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Economie et débat politique

D'un 4 septembre à l'autre...

Jean-Edouard — 07/09/2010 - 12:47

C’est peut-être trop tard, mais si vous hésitez à manifester ou non, et que la météo n’est pas le seul facteur à prendre en compte dans cette décision, il est encore temps de lire ou d’écouter quelques avis éclairés sur les retraites, histoire ne pas penser qu’il s’agit simplement d’accepter ou non le recul de l’âge de la retraite (ou d’accepter ou non que Woerth mène le projet de réforme) :

Les nombreux billets détaillés d’Antoine sur Ecopublix, son interview au Monde
L’interview de Thomas Piketty sur Mediapart
Et évidemment l’ouvrage des deux compères précités
Et peut-être bientôt le repère de Gizmo sur la question ?

Bref si cette réforme s’annonce dans le grand n’importe quoi idéologique, amateur et simpliste habituel, ce ne sera pas la faute des économistes. Un petit commentaire personnel cependant : il me semble qu’il n’a pas été assez souligné que la retraite par répartition a une faiblesse de taille par rapport à la retraite par capitalisation. Elle est en effet moins robuste à l’incompétence des gouvernants et à la possibilité que ceux-ci défendent les intérêts de leur groupe social plutôt que l’intérêt général (ce qu’on pourrait appeler globalement un problème de governance-failure-proofness pour être plus trendy, ou plus hedge comme on dit chez nous). Pire, la retraite par répartition est moins robuste encore aux anticipations sur ces problèmes dans le futur (car ça ne va pas s’arranger ma pov’ dame, enfin à court terme probablement si, mais d’ici à ce que je prenne ma retraite c’est moins sur) : si j’anticipe aujourd’hui que dans 40 ans on aura encore remonté l’âge de départ à la retraite après avoir supprimé différents avantages liés à la profession que j’envisage de choisir, je ne vais pas par exemple choisir un métier où un salaire plus faible / des conditions de travail plus dures sont compensés par des avantages en termes de retraite.

Je m’arrête là sur la question des retraites, sur laquelle on entend déjà trop de gens qui n’y comprennent rien, donc je suggère plutôt d’aller voir les liens précités. Si vous avez encore un peu de temps après avoir lu tout ça, j’avais envie de faire avec trois jours de retard un petit retour historique sur les débuts de la IIIe République et ce grand événement historique qu’est la fin du courant monarchiste comme force politique en France (enfin tranquilles). A priori ça n'a aucun rapport avec la question des retraites mais in fine un peu quand même.

La proclamation de la IIIe République, dont les 140 ans ont été célébrés samedi dernier d’une façon un peu particulière, et les débuts difficiles de ce régime sont un cas intéressant à étudier pour l’économiste, à plus d’un titre. D’abord parce que l’Histoire montre ici combien les anticipations des agents peuvent être imparfaites (ce qui ne veut pas dire qu’elles ne sont pas rationnelles d’ailleurs) : bien peu de gens même parmi les Républicains les plus convaincus auraient parié que la IIIe République serait le régime le plus long de l’histoire de France (enfin à part l’Ancien), que ce soit le 4 septembre 1870 en pleine invasion prussienne, ou a fortiori après les élections du 8 février 1871, qui donnent une large majorité aux monarchistes à l’Assemblée Nationale.

On a à partir de là un beau cas de jeu où les différentes forces en présence (républicains, orléanistes et légitimistes) ont des a priori différents sur le jeu auquel elles se prêtent (ce qui suppose que la rationalité des joueurs n’est pas connaissance commune, ce qui étant donné le caractère des « joueurs » me semble une hypothèse valable). Les monarchistes surtout apparaissent ex post avoir très mal jugé la situation, en interprétant leur victoire aux premières élections comme le signe du désir des Français d’un rétablissement de la royauté. Dans ces conditions, il était tentant de se servir de la République comme d’un régime éphémère de transition, Thiers étant prié de réprimer la Commune et de signer la paix avec l’Allemagne afin que le comte de Chambord puisse venir se faire sacrer sans que le drapeau auquel il tenait tant souffre de ces deux taches.

C’est un peu hypocrite, mais surtout cela s’avère rapidement un très mauvais calcul : le 2 juillet 1871 des élections complémentaires pour l’Assemblée Nationale voient une victoire écrasante des Républicains, désormais un peu moins minoritaires : après la fin de la guerre contre la Prusse et de la Commune, les Républicains ne sont plus perçus comme le parti du danger, extérieur (refus de la paix avec la Prusse) et intérieur (sympathies avec la Commune). Bref, il apparaît vite que le temps presse pour les monarchistes, et qu’à trop attendre ils risquent de finir par perdre la majorité à la Chambre des députés. C’est là qu’intervient le refus du prétendant légitimiste de renoncer au drapeau blanc, refus qui ruine ses chances de monter sur le trône, si bien que les monarchistes doivent se résigner à mettre en place un régime de transition sous la présidence de Mac-Mahon, élu pour 7 ans, dans le seul but d’attendre la mort du prétendant légitimiste, afin de mettre alors le prétendant orléaniste (plus conciliant en matière de drapeaux, probablement aussi un peu moins obtus d’une manière générale) sur le trône. On connaît la suite de l’histoire : le pouvoir des monarchistes à la Chambre des députés s’effrite plus vite que le comte de Chambord ne meurt (il faut dire que le gouvernement du duc de Broglie ne brille pas par ses grandes réalisations, on se souviendra surtout de lui pour la construction du Sacré-Cœur, c’est dire), les monarchistes doivent s’allier aux Bonapartistes en 1875, puis les Républicains obtiennent la majorité à la Chambre des députés après la dissolution du 25 juin 1877, puis au Sénat en 1879, Mac-Mahon démissionne, la IIIe République est installée pour longtemps.

Ce court rappel historique illustre à mon sens une propriété très intéressante de la démocratie (ou au moins du vote) : elle permet de trouver un compromis entre un parti qui refuse tout autre drapeau que le drapeau blanc, et un parti qui refuse tout autre drapeau que le bleu-blanc-rouge. Très fort ! Au lieu d’en venir aux mains pour savoir directement quelle solution l’emportera, on peut en effet négocier sur une « loterie » (le système politique en l’occurrence) : les Républicains préfèrent accepter le système parce qu’ils y voient un probabilité p de faire triompher leurs idées à long terme, idem pour les monarchistes qui croient eux aussi pouvoir s’imposer avec un probabilité q. Ces probabilités sont probablement déterminées en partie par le système politique lui-même (fréquence des élections, suffrage universel ou censitaire…), c’est pourquoi en négociant sur le système à adopter on peut dire qu’indirectement on trouve un compromis entre deux solutions totalement incompatibles (doter à long terme la France d’une monarchie ou d’une république). Ca marche d’autant mieux d’ailleurs que chaque camp croit en la justice de sa cause et est persuadé de devoir l’emporter sur le long terme, il se pourrait que dans le cas étudié on ait p+q>1.

Excellent système pour éviter les guerres civiles donc (et c’est déjà beaucoup). Mais un système démocratique bien pensé devrait aussi avoir l’avantage de permettre de trouver des solutions satisfaisantes pour le plus grand nombre, et ça devrait être typiquement le cas pour les retraites. Le système actuel est probablement tellement mal fichu qu’il ne doit pas être bien difficile d’imaginer une réforme qui améliore la situation de chacun (on aurait donc un exemple d’amélioration au sens de Pareto), et c’est exactement ce dont devrait discuter l’Assemblée.

Malheureusement, nos institutions sont telles que nous devrions toujours avoir à l’Assemblée une majorité forte et donc capable de faire passer n’importe quoi contre la minorité, et vae victis (ce qui n’empêche pas qu’ex ante plusieurs camps ont des chances de devenir la majorité et peuvent donc accepter le système). Tellement malheur aux vaincus même qu’on commence à voir des ministres ou divers responsables politiques proposer des lois et des règlements contraires à la Constitution (justement là pour protéger la minorité contre la majorité), et même s’indigner de la présence de tels garde-fous (et on sait s’il y en a à garder). Avec une telle conception du jeu démocratique, il n’est pas surprenant que chaque problème un peu sérieux doive tourner à l’affrontement, ce sont les institutions qui veulent ça. Que les institutions ne soient pas celles qui aboutissent à la solution la plus rationnelle, c’est bien probable, mais le mechanism design n’existait pas en 1958.

Pour copier Serenis Cornelius, je dirais que tout ça mérite quand même une chanson.

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