Economie et débat politique
La Belgique en équations
Jean-Edouard — 09/05/2010 - 21:32
Alors que l’unité belge semble de plus en plus menacée, quoique on n’en parle plus depuis quelque temps, un certain attachement pour la patrie de Willy Vandersteen, des moules-frites et de la bière(1), ainsi qu’une grande inquiétude quant à la livraison du journal Spirou me poussent à apporter ma modeste contribution d’économiste au débat.
Ayant un peu de mal à croire qu’après 180 ans de coexistence les Belges se soient soudainement aperçus qu’ils ne parlaient pas tous la même langue et que ça causait des problèmes, je vais d’abord écarter ce genre de débats linguistico-culturels sans fin qui n’intéressent pas vraiment l’économiste. Je suis plus intéressé par les inégalités de richesse entre Flandre et Wallonie, souvent évoquées mais de manière quelque peu simpliste. Nous allons nous restreindre exclusivement à cet aspect du problème et essayer de lui donner un sens précis, en raisonnant toute chose égale par ailleurs.
Le problème économique semble relativement simple : la Flandre est aujourd’hui plus riche que la Wallonie, il y a donc plus de transferts de Flamands à Wallons qu’en sens inverse, ce qui énerve quelque peu les premiers qui aimeraient bien ne pas avoir à aider les seconds. Cela n’a d’ailleurs rien d’original. Le même problème se pose entre Italiens du Nord et du Sud, entre Allemands de l’Ouest et de l’Est, voire de Bavière et d’ailleurs, entre Wallons d’hier et Flamands d’hier, entre parties pétrolifère et non pétrolifère du Nigéria, etc.
C’est moins simple quand on se rappelle qu’au 19e siècle la Wallonie était au contraire bien plus riche que la Flandre, que les velléités séparatistes étaient alors plutôt le fait des Wallons (encore que, d’après un authentique Belge, Bruxellois qui plus est) mais semblent avoir été plutôt moins majoritaires. Plus généralement, dans beaucoup de pays si ce n’est tous il y a des régions plus riches que d’autres et la même asymétrie dans les transferts, sans que tous les pays n’éclatent forcément.
Ce billet entend montrer qu’il y a un intérêt économique à être lié à une région plus pauvre, ce qu’avaient certainement pressenti les Wallons de 1830-1840 : peut-être que votre voisin sera demain plus riche que vous, et que c’est lui qui vous aidera.
Voyons plus en détail. Supposons deux régions 1 et 2. La richesse des deux régions, y1t et y2t, croît en moyenne à un certain rythme, mais subit aussi des chocs aléatoires (déclin de l’activité sidérurgique par exemple). Surtout, ces chocs ne sont pas nécessairement indépendants. Pour les statisticiens, la richesse dans chaque région pourrait par exemple suivre un processus AR1, où les chocs des deux processus suivent un vecteur gaussien :
y1t+1 = r1 y1t + e1
y2t+1 = r2 y2t + e2
Ensuite admettons qu’à chaque période on prélève une certaine proportion x de la richesse de chaque région, et qu’on redistribue les sommes prélevées équitablement. Si x=1 par exemple les deux régions partagent tout à parts égales, si x=0 elles ne partagent rien. Par exemple si à une certaine période les deux régions produisent y1 et y2, la région 1 pourra consommer :
c1 = y1 (1-x) + x(1/2)(y1+ y2)
Enfin, supposons que dans chaque région les citoyens sont averses au risque, ont un certain taux d’actualisation d (si d=1 ils sont extrêmement patients, si d=0 ils ne s’intéressent qu’à aujourd’hui, voir le billet de Laurent Denant-Boèmont), et que rester ensemble apporte aux habitants de chaque région une utilité exogène v (qui représente tout ce qui n’est pas pris en compte dans le modèle), potentiellement négative au demeurant.
On se pose le problème suivant : aujourd’hui, en 2010, pour des richesses données et connaissant le processus aléatoire qui gouverne la croissance future des deux régions, quels sont lest facteurs qui poussent les deux régions à rester ensemble et à se séparer ?
Comme le lecteur s’en doute peut-être, le problème n’est pas évident, et résoudre un tel modèle n’est pas simple. Voici tout de même quelques pistes :
- Une région est incitée à cohabiter avec sa voisine si en moyenne cette dernière croît plus vite. Mais c’est alors celle qui croît le plus vite qui a moins envie de rester.
- Une région riche sera davantage encline à rester avec une région pauvre si le processus a moins de mémoire (r1 et r2 faibles), c’est-à-dire s’il y a des chances que la région pauvre retrouve vite un niveau de richesse plus élevé et que la région riche s’appauvrisse. Mais c’est alors la région pauvre qui a moins intérêt à rester avec sa voisine riche, puisqu’il est probable que la situation s’inverse bientôt.
Ces premiers facteurs n’aident donc pas forcément les deux régions à rester ensemble. Ce que l’un gagne, l’autre le perd ; donc si une région a davantage intérêt à rester, l’autre en a moins. Ce n’est pas le cas du facteur suivant :
- Si les chocs subis par les deux régions sont moins corrélés, elles ont plus avantage toutes les deux à rester ensemble.
Il s’agit d’un motif d’assurance : si les deux régions savent que systématiquement quand l’une d’elle sera en crise l’autre sera en plein essor, comme les citoyens sont supposés averses au risque elles ont tout intérêt à tout partager pour s’assurer une richesse constante.
- Enfin, si les deux régions sont plus patientes elles ont davantage intérêt à rester ensemble.
Comparons maintenant la Belgique en 1830 et la Belgique en 2010 avec ce modèle en tête. Dans une période de progrès industriel rapide, on peut penser que la richesse moindre de la Flandre n’était pas vue comme inéluctable. Les Wallons de l’époque auraient alors anticipé avec raison que bientôt la Flandre serait une région prospère et que les transferts ne seraient pas toujours de Wallons vers Flamands. La situation actuelle est peut-être perçue comme moins rapidement réversible.
J’aurais également tendance à penser que ces deux régions sont davantage corrélées aujourd’hui : l’économie wallonne était très spécialisée dans l’activité minière et sidérurgique au XIXe et était donc sujette à des risques bien différents de l’économie flamande plus rurale, tandis que les deux doivent aujourd’hui réagir beaucoup plus de concert aux variations de la conjoncture européenne ou mondiale.
Dernier élément qui me semble très important : le taux d’actualisation. Ici une période n’est pas nécessairement une année mais pourquoi pas une dizaine d’années, voire une génération. On peut penser que ce taux est plus faible aujourd’hui : un Belge en 1830 a de fortes chances que ses enfants soient Belges et doivent travailler en Belgiquen et maintenir l’unité est donc important parce que si dans 20 ans l’autre région est plus prospère elle pourra employer mes descendants. C’est une constante que l’on retrouve par exemple dans les travaux d’Elinor Ostrom : quand les gens sont plus mobiles et peuvent facilement changer de lieu, ils se montrent plus court-termistes.
Jusqu’à présent nous avons implicitement supposé qu’une fois les deux régions d’accord pour continuer ensemble, le problème ne se posera plus par la suite. Mais il faudrait évidemment relâcher cette hypothèse. Ainsi lorsque les deux régions sont très peu corrélées elles ont davantage intérêt à coopérer - mais en revanche elles anticipent qu’avec le temps il est possible que de gros écarts se creusent entre elles (plus que si elles étaient très corrélées), et donc que leur coopération est très fragile, ce qui peut les inciter à ne pas coopérer.
On peut appliquer cette ébauche de modèle à bien d’autres problèmes. Par exemple, je ne saurais trop recommander à de jeunes (futures) banquières d’épouser, pour des raisons d’ordre strictement économique, de jeunes économistes de la finance. Les premières ont un revenu élevé mais très volatil, elles ont donc tout à gagner à vivre avec quelqu’un dont le revenu, fût-il plus faible, est plus stable. De plus, les deux activités sont négativement corrélées : quand les marchés vont bien les banques vont bien, et personne n’écoute les économistes quand ils préviennent de potentiels problèmes ; quand les marchés vont mal les banques licencient, et subitement elles sont nettement plus intéressées par les travaux des économistes. Un perfect match en somme.
On pourrait penser plus généralement à la constitution de réseaux d’amis, d’alliances militaires, de partenariats entre firmes, de communautés de communes, d’unions européenne, italienne, allemande, de zones monétaires optimales etc. Et je dirais même plus :
Comprate il mio specifico,
per poco io ve lo do.
Ei move i paralitici,
spedisce gli apopletici,
gli asmatici, gli asfitici,
gl'isterici, i diabetici,
guarisce timpanitidi,
e scrofole e rachitidi,
e fino il mal di fegato,
che in moda diventò.
Comprate il mio specifico,
per poco io ve lo do.
L'ho portato per la posta
da lontano mille miglia
mi direte: quanto costa?
quanto vale la bottiglia?
Cento scudi?... trenta?... venti?
No... nessuno si sgomenti.
Per provarvi il mio contento
di sì amico accoglimento,
io vi voglio, o buona gente,
uno scudo regalar.
(1) Les Belges se sont d’ailleurs bien rattrapés, parce que commencer sa vie d’Etat indépendant avec comme souverain un Chevalier de la Jarretière, futur père de l’impératrice du Mexique, oncle de Grosse Méduse Ie et ayant échappé de peu au triste destin de prince consort britannique, on peut tout de même faire plus sérieux.



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