Y a-t-il assez de bons économistes pour un Nobel annuel ?

Leave a comment

25/05/2017 by Econome

Remarque technique : si par miracle le blog survit à l’habituel afflux du redoutable deuxième lundi d’octobre, nous rouvrirons les commentaires. Si si.

Edit: et le prix 2013 est attribué à Eugene Fama, Lars Peter Hansen et Robert Shiller, pour leur analyse empirique des prix des actifs financers. On est donc dans les 22.5% de probabilité que j’avais attribués au fait que je me plante. J’avoue que si comme tout le monde j’évoquais Fama/Shiller comme lauréats potentiels depuis longtemps je suis surpris de les voir si tôt après la crise financière. Le comité Nobel est donc plus courageux que je ne le pensais et ne craint pas d’expliquer pourquoi les contributions de Fama sont importantes pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui, ce qui est une bonne chose.

Le prochain PBSSEMAN sera décerné lundi prochain en début d’après-midi. Comme chaque année, un certain nombre de collègues connaissant mon hobby me demandent quelques prédictions, et relancent des débats sur le prix qui sont autant de marronniers annuels. Après « le prix ne récompense-t-il que des Américains ? » l’an dernier, je me propose cette année de discuter l’affirmation suivante, souvent entendue : lorsque le prix a été créé il y avait beaucoup de grands noms du passé à récompenser et il était facile de trouver un bon lauréat tous les ans, mais sur le long terme il n’y a simplement pas assez de bons économistes pour justifier un prix annuel. Je me risquerai ensuite à quelques pronostics.

Il faut d’abord se méfier de l’affirmation citée. Ce n’est qu’avec le recul que certains grands noms du passé sont devenus des grands noms. Les économistes ont du mal à voir des personnes extraordinaires dans des économistes avec lesquels ils ont travaillé, qu’ils rencontrent lors de conférences, voire dont ils rejettent les articles en tant que referees. Il est facile de mythifier aujourd’hui Hicks ou Samuelson, et pourtant nul doute qu’à leur époque leur nobélisation a dû susciter des grincements de dents. L’idée que l’économie ne peut pas produire un chercheur de « niveau Nobel » par an était probablement déjà présente à la création du prix.

Une bonne façon d’aborder le problème un peu plus sérieusement est de se livrer à l’expérience de pensée suivante. Supposons qu’effectivement il y ait pénurie de nobélisables en économie. On s’attendrait à ce que le comité Nobel cherche alors à extraire au maximum cette ressource rare qu’est un nobélisable. Pour ce faire, il est optimal de commencer par récompenser les économistes les plus âgés (afin de minimiser la probabilité qu’un nobélisable ne meure bêtement avant d’être récompensé), un seul à la fois si possible. Ensuite, puisque par hypothèse l’économie produit moins d’un nobélisable par an, le comité devra récompenser des scientifiques de plus en plus jeunes, pour des travaux de plus en plus récents, jusqu’à avoir simplement épuisé le stock et devoir se résoudre à ne décerner le prix qu’au rythme de « production » des lauréats.

Le comité peut évidemment aussi ajuster par la qualité requise pour recevoir le prix. Néanmoins, dans l’hypothèse d’une trop faible offre de nobélisables, on devrait continuer d’observer une tendance à récompenser des travaux de plus en plus récents. Le graphe ci-dessous étudie cette hypothèse. Chaque point est un lauréat du Nobel. En abscisses on a l’année du prix, en ordonnées l’année de la principale contribution du lauréat (dans le cas de contributions multiplies le graphe utilise une moyenne pondérée, la sélection des contributions comme les poids sont évidemment quelque peu arbitraires).

La droite noire est une droite de régression qui montre la relation moyenne entre année du prix et année des contributions récompensées. Si la production de nobélisables de qualité égale était parfaitement ajustée au rythme annuel du prix on observerait une droite de pente 1. Ici la pente est de 0,96, ce qui n’est pas très loin de 1 et montre même qu’on a plutôt tendance à récompenser des travaux plus anciens au fur et à mesure que le temps passe, soit l’inverse de l’hypothèse à tester.

On observe d’autres choses intéressantes sur ce graphe. D’abord il y a une certaine asymétrie entre les points de part et d’autre de la droite : les points au-dessus, qui sont des lauréats récompensés plus tôt que la moyenne, restent en général assez proches, avec quelques exceptions déjà anciennes comme Stigler (15 ans d’attente), Tobin (17 ans), Friedman (17 ans) et Arrow (18 ans). Inversement, les points en-dessous qui représentent des lauréats récompensés plus tardivement que la moyenne peuvent être beaucoup plus éloignés et ont une variance plus importante. Les records sont Shapley (50 ans d’attente), Haavelmo (45 ans) et Ohlin (44 ans).

On semble être presque plus proche de la logique inverse : le prix récompense des contributions avec à peu près 25 ans de décalage (la médiane du temps d’attente est de 26, le mode de 24), et de temps en temps inclut de grands anciens plus âgés et parfois un peu oubliés.

Enfin, on observe des cycles qui, de manière intéressante, correspondent assez bien aux périodes que nous avions identifiées avec Emmeline. Ainsi dans la période 1976-1985 « l’économie en quête d’une nouvelle légitimité » on n’observe que des économistes récompensés plus tôt que la moyenne, ce qui correspond assez bien à notre histoire. Dans la période suivante 1986-1996 de « l’économie triomphante » on revient à un équilibre entre « jeunes » et « vieux », avec à vrai dire un renouveau du pool de « grands anciens ».

Une autre chose intéressante à observer est comment évolue le nombre de lauréats par an. Le graphe suivant montre comment évolue entre 1969 et 2012 le nombre moyen de lauréats jusqu’à l’année t (i.e. le dernier point correspond à la moyenne 1969-2012).

On observe là encore une certaine correspondance avec notre périodisation, un net trend à la baisse jusqu’en 1988 puis une hausse continue qui n’augure rien de bon pour le nombre de notices à écrire dans les prochaines années.

On peut relier la hausse observée en deuxième partie à la question initiale de deux façons assez différentes. Une première interprétation est que le pool de candidats nobélisables a en fait augmenté au cours du temps, si bien que lorsque le comité récompense les travaux d’il y a 25 ans il doit dorénavant systématiquement récompenser en même temps un grand ancien, sous peine de les laisser mourir sans avoir reçu le prix. Une seconde interprétation consiste à remarquer que maintenant que l’économie est une discipline plus mûre, il est normal que la recherche progresse moins grâce à de grandes personnalités et plus par du travail collectif. Un bon exemple serait le prix Diamond-Mortensen-Pissarides, qui récompense trois auteurs ayant simultanément travaillé sur les mêmes sujets et dont la synthèse a produit une nouvelle approche de l’économie du travail.

Cette problématique n’est pas propre à l’économie, comme le montre la toute récente question de savoir si le Cern aurait dû être collectivement récompensé du Nobel pour la découverte empirique du boson de Higgs. Il serait d’ailleurs intéressant de répliquer ces graphes avec les prix des autres disciplines, afin de voir si des phénomènes similaires de « normalisation » se produisent.

Venons-en enfin à quelques pronostics. Gardons d’abord en tête que l’attente médiane est de 26 ans. Depuis 1997 la récompense la plus « rapide » est survenue après 21 ans. Il faut donc chercher des auteurs dont les travaux importants ont été publiés vers 1987 ou avant, et très probablement pas après 1990. De mon point de vue c’est du coup assez juste encore pour un prix économétrie appliquée avec Card et Krueger (premier bébé commun en 1992), ou un prix impliquant Esther Duflo, qui en 90 passait tout juste son bac. On trouve pas mal de microéconomie pendant cette période mais Roth et Shapley ont déjà été récompensés l’an dernier. Une hypothèse parfois avancée est Paul Romer pour les théories de la croissance endogène, le profil est très Nobel-compatible mais on a aussi souvent dit que ces théories s’étaient au final avérées décevantes, notamment parce que l’article principal de Romer prédisait que les pays émergents ne rattraperaient pas les pays développés, exactement au moment où l’Asie faisait précisément cela.

On a aussi évoqué le nom de William Nordhaus pour ses travaux sur l’environnement. Ca me paraît possible mais pas totalement évident. Il faut se rappeler notamment que le comité doit « vendre » le candidat à l’académie des sciences de Suède dans son ensemble, qui comptera certainement un grand nombre de physiciens, climatologistes et autres scientifiques « durs » qui trouveront Nordhaus trop « mou » sur un sujet qui les met en concurrence directe. Je ne suis pas sûr non plus qu’il soit tellement soutenu dans le milieu académique, mais pourquoi pas si le comité veut à nouveau montrer l’utilité sociale de l’approche économique.

A un moment le comité devra bien récompenser à nouveau des travaux en finance/banque, probablement avec une dimension plus critique. Je pense qu’ils attendent que la crise soit suffisamment passée pour que le choix n’apparaisse pas trop guidé par les événements, mais maintenant qu’il y a de vagues signes de reprise c’est peut-être le moment ? Je crois peu à un prix finance avec Shiller. Un prix banque avec Douglas Diamond paraît plus crédible, mais guère plus pour le moment étant donnés les débats académiques actuels sur la régulation bancaire. Cela apporterait beaucoup de poids aux arguments de Diamond et donnerait au prix une portée que le comité veut peut-être éviter.

Enfin ce serait une bonne année pour récompenser un peu d’économétrie technique (on a bien eu Sims et Sargent il y a deux ans mais c’était entre macro et économétrie). Alors Jerry Hausman ou Peter Phillips par exemple.

Comme tous les ans mon espoir secret est que le comité récompense un grand ancien injustement oublié. J’avais souhaité Shapley l’an dernier, cette année je verrais bien Dale Jorgenson dans ce rôle. Ou un autre grand nom du même genre.

Au final, voici mes probabilités subjectives. Notons qu’à chaque fois je n’écarte évidemment pas la possibilité de co-lauréats, et que la principale leçon de ces pronostics est que je pense que c’est un exercice difficile. Réponse demain lundi.

Paul Romer : 17.5%
Jerry Hausman : 17.5%
Dale Jorgenson : 6%
Peter Phillips : 6%
William Nordhaus : 5%
Douglas Diamond : 3%
D’autres favoris que je ne mentionne pas, en quel cas je me serai planté : 22.5%
Un champ que personne n’attend, en quel cas tout le monde se sera planté : 22.5%

Licence Creative Commons – Auteur:Jean-Edоuard Cоlliard

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *