Jai été abattue en lisant cette affiche…

Depuis deux semaines, des arbres sont apparus dans plusieurs des stations de métro parisien que je fréquente régulièrement. Je pourrais m’en réjouir, mais je le déplore : ces arbres s’étalent sur des affiches remarquablement laides (avec un arbre pour toute image, l’exploit mérite d’être souligné). Le slogan ? « J’ai été abattu pour faire cette affiche. La moindre des choses, c’est de la lire ». Et l’on apprend que l’association « 1% pour la planète encourage les entreprises à donner 1% de leur chiffre d’affaires » à des associations environnementales. Bref, ces affiches ne sont pas seulement laides : elles sont surtout stupides(0).

D’abord, on fera remarquer à son concepteur qu’une fois l’arbre abattu, que je lise ou non l’affiche ne changera pas grand-chose à la quantité d’oxygène qu’il produira dans l’avenir : c’est ce qu’on appelle un sunk cost. Mais l’essentiel n’est pas là. Il ne réside pas non plus dans le fait, pourtant à mon humble avis criant(1), que la destruction de la planète c’est Mal, mais la malnutrition enfantine (ou non), c’est Pire.

Sans revenir sur des arguments déjà longuement développés au moment du désormais fameux Bisounoursgate (mais que deviennent nos positivitudeurs favoris, à ce propos ?), rappelons brièvement qu’une entreprise n’a pas à donner quoi que ce soit à une oeuvre quelconque juste pour faire plaisir à (rayez la mention inutile) l’amant de la patronne qui a des convictions / la RATP / Chantal Jouanno (si, si, vous savez, la nouvelle Secrétaire d’Etat à l’Ecologie) / les gentils d’1% pour la planète qui leur prodiguent tout plein d’encouragements : la vocation d’une entreprise est de faire du profit, un point c’est tout, au revoir. On peut à la limite concevoir que sa vocation soit de procurer un maximum d’utilité à ses actionnaires ; auquel cas, si les actionnaires rassemblés en Assemblée Générale votaient à l’unanimité le don d’1% du chiffre d’affaires à des associations environnementales parce que ça leur permet de mieux dormir, bon, why not(2)…

Comme je ne suis pas entièrement mauvaise, j’ai quand même voulu donner sa chance à cette association avant d’écrire tout le mal que je pense de son affiche, et ai donc visité son site, qui l’a fait remonter un (petit) brin dans mon estime. On nous y dit en effet que « en échange, les entreprises membres de ce regroupement grandissant voient-elles non seulement leur fierté croître en bonne conscience, mais aussi leur valeur nette » [où l’on apprend que les entreprises ont une « fierté » et une « conscience », d’ailleurs la prochaine fois que j’irai au supermarché je ne manquerai pas d’en saluer respectueusement les murs] ; passons sur la syntaxe, et retenons que nos écolonours mettent tout de même en valeur le fait que pouvoir afficher le logo « membre de 1% pour la planète » améliorera probablement l’image publique d’une entreprise, ce qui in fine pourra augmenter sa valeur, donc la richesse de ses actionnaires. Enfin un minimum de rationnel et de légal. Joie.

Sauf que, pour recevoir le précieux label, il faut donc faire don d’1% de son chiffre d’affaires aux associations agréées par 1%PLP, à l’exclusion semble-t-il de tout autre critère. Soit : considérons deux entreprises candidates au saint des saints, disons Mafeco Advertising Company d’une part, et le Groupe Carrefour de l’autre. La première n’a strictement aucun frais de fonctionnement (l’hébergement du blog étant payé par les personnes physiques EMT et JEC), mais pourrait, en capitalisant sur son lectorat (gigantesque comme bien on imagine), percevoir des recettes publicitaires se montant au moins à 9 euros par an, et qui constitueraient à elles seules son chiffre d’affaires (étant une micro-entreprise, elle est dispensée de taxe sur la valeur ajoutée). Comme les actionnaires de Mafeco AC ont compris qu’Europe Ecologie avait le vent en poupe et craignent pour leur salut éternel, ils ont décidé de solliciter le label, et s’engagent donc à verser 9 centimes annuellement à Greenpeace. Ils renoncent ainsi à 1% des dividendes que pourrait potentiellement leur verser leur start-up (questions fiscales mises à part), et se sentent vraiment gentils.

Les actionnaires de Carrefour(3), pour leur part, sont les heureux propriétaires d’un groupe ayant réalisé un chiffre d’affaires d’environ 87 milliards d’euros en 2008. Le résultat net part du groupe(4) s’élevait pour sa part à 1 256 millions d’euros. Pour bénéficier du label, qui leur coûterait 870 millions d’euros, les actionnaires de Carrefour devraient donc voir l’augmentation de richesse que leur rapporte leur capital diminuer d’environ 70 %(5)…

En résumé, considérer le chiffre d’affaires est une absurdité puisque se séparer de 1% du chiffre d’affaires ne représente absolument pas le même sacrifice financier pour tous les propriétaires : cela dépend très fortement, sans même parler du modus operandi de leur entreprise, du secteur dans lequel elle est active.

Bref, la bonne conscience, la fierté et la valeur nette sont réservées aux entreprises ayant une « rentabilité commerciale » (c’est-à-dire un ratio résultat net / chiffre d’affaires, par opposition à la rentabilité « des capitaux propres », « financière » ou pour moi « tout court », i.e. le ratio résultat net / capitaux propres) particulièrement élevée. Ce qui est finalement logique, pour des amoureux des fermes : toutes les entreprises sont égales, mais certaines sont plus égales que d’autres…

(0) Sans même faire dans l’économicisme, je remarque que si ces nobles idéalistes cherchent à influencer les entreprises, ils ont bien mal affecté leur budget communication : j’ai beau prendre le métro fort régulièrement, je n’y ai jamais croisé de dirigeants du CAC. Je me doute bien que le but de la campagne est de faire donner aux particuliers pour avoir de l’argent pour inciter les entreprises à donner, mais ça me paraît un brin vicieux.

(1) J’admets que ça puisse ne pas être l’avis de tout le monde, et d’ailleurs je suis une gentille fille, je ne laisse jamais couler l’eau et j’éteins toujours l’électricité en sortant. Fin du débat, pas d’anathème dans les commentaires, merci d’avance.

(2) Théoriquement, selon le principe de la carte blanche, le plus efficace serait que l’entreprise comme personne morale n’ait pas à s’en mêler, distribue les profits à ses actionnaires et les laisse parfaitement libres d’en faire don aux associations qui leur agréent, mais on peut admettre que pour des raisons fiscales il vaille mieux en passer par la fiction de l’entreprise mécène. Voir la note 5

(3) Je jure solennellement que je n’ai pas testé plusieurs entreprises ou plusieurs années pour voir laquelle constituerait l’exemple le plus parlant… En revanche, je suis « bien tombée » dans la mesure où, pour un CA quasi égal, le résultat net de Carrefour est nettement plus bas pour 2008 que les années précédentes – mais c’est une caractéristique plutôt répandue.

(4) Précision technique : Carrefour possède de nombreuses filiales, mais pas forcément à 100%. Certaines non totalement possédées sont malgré tout tellement proches, capitalistiquement et/ou commercialement, de la maison-mère qu’elles sont incluses à 100% dans les comptes consolidés, c’est-à-dire les comptes réalisés au niveau du Groupe. Cependant, si Carrefour ne possède que 70% du capital, il n’a bien évidemment droit qu’à 70% des dividendes : on précise donc le résultat net « part du Groupe », c’est-à-dire ramené aux filiales et proportions de filiales effectivement possédées.

(5) J’avoue pour le coup avoir vraiment forcé le trait : les entreprises effectuant des dons à des organismes reconnus d’intérêt général bénéficient d’une réduction d’impôt sur les sociétés égale à 60% des versements, dans la limite cependant de 0,5% du chiffre d’affaires. Le versement d’un don égal à 1% du chiffre d’affaires correspond donc en réalité à une perte nette de 0,7% du chiffre d’affaires, ce qui fait, encore une fois à la louche, une diminution du résultat net de « seulement » 50% – encore ne prends-je ici pas en compte le coût d’opportunité lié à l’impossibilité de bénéficier de la réduction sur d’autres opérations de mécénat.

Licence Creative Commons – Auteur:Emmeline Travers-Cоlliard

Be the first to comment

Leave a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*