une description simplifiée), c'était juste un monde artificiel qui semblait réagir à la politique monétaire comme le monde réel. Enfin j'espère qu'ils n'y croyaient pas, parce que voir sérieusement le chômage comme une prise de loisir de l'individu représentatif serait assez consternant.
En tout cas cette position "monde artificiel" est la position originale de Lucas. Pour intellectuellement intéressante qu'elle soit, j'ai vraiment du mal avec cette posture méthodologique et je préfère l'effort nouveau keynésien d'essayer d'étudier l'effet de frictions réalistes. Mais ce n'est pas tellement surprenant, les nouveaux keynésiens sont en fait des microéconomistes à l'origine (par exemple Stiglitz et Akerlof). Ils ont d'ailleurs pas mal infléchi la méthodologie basée sur les RBC, même des modèles insistant très peu sur les échecs de marché peuvent maintenant être interprétés comme montrant une nouvelle force du marché, une nouvelle contrainte qui s'exerce sur l'action publique, une nouvelle réaction intéressante des agents, ie. beaucoup de modèles me semblent maintenant avoir aussi bien un aspect quantitatif ("mon article matche mieux les données que ceux d'avant et montre que telle politique fait ceci ou cela") et une interprétation qualitative intéressante ("cela vient du fait que la prise en compte du marché X ou de la friction Z amplifie les réactions des agents à tel type de choc, ce qui augmente/réduit l'efficacité de telle politique").
Mais par ailleurs si je devais vraiment décider de la politique monétaire je préfèrerais probablement moi aussi m'appuyer sur un modèle très quantitatif et "artificiel" pour guider ma décision, en me fichant complètement de l'aspect qualitatif. C'est un luxe de pouvoir réfléchir aux mécanismes régissant les interactions économiques plutôt que de devoir produire directement des modèles "opérationnels". Mais il faut probablement améliorer les deux types de modèles de front pour que les deux familles progressent, il y a juste un type de modèle qui personnellement m'intéresse plus intellectuellement.
Ca ne répond probablement pas vraiment à votre question, et mon indétermination montre aussi probablement que je ne suis pas totalement à jour en macro (c'est devenu sacrément difficile à lire comme champ). En tout cas plus je lis d'articles et plus je réfléchis un peu sur l'histoire de la discipline, plus je suis frappé de constater qu'il y a des choses intéressantes à glaner partout, et que l'évolution de la discipline semble avoir un sens plus logique que ce que ceux qui ont contribué à la faire évoluer ont pu entrevoir au moment d'écrire leurs articles. Il y a aussi beaucoup d'articles sans intérêt, d'impasses qu'on ne pouvait pas prévoir, d'allocations inefficaces du temps de recherche sur des sujets peut-être moins importants que d'autre etc. Mais il y a un peu d'ordre spontané quand même sur le long terme, c'est plutôt rassurant.

@Sébastien
Jean-Edouard — 06/06/2011 - 11:54