Elinor Ostrom

Publié en 2009, le Repère sur les Prix Nobel d’économie accuse maintenant un retard de 7 lauréats, qu’il était temps de commencer à combler. J’ai profité de l’été pour télécharger et lire un bon nombre d’articles, ce qui m’a permis de rédiger une note sur Ostrom, que je publie ici en billet. J’essaierai de mettre à jour la catégorie « Nobels » du menu, ainsi que de reclasser d’anciens billets dans la nouvelle catégorie « Prix Nobel ».

J’espère qu’Emmeline et moi réussirons à rattraper notre retard, pour cela je prie d’ailleurs le comité Nobel de bien vouloir arrêter de récompenser 3 lauréats d’un coup, surtout quand il s’agit de gens qui ont publié des centaines d’articles (ma liste de lecture pour Sargent se monte à 57 articles). Par ailleurs les lecteurs du Repère remarqueront vite que cette note est plus de deux fois plus longue que celles qui sont dans le livre, où la contrainte de place nous avait obligé à une concision extrême. N’ayant plus cette contrainte je ne me suis pas ici posé la question de la taille, elle se reposera peut-être dans le cas d’une hypothétique réédition.

Elinor Ostrom (1933-2012), américaine (Photo : © Holger Motzkau 2010, Wikimedia Commons)

La plupart des Nobel d’économie ont été récompensés pour une idée permettant de ramener une réalité complexe à un cadre d’analyse simple. Elinor Ostrom, à l’inverse, a toujours défendu la nécessité de prendre à bras le corps la complexité des phénomènes économiques et sociaux, en multipliant les approches et les efforts de synthèse.

Autre originalité, elle a consacré toute sa carrière à un sujet unique (mais vaste), celui des réserves communes de ressources (common-pool resources, ou CPR). Un CPR est un stock mis en commun d’une ressource renouvelable, dans lequel peuvent puiser des « appropriateurs », qu’il est éventuellement possible d’exclure.

La théorie la plus connue sur ce type de question est celle de la « tragédie des communs » [Hardin, 1968] : si un pâturage est exploité en commun, chaque agent aura tendance à l’utiliser trop, puisque les pertes liées à la raréfaction de l’herbe seront en partie supportées par les autres. On s’attend donc à ce que la ressource commune soit surexploitée, d’où deux solutions classiques : régulation externe (par les pouvoirs publics), ou privatisation (on peut donner à chacun la propriété d’une partie du terrain).

Le premier exemple étudié par Ostrom (avec l’équipe de Vincent Ostrom, qui devint plus tard son mari) est celui des bassins hydrauliques de la région de Los Angeles, dans lesquels puisaient plusieurs villes [1965]. Si dans un premier temps il y a bien eu « course à la pompe » de la part des différentes villes et donc pénurie d’eau, les villes ont (avec l’encouragement du gouvernement) fini par arriver d’elles-mêmes à une solution coopérative. L’auto-régulation semble donc possible, à mi-chemin entre la solution « étatique » et la pure solution « de marché ».

Dans le cadre d’un atelier co-fondé avec son mari, Ostrom a ensuite accompli un long travail de compilation et de synthèse, aboutissant au livre « Governing the Commons » [1990] (voir la note de lecture). Elle y développe un cadre permettant de classer et comparer un grand nombre d’études empiriques portant sur divers CPR (pêcheries, pâtures, réserves de chasse, systèmes d’irrigation…), afin d’expliquer les raisons du succès ou de l’échec de la coopération. Le plus intéressant est de comparer des cas semblable aboutissant à des résultats différents. On a ainsi l’exemple de deux villages de pêcheurs en Turquie, le premier ayant réussi à mettre au point un système sophistiqué de partage de la ressource, tandis que le second correspond au modèle de la tragédie des communs. Dans le second, la présence de pêcheurs plus riches que les autres semble avoir empêché tout accord, puisque ils exigeaient une part disproportionnée des droits de pêche.

De nombreux exemples empiriques similaires, Ostrom tire une liste (elle est d’ailleurs renommée pour son amour des listes) des facteurs affectant la mise en place d’un système d’autorégulation. Elle insiste également sur des points qui seront ses leitmotiv : la nécessité de prendre en compte la complexité du problème, chaque cas de CPR pouvant nécessiter des solutions différentes ; l’absence de « panacées » pour répondre aux problèmes sociaux [2007], et donc une certaine méfiance vis-à-vis des solutions trop simples (marché/État) ; la vision des institutions comme étant le produit d’une histoire longue (des systèmes d’irrigation en Espagne datent par exemple de la période musulmane), et le risque qu’un gouvernement les détruise et remplace par une régulation externe moins efficace ; la préférence pour une régulation « polycentrique » [1999] (concept développé par son mari [V. Ostrom et al., 1961], qu’elle a également appliqué à l’organisation de la police [Ostrom et Whitaker, 1973]). Celle-ci permet une meilleure prise en compte des spécificités locales, mais aussi d’expérimenter des solutions différentes, menant à une « diversité institutionnelle » qui serait un capital semblable à la biodiversité. Elle a encore analysé l’environnement comme un CPR global [Ostrom et al., 1999], qui pose de nouvelles difficultés à la coopération, comme on le voit dans le processus de Kyoto. Dans le cadre des débats sur la propriété intellectuelle, le savoir peut également être en partie analysé comme un CPR [Hess et Ostrom, 2003].

Les liens avec des questions économiques plus générales sont nombreux. Coase [1960] avait déjà conjecturé qu’en l’absence de coûts de négociation, des agents confrontés à un problème de coopération devraient réussir à s’accorder sur une solution optimale. Olson [1965] donne un résultat complémentaire : des coûts même faibles peuvent tout faire échouer. Ostrom, entre les deux, étudie ces coûts et la complexité de la coopération, et plus généralement des mécanismes autres que le marché. On arrive à un cadre d’analyse des institutions, qu’elle nomme institutional analysis and development [2005] – ce qui rattache Ostrom à l’école dite néo-institutionnaliste. Via les institutions politiques, Ostrom est liée à l’école du « public choice » [E. Ostrom et V. Ostrom, 1971] depuis sa fondation par Buchanan (entre autres).

Le problème de la coopération est plus large que celui des CPR. C’est un des problèmes centraux de la théorie des jeux, l’exemple le plus connu étant celui du dilemme du prisonnier. La théorie des jeux répétés avait déjà trouvé des conditions sous lesquelles la coopération est possible, certaines trouvant d’ailleurs un pendant empirique dans les études d’Ostrom. C’est cette même théorie des jeux qu’Ostrom utilise dans ses travaux théoriques [Ostrom, Gardner et Walker, 1994], où elle montre expérimentalement que les joueurs coopèrent souvent plus que ne le prédit la théorie [Ostrom, Gardner et Walker, 1992]. Défendant une approche comportementale [1998], elle a participé à la naissance d’une sorte de « théorie des jeux étendue » (par exemple dans [Ahn et al., 2001]), où l’intérêt égoïste a sa place, mais aussi le respect de normes de valeurs, le devoir de punir des joueurs qui violeraient un accord [2000].

Le premier prix décerné à une femme en économie a été très médiatisé, ce qui a conduit à un déluge de contre-sens. Ostrom a été présentée comme la première non économiste à recevoir le prix, comme une politiste rejetant l’économie « néo-classique ». Or elle adopte, utilise, critique et étend le modèle rationnel et la théorie des jeux, comme avant elle Schelling, autre politiste lauréat du prix (comme Simon, à qui elle fait également penser). Ostrom souhaitait d’ailleurs faire une thèse en économie, ce qui lui avait été refusé au vu de son faible bagage mathématique, bagage qui lui-même ne lui avait pas été donné en raison de son sexe.

Autre contre-sens important, dû notamment à Michel Rocard, le comité Nobel aurait enfin récompensé une chercheuse de gauche, prônant l’autogestion face au dogme néo-libéral des économistes mainstream. Cette vision de l’économie contemporaine prête à sourire, mais il n’y a de plus aucun rapport entre l’autorégulation de petits entrepreneurs privés (pêcheurs, fermiers) comme substitut à l’intervention de l’État, et la gestion d’une usine par ses ouvriers. En ajoutant à cela sa proximité avec l’école du public choice, en tant que libérale Ostrom serait certainement classée à droite en France(1).

Avec son décès le 12 juin 2012, les sciences sociales ont perdu une avocate de la pluralité des méthodes et des approches [Poteete, Janssen et Ostrom, 2010], avec un souci du réel et des faits empiriques combiné à une exigence théorique. Elle reste à ce jour la seule femme à avoir reçu le prix Nobel d’économie.

(1) La femme nobélisée qui se rebelle contre la méchante économie orthodoxe et masculine est évidemment une histoire beaucoup plus vendeuse. L’auteur de ces lignes a d’ailleurs été interviewé sur Ostrom par un journaliste, qui voulait absolument que je lui confirme cette histoire qui lui ferait un bon sujet. Ayant dit exactement le contraire, l’interview n’a pas été publiée et le journaliste m’a demandé si je pouvais lui recommander quelqu’un qui lui raconterait ce qu’il souhaitait écrire…

Bibliographie

  • AHN T., OSTROM E., SCHMIDT D. SHUPP R. et WALKER J. [2001], « Cooperation in PD Games: Fear, Greed, and History of Play », Public Choice, vol. 106, n° 1/2.
  • COASE R. [1960], « The Problem of Social Cost », Journal of Law and Economics, vol. 3.
    HARDIN G. [1968], « The Tragedy of the Commons », Science, vol. 162.
  • HESS C. et OSTROM E. [2003], « Information as a Common-Pool Resource », Law and Contemporary Problems, vol. 66, n° 1/2.
  • OLSON M. [1965], The Logic of Collective Action: Public Goods and the Theory of Groups, Harvard University Press, Cambridge.
  • OSTROM E. [1965], Public Entrepreneurship: A Case Study in Ground Water Management, Ph.D. Dissertation, University of California at Los Angeles.
  • OSTROM E. [1990], Governing the Commons: The Evolution of Institutions for Collective Actions, Cambridge University Press, Cambridge.
  • OSTROM E. [1998], « A Behavioral Approach to the Rational Choice Theory of Collective Action: Presidential Address, American Political Science Association, 1997 », American Political Science Review, vol. 92.
  • OSTROM E. [1999], « Polycentricity, Complexity, and the Commons », The Good Society, vol. 9, n° 2.
  • OSTROM E. [2000], « Collective Action and the Evolution of Social Norms », The Journal of Economic Perspectives, vol. 14, n° 3.
  • OSTROM E. [2005], Understanding Institutional Diversity, Princeton University Press, Princeton.
  • OSTROM E. [2007], « A Diagnostic Approach for Going beyond Panaceas », Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America, vol. 104, n° 3.
  • OSTROM E., BURGER J., FIELD C., NORGAARD R. et POLICANSKY D. [1999], « Revisiting the Commons: Local Lessons, Global Challenges », Science, New Series, vol. 284, n°5412.
  • OSTROM E., GARDNER R. et WALKER J. [1994], Rules, Games, and Common-Pool Resources, University of Michigan Press, Ann Harbor.
  • OSTROM E., GARDNER R. et WALKER J. [1992], « Covenants With and Without a Sword: Self-Governance is Possible », The American Political Science Review, vol. 86, n° 2.
  • OSTROM E. et WHITAKER G. [1973], « Does Local Community Control of Police make a Difference? Some Preliminary Findings », American Journal of Political Science, vol. 17, n° 1.
  • OSTROM V., TIEBOUT C. et WARREN R. [1961], « The Organization of Government in Metropolitan Areas: A Theoretical Inquiry », The American Political Science Review, vol. 55, n° 4.
  • OSTROM V. et OSTROM E. [1971], « Public Choice: A Different Approach to the Study of Public Administration », Public Administration Review, vol. 31, n° 2.
  • POTEETE A., JANSSEN M. et OSTROM E. [2010], Working Together: Collective Action, the Commons, and Multiple Methods in Practice, Princeton University Press, Princeton.

Licence Creative Commons – Auteur:Jean-Edоuard Cоlliard

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