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Economie et débat politique

Rencontre avec Christian Blanc

Emmeline — 27/11/2009 - 00:00

Verel en parle ici, et je vous engage à lire son billet : sur son aimable invitation, j’ai pu bénéficier d’une rencontre extrêmement select avec Christian Blanc mercredi matin, portant sur la loi dite « sur le Grand Paris » actuellement discutée à l’Assemblée Nationale(1). Je l’ai d’ailleurs trouvé étonnamment frais pour un homme qui venait de passer la nuit face aux parlementaires…

Disons tout de suite que l’homme dégage un certain charisme reposant, si j’ose dire – il parle d’une voix grave, et lentement, avec un léger accent du Sud plutôt réjouissant pour quelqu’un devenu un Parisien plus vrai que vrai – qui doit plutôt le servir dans son travail de VRP auprès des élus franciliens. J’étais cependant moins prévenue en sa faveur que Verel, et tout en ayant obtenu un certain nombre de réponses à des questions que j’avais préalablement à l’entretien, je reste sur ma faim pour d’autres. Précisons, d’une part, que j’étais dépourvue de tout avis concernant le projet de Christian Blanc avant cette rencontre, d’autre part, que j’ai pris le parti de le croire sur parole chaque fois qu’il s’est montré affirmatif sur des points objectivables (par exemple la possibilité de réalisation effective du métro automatique) ; et entrons enfin dans le vif du sujet, que je vous propose d’examiner selon deux axes : pertinence des objectifs, d’abord ; à objectifs fixés, pertinence des moyens proposés, ensuite.


I. Développeur de la Région Capitale ou préposé aux Grands Parisiens ?

La distinction du titre est certes un peu oiseuse – mais comme je pense que personne n’aura saisi le (bien pauvre) jeu de mots du titre, il faut bien que j’essaye d’en faire par la suite si je ne veux pas perdre mon fonds de commerce… Un peu oiseuse, donc, mais moins qu’il le semble à première vue. Ceux qui lisent régulièrement ce blog savent qu’un de mes chevaux de bataille est la lutte contre les raccourcis définitionnels et autres amalgames joyeux entre agents (ou mécanismes) soit non-existants, soit ayant des intérêts divergents, du type Etat = gouvernement = France = tous les Français sans exception ou firme = dirigeant = actionnaire = salariés = petits pandas. Une des raisons du mauvais accueil (ou présenté comme tel par les médias, tout du moins – je ne me prononce pas sur la question) fait au texte est précisément qu’il ne résout pas ce hiatus et peut donc décevoir les Franciliens, i.e. en majorité des individus pris en tenailles entre transports en commun encore largement insuffisants et prix immobiliers extravagants, et qui attendaient probablement des miracles – ou, au moins des améliorations concrètes et détaillées, qui ne sont pas (encore ?) venues.

La réponse, au demeurant très cohérente, fournie par Christian Blanc à cette question se situe en effet entre les alternatives du sous-titre, encore que plus proche de la première : si je l’ai bien compris, il a pour objectif le développement, au sens principalement économique du terme, du « Grand Paris »(2), qu’il définit lui-même comme différent de la Région en ce qu’il n’est pas fixé administrativement et peut inclure jusqu’au Havre. La délimitation est d’ailleurs, j’imagine, dynamique (comme peut l’être celle des « périmètres de communes », cf. infra). J’insiste sur le « principalement » économique, car il ne s’agit pas simplement de faire gonfler le PIB de la Région ou de la zone (ce dernier n’étant de toute façon pas calculé à l’heure actuelle), même si c’est un but affiché, mais également de « faire de Paris la capitale mondiale de l’art de vivre ». Ou encore d’attirer dans le Grand Paris un nombre important de chercheurs d’excellence (le futur établissement public de Saclay en est un outil privilégié), d’en faire un « hub » majeur , bref, de la positionner comme une « ville-monde compétitive » à l’égal de benchmarks comme New York ou de Shanghai. Et même de faire mieux que Shanghai, devenue littéralement irrespirable, alors que Paris a entre autres énormes avantages sur lesquels capitaliser une qualité de vie préservée. C. Blanc a réellement une « vision » du Grand Paris (« dans dix ans, Versailles sera une ville de chercheurs ! » affirme-t-il), même si elle n’a pas les mêmes contours que celles proposées par les ateliers d’architectes.

Comme il l’a justement fait remarquer, il y aura à plus ou moins long terme convergence entre les intérêts des Franciliens et le développement économique de leur région. Certes, mais de quels Franciliens parlons-nous ? il est indubitable que les habitants des zones desservies par le réseau de métro automatique (RMA) qui devrait entrer en circulation en 2023 et atteindre une vitesse moyenne de 60 km/h, pour ne parler que de lui, en bénéficieront très largement, comme d’ailleurs les propriétaires non résidants de ces zones dont les propriétés connaîtront une forte plus-value ; pour 40 gares, c’est environ 40 km2 qui seraient ainsi mis en valeur. Il est même très plausible que les habitants du reste de la Région profitent également de retombées économiques indirectes (encore que je plaigne les riverains des aéroports qui auront à supporter un trafic accru). Reste qu’il y a de fortes chances que les habitants actuels soient, au contraire, perdants dans l’affaire : sans tomber dans la démagogie, il y a un risque que le nombre de pieds-à-terre d’étrangers fortunés, déjà passablement élevé (tout est relatif…), se multiplie dans la capitale ; ou que les locataires actuels de nombreux appartements de Clichy et Montfermeil se voient obligés de déménager face à une hausse des prix du logement. A l’heure actuelle, aucun mécanisme de compensation n’est prévu à ma connaissance (et de tels mécanismes seraient de toute façon assez complexes à mettre en oeuvre, sinon totalement inefficaces). Rien n’empêche de penser que c’est un prix assez faible à payer pour une amélioration de la situation d’une majorité des citoyens concernés – mais c’est un paramètre qui devrait rentrer dans le débat. Débat qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler, en finance et pour les connaisseurs, celui sur la maximisation de la valeur des anciens/nouveaux actionnaires.

II. Des outils adaptés ?

Admettons que les objectifs exposés ci-dessus soient acceptés, et examinons maintenant si les moyens mis en œuvre permettront leur réalisation. Je dois avouer être assez séduite par la méthode, encore qu’elle heurte mon jacobinisme profond et indécrottable. C. Blanc voit en effet le RMA comme une toute petite partie de ses projets, partie qu’il doit imposer pour débloquer le reste (notamment l’établissement public de Saclay, qui semble décidément être la prunelle de ses yeux…) et parce qu’elle concerne l’ensemble de la région.

Le reste du projet de loi et de son projet plus global est surtout une définition d’outils, ce qui explique qu’il n’y ait pas beaucoup de plans ou de jolies images à la Jean Nouvel à jeter en pâture aux médias. C’est pour lui toute la définition entre les lois d’aménagement du territoire classiques, lois « cadres », et sa loi « plan-guide » : on définit « ou l’on veut aller, mais sans dire comment ». Un des éléments centraux de ce cheminement sera le « contrat de développement territorial » permettant à des communes volontaires de constituer des « périmètres de communes » ou « groupes-projet » autour d’un contrat à durée déterminée (mais de plus de 18 mois) qui sera ensuite, mais ensuite seulement, acté par l’Etat et comportera des objectifs qualitatifs et quantitatifs (logements sociaux…). Le but est notamment que ces groupes bénéficient d’un effet taille face aux représentants des entreprises, mais aussi à ceux de l’Etat, mais surtout de laisser ceux qui sont au plus près du terrain déterminer ce qui est optimal pour leurs territoires. C’est aussi dans cette perspective que doit se comprendre la volonté du secrétariat d’Etat de ne pas imposer les gares desservies par le RMA, mais de laisser les acteurs locaux en décider.

Ceux qui ont fait de la microéconomie penseront irrésistiblement au « second théorème de l’économie du bien-être », selon lequel toute situation Pareto-optimale peut être obtenue à partir d’une situation initiale en procédant aux transferts (par exemple monétaires) adéquats et en laissant ensuite les agents échanger « naturellement » entre eux. Ceux qui ont fait du mechanism design seront peut-être un peu moins convaincus. Pour ma part, je pense honnêtement que, vu la diversité des communes et élus, c’est typiquement une méthode « ça passe ou ça casse » (la casse étant ici au mieux une réintervention hiérarchique de l’Etat central). Aussi séduisante soit-elle.

III. Et alors, ça va passer ou casser ?

Je suis à l’heure actuelle incapable de le dire (et bien malin qui en serait capable !). Christian Blanc, fort d’après Verel de ses succès dans d’autres contextes, y croit visiblement, ou alors fait très bien semblant (mais je ne suis guère rodée à l’exercice consistant à déterminer la part de sincérité d’un homme politique), et on a envie d’y croire avec lui. Je reste cependant assez dubitative sur le hiatus évoqué au point I et sur un certain nombre de points pour lesquels la nouvelle donne impulsée par le projet de loi actuel et les contrats locaux qui devraient idéalement se mettre en place va entraîner des effets allant dans des sens contradictoires, et dont il est à mon avis difficile à l’heure actuelle d’évaluer lequel dominera.

Prenons par exemple un brillant jeune chercheur recruté par l’un des établissements du plateau de Saclay et attiré par le rayonnement parisien : choisira-t-il de s’implanter près de son lieu de travail en sachant qu’il pourra facilement rejoindre le centre de Paris le soir ou le week-end (et qu’il n’en aura pas forcément envie, bénéficiant d’une zone urbaine densifiée) – ou au contraire de profiter des joies de la capitale, puisqu’il pourra facilement rejoindre son bureau tous les matins, augmentant ainsi la pression immobilière pesant sur le centre ? Je connais au moins un brillant jeune chercheur qui choisirait la seconde solution…

Bref, cette loi va engendrer de fortes incertitudes pour les Franciliens d’aujourd’hui, qui ont pris des décisions de localisation (mais pas seulement) en fonction d’une donne qui si C. Blanc réussit sera fortement modifiée. Il l’avoue : « Je n’ai pas voulu toucher à ça. Mais c’est sûr, on va introduire une flexibilité ». Reste à savoir comment elle sera gérée.

(1) Verel souhaitait ardemment se faire accompagner d’un « économiste », encore que je ne répèterai jamais assez que je ne mérite pas ce titre, et la plupart des blogueurs que vous trouvez dans la colonne de droite étant soit non-parisiens, soit dans l’incapacité de se dégager sur un délai aussi court, le sort est tombé, comme toujours dans les bonnes chansons, sur la plus jeune. J’ai d’ailleurs été ravie de faire sa connaissance (à Verel), et d’apprendre son prénom.

(2) Le site officiel du gouvernement précise d’ailleurs que C. Blanc « prépare les orientations (…) du développement économique durable de la région capitale, notamment en matière d’aménagement, d’équipement, d’urbanisme et de transports. »

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