La spéculation c’est bien, au moins dans World of Warcraft

Avertissement : si vous ne comprenez rien et êtes complètement étranger à World of Warcraft, essayez de commencer par ce billet ou celui-là, ou encore d’aller voir ici et là. Si après ça vous êtes encore un nioube, je ne peux plus rien faire pour vous.

Heureusement qu’en ces temps de crise financière il reste encore pour les investisseurs prudents quelques valeurs refuges. J’avais conseillé il y a quelque temps dans un débat acharné sur l’inflation dans WoW d’investir dans le marché de World of Warcraft en achetant notamment des herbes et des métaux. Les différentes herbes ramassées par les joueurs servaient jusqu’ici essentiellement de matière première aux alchimistes pour réaliser différentes potions, or les joueurs ont appris il y a quelques mois qu’apparaîtrait avant novembre (c’est chose faite depuis le 15 octobre) un nouveau métier, la calligraphie, qui consommerait de nombreuses herbes. On pouvait donc anticiper que de nombreux joueurs (blasés des métiers habituels) se rueraient sur ce nouveau métier et seraient prêts à payer très cher les herbes nécessaires pour progresser et réaliser les travaux les plus difficiles du métier de calligraphe.

Pour ma part j’ai investi 3000 pièces d’or (à peu près 15 euros aujourd’hui, 90 euros en novembre 2007 !) dans de nombreux actifs de WoW en anticipant une hausse générale des prix suite à la sortie d’une prochaine extension en novembre, en achetant également énormément d’herbes. Bien m’en a pris puisque j’ai pu revendre par exemple 40 herbes « Sang-royal », achetées pour 3,6 pièces d’or, pour la petite somme de 62,5 pièces d’or. Le prix de cette herbe est donc passé en quelques mois de 9 pièces d’argent à 1 pièce d’or et 56 pièces d’argent (100 pièces d’argent font une pièce d’or), soit une augmentation d’environ 1500 %. Beaucoup d’autres herbes de « bas niveau », c’est-à-dire faciles à ramasser et servant à la confection ds objets les plus simples, présentent la même évolution.

Tant mieux pour moi, me direz-vous, mais en quoi est-ce intéressant ? Parce que cela m’a immédiatement fait penser à une question posée sur Eco89, à savoir « La spéculation profite-t-elle à quelqu’un d’autre qu’au spéculateur ? », à laquelle Emmeline et moi n’avons manifestement pas répondu au goût de tous les commentateurs.

On a justement avec WoW un bel exemple des conséquences d’une spéculation peu développée : les quelques spéculateurs comme moi peuvent faire des bénéfices importants, et la production est très inefficace comme nous allons le voir.

Quelques jolies courbes

Empruntons d’abord au site www.wowecon.com , dont la fiabilité des données me semble assez discutable mais je n’ai pas mieux pour le moment, le graphe des cours d’une herbe donnée sur ces trois derniers mois. Voici donc le cours moyen des trois derniers mois, au jour le jour, du « Feuillargent » sur l’ensemble des serveurs de WoW (côté Horde), américains ou européens, avec à peu près 4 millions d’observations par semaine si je comprends bien les rares informations disponibles sur le site (nombre qui me semble incroyablement haut et donc suspect).

On voit après une longue période autour de 10 pièces d’argent un pic proche de 90 pièces d’argent le 15 octobre, c’est-à-dire exactement le jour à partir duquel les joueurs ont pu exercer la profession de calligraphe, avant de redescendre par la suite. Manifestement le prix peut beaucoup varier selon les serveurs, sur le mien j’ai revendu 20 Feuillargent pour 25 pièces d’or.

Voici le graphique pour la « Gangrelette », une herbe de bien plus haut niveau.

Ce qui est très surprenant pour un économiste, c’est qu’il était connu depuis le mois d’août au moins que cette nouvelle profession apparaîtrait, et qu’elle consommerait essentiellement des herbes. Non seulement il n’était pas très difficile de s’imaginer que le prix des herbes augmenterait beaucoup après l’apparition de cette profession, mais en plus les joueurs avaient déjà connu un phénomène comparable lors de l’apparition du métier de joaillier, qui a fait beaucoup augmenter le prix des métaux.

WoW, avec et sans méchants spéculateurs

Que se serait-il passé en présence d’une infinité de spéculateurs, ou d’un seul spéculateur neutre au risque et sans contrainte financière ? Dès l’annonce de la nouvelle profession, voire avant si certains ont de l’information qui n’est pas publique, ils auraient acheté toutes les herbes en vente sur le marché. Ils auraient continué à acheter systématiquement des herbes à ceux qui les auraient vendues en-dessous du prix qu’on pouvait attendre de la revente de ces mêmes herbes aux futurs calligraphes. Les producteurs d’herbes n’auraient alors plus vendu qu’à ce nouveau prix. Autrement dit, on aurait observé une hausse spectaculaire du prix des herbes non le jour de l’introduction du nouveau métier, mais trois mois avant. Ainsi, produire des herbes, notamment de bas niveau, serait devenu beaucoup plus rentable. Beaucoup plus de joueurs se seraient donc tournés vers la collecte d’herbes (même ceux qui n’auraient pas eu l’information !), si bien que, le jour de l’introduction de la nouvelle profession, des stocks d’herbes importants auraient été disponibles, ce qui aurait profité aux nouveaux calligraphes.

A voir le graphique, on comprend que ce n’est pas du tout ainsi que les choses se sont passées sur la plupart des serveurs. Peu de gens ont spéculé sur la future hausse des cours, si bien que ceux-ci sont restés très bas. On pourrait se dire que beaucoup auraient voulu spéculer de la sorte, mais que l’impossibilité de se faire prêter de l’argent dans le jeu et autres problèmes de coûts de stockage les en ont empêchés. Or on voit que les prix commencent à monter fortement quelques jours avant l’introduction du nouveau métier : il y a donc bien eu de la spéculation, mais celle-ci n’a eu lieu que très tard, bien longtemps après l’arrivée de l’information sur la calligraphie. Les prix étant bas, peu de nouveaux joueurs se sont tournés vers la récolte d’herbes. A l’arrivée du nouveau métier, il n’y avait donc que fort peu d’herbes disponibles, si bien que seuls les joueurs les plus riches ont pu s’essayer à la calligraphie. Etant donc relativement peu nombreux, il y a fort à parier qu’ils feront payer leurs services très chers aux autres joueurs. C’est de fait ce qui s’est passé avec le précédent métier introduit de la sorte, la joaillerie, les services du joaillier coûtant encore très cher, plus d’un an et demi après son apparition.

Ultimement le rôle des spéculateurs aurait donc conduit à une meilleure répartition des professions exercées par les joueurs.

Une autre explication du phénomène cadrerait bien avec la tendance déjà observée ici chez les joueurs de WoW à préférer tout faire soi-même ou passer par leurs amis et leur guilde plutôt que d’utiliser le marché. Il est possible que les herboristes aient consciencieusement stocké leurs marchandises en prévision de la hausse de prix, mais sans vendre leurs stocks sur le marché avant la date fatidique. Il est possible aussi que ceux qui envisageaient de devenir calligraphes aient eux-mêmes commencé à stocker les herbes qu’ils récoltaient. Cela reste cependant très inefficace : si les joueurs passaient par le marché ils y échangeraient de l’information sur la demande d’herbes qu’ils prévoient dans le futur, et de plus certains joueurs pouvant stocker plus facilement de grandes quantités de biens pourraient ainsi servir de « greniers » aux autres. Nous verrons cependant que cette explication n’est pas complètement satisfaisante.

Une exception française ?

Sur les serveurs francophones que je visite, les prix ne se sont néanmoins pas comporté tout à fait de la même manière. Si pendant un certain temps le prix des herbes est resté assez bas, il s’est ensuite stabilisé presque jusqu’à l’ouverture de la nouvelle profession à un niveau beaucoup plus élevé. Le « Feuillargent », qui en moyenne s’échangeait sur les différents serveurs mondiaux pour environ 10 pièces d’argent, s’échangeait sur le mien pour 30, contre moins de 10 il y a six mois. Idem pour les autres herbes, certaines atteignant des prix très élevés (3 pièces d’or pour la « Néantine », 4 pièces d’or pour la « Cauchemardelle »). Après l’introduction de la calligraphie, on voit deux évolutions divergentes : les herbes de bas niveau atteignent des prix encore beaucoup plus élevés, tandis que les herbes de haut niveau plongent plus bas que jamais (les « Néantine » que j’avais achetées à 4 pièces d’or l’unité se vendent maintenant pour 1 pièce d’or, mais je suis sûr que ça va remonter).

Pour les herbes de bas niveau il y a plusieurs explications : les spéculateurs peuvent avoir sous-estimé la demande, ce qui était d’autant plus facile qu’on a toujours du mal à prévoir une augmentation de 1500%. En l’absence d’un marché du crédit, ils ont également été incapables d’emprunter pour prendre des positions plus importantes (c’était mon cas). Ils peuvent aussi avoir implicitement demandé une prime pour le stockage : la place dont disposent les joueurs est limitée, et une herbe de bas niveau prend autant de place qu’une herbe de haut niveau. Ainsi si on anticipe que tous les prix vont monter de 100%, il vaut mieux consacrer sa précieuse place aux herbes les plus chères.

Pour les herbes de haut niveau, il semble qu’un nombre très important de joueurs stockait ces herbes depuis longtemps, bien plus que les spéculateurs ne l’avaient anticipé. Cela se comprend d’ailleurs puisque la plupart des joueurs sont de haut niveau et ne collectent que des herbes de haut niveau. De plus, comme les herbes de bas niveau étaient à un prix trop bas, elles n’ont pas été disponibles en quantité suffisante pour satisfaire tous les apprentis calligraphes, si bien qu’il y a eu un effet « goulot d’étranglement » : beaucoup de calligraphes n’ont pas utilisé d’herbes de haut niveau parce qu’il leur manquait les herbes de bas niveau nécessaires pour apprendre à se servir des premières.

Si pour les serveurs non francophones le bas niveau des prix s’expliquait par un stockage spéculatif d’herbes, on devrait observer la même évolution des prix que sur les serveurs francophones, ce qui n’est pas le cas du tout. La seule explication de ce phénomène est donc que le comportement des joueurs français est plus spéculatif que celui de la moyenne de leurs homologues d’ailleurs.

When Edmund Phelps plays WoW…

On déduit donc de cette exploration peu sérieuse au premier abord une leçon décisive : les Français ont beau répondre périodiquement dans des sondages plus ou moins grotesques qu’ils se méfient du capitalisme, n’aiment pas la spéculation etc., cela n’implique pas du tout qu’ils se privent plus que les autres de réaliser des profits quand l’opportunité s’en présente. A supposer que les joueurs de World of Warcraft soient représentatifs, les joueurs français semblent en effet beaucoup plus économiquement rationnels et apres au gain que leurs collègues du reste du monde. Lorsque Edmund Phelps (1) sort sa tirade classique sur les chefs d’entreprise français qui n’osent pas faire des profits (sic) tellement le profit est mal vu dans notre société, on peut donc lui rire franchement au nez et tirer quelques éléments solides de World of Warcraft pour le convaincre de son erreur.

(1) : entendu aux Rencontres du Cercle des Economistes à Aix-en-Provence 2007, mais c’est un de ses Leitmotiv.

Licence Creative Commons – Auteur:Jean-Edоuard Cоlliard

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