Le retour de l’économie-Bisounours

Economie-Bisounours est un terme tellement entré dans le vocabulaire des auteurs de ce blog que nous en sommes venus à oublier de rappeler qu’il doit sa paternité à ce billet de Denis Colombi.

On ne fait pas de bonne économie avec de bons sentiments. C’est en tout cas un message qu’il me semble urgent de faire passer tant le débat public me semble envahi par l’idée que l’essentiel est de moraliser les acteurs économiques, de punir les méchants et de récompenser les vertueux. Outre que la plupart des propositions et articles relevant de ce discours sont moralement discutables, ils sont en général totalement absurdes du point de vue de l’analyse économique. Cela n’aurait aucune importance si à son tour ce discours n’avait pas une influence sur les politiques menées, or il semble bien que les réformes visant à différer les bonus des traders tout en les augmentant, les malheureux punir les méchants traders occupent suffisamment le devant de la scène pour que, une fois ce dossier mené à bien, on n’aille pas plus loin dans le changement de la régulation avant longtemps. Un autre exemple éloquent est celui de l’environnement, voir le dernier billet d’Emmeline et notamment l’un des commentaires, qui sont à la source de ce billet.

Ce billet aura juste pour but de revenir sur quelques exemples tirés de ce nouveau champ des médias qui parlent de l’économie qu’est l’économie-bisounours (à ne pas confondre avec l’économie des koalas, qui est un vrai sous-champ scientifique). Le cadre théorique de l’économie-bisounours est celui du first-best, appelé aussi jardin des bisous, qui est la solution obtenue lorsque tout le monde est gentil. Lorsque on observe une situation sous-optimale on en déduit que les gens ne sont pas tous gentils (sans quoi on serait dans le jardin des bisous). Il existe un moyen simple de revenir dans le jardin des bisous : il faut que les méchants deviennent gentils (1). Voici quelques exemples :

1. Il faudrait que les patrons voyous deviennent des patrons choupinous : si les salariés sont malheureux ou pas assez payés voire licenciés c’est à cause d’une minorité de patrons pas gentils. Toute réflexion sur le droit du travail, le fonctionnement du marché du travail ou la sélection et la rémunération des managers est inutile, puisqu’il suffit que les employeurs soient choupinous pour que tout s’arrange.

2. Il faudrait que les méchants pollueurs deviennent de gentils citoyens conscients des enjeux écologiques / que les méchants fumeurs deviennent conscients des dangers du tabac / que les automobilistes qui roulent trop vite soient plus sympas, bref que les méchants générateurs d’externalités négatives les internalisent gentiment. Inutile donc d’inventer des dispositifs incitatifs compliqués à base de taxes pigouviennes, qui en plus auraient pour conséquence que les méchants, tout en restant méchants, se comportent comme des gentils mais pour des motifs égoïstes. Mille fois non, si quelqu’un doit adopter un comportement égoïste, il faut que ce soit en raison d’un attachement sincère à la protection de l’environnement, non pour de sordides histoires de sous. Continuons donc à claquer de l’argent en campagnes de « sensibilisation » qui n’apprennent rien à personne et n’incitent pas davantage. Voir là encore le dernier billet d’Emmeline .

3. Inversement il faudrait que les vilaines entreprises financent gentiment des pans de recherche dont elles n’ont que faire, et plus généralement que les acteurs exercent gentiment des externalités positives . Inutile là encore de subventionner des activités socialement utiles, il suffit de convaincre les patrons de sauver les koalas, même quand ils n’en ont pas le droit.

4. Il faudrait que les chômeurs acceptent gentiment les emplois qu’on leur propose au lieu de s’obstiner à en chercher un en rapport avec leurs qualifications, c’est d’autant plus facile que les gentilles entreprises qui embauchent gentiment plein de gens pour de gros salaires sont nombreuses. Au lieu de se demander comment former les chômeurs et aider à leur embauche dans des secteurs qui leur correspondent, il suffit plus simplement de les transformer en gentils chômeurs. Le moyen le plus simple est de leur faire comprendre que les employeurs aussi sont gentils, noble tâche à laquelle s’est attelée Bisounours-entreprise .

5. Si la balance commerciale française (France, gentil) est en déficit, c’est parce que les méchants étrangers n’importent pas assez. En revanche si les Chinois épargnent trop, ce qui est méchant, c’est d’une part parce qu’ils sont méchants mais aussi parce que d’autres méchants comme les Américains importent trop, et n’épargnent pas assez. On ne peut que renvoyer ici pour plus de détails.

6. Il y a des grèves parce que les syndicats et les patrons sont méchants. S’ils se mettaient gentiment autour d’une table pour se faire des bisous, il n’y aurait pas de problème. Voir ici.

7. Tout problème politique vient du manque de civisme (valeur bisou-compatible) des gens. S’ils étaient tous gentils ils iraient tous voter et ils aimeraient l’Europe. Voir là.

Plus récemment, la crise financière a donné lieu à la naissance d’un sous-sous-champ de l’économie : l’économie-bisounours de la finance, à laquelle on doit les propositions suivantes.

1.Les spéculateurs sont méchants, c’est à cela qu’on les distingue des épargnants et des gens qui échangent pour de vrais motifs, qui eux sont gentils. Qu’importe évidemment si les seconds n’échangent que grâce aux premiers, à supposer qu’on puisse toujours faire une différence entre les deux motifs de transaction.

2.Comme les spéculateurs sont méchants, il est juste et bon de les taxer. Et ce n’est pas grave si ce faisant on réduit la liquidité des marchés, ce qui accroît la prime de liquidité demandée par les détenteurs d’actifs et in fine devrait augmenter les coûts de financement des entreprises (ce n’est pas forcement grave car, si les petites entreprises sont gentilles, les grandes sont souvent méchantes).

3. Le trading électronique c’est mal, il faut le taxer ou l’interdire. Même si sur certains marchés une immense partie des échanges ne se font que avec des traders électroniques pour contrepartie, et même si dans une période de trouble où beaucoup d’agents sont contraints à des ventes forcées il est fondamental de maintenir autant de liquidité que possible pour éviter un cycle ventes forcées – baisse des prix – ventes forcées – baisse des prix etc.

4. Les traders sont méchants, il faut donc réduire leurs bonus. Etant entendu que s’ils sont aussi élevés au départ c’est simplement parce que les patrons des traders sont méchants et aiment bien récompenser d’autres vilains, pas parce que des problèmes plus fondamentaux de structure et d’incitations sont en jeu.

5. Les banques d’investissement sont méchantes car elles font de la spéculation, il faut donc bien les séparer des banques de dépôt qui sont gentilles car elles s’occupent de l’économie réelle. Ainsi Grosbisou reconnaîtra les siens, ce qui est l’essentiel, car si on commence à réfléchir au problème des paniques bancaires et de risque systémique on risque d’aborder les vrais problèmes.

6. D’une manière générale les gens qui font de la finance sont méchants, il faut donc les transformer en gentils. C’est le rôle dévolu aux cours d’éthique dans les futures écoles supérieures de commerce de bisouland.

Un dernier commentaire général : toutes ces propositions à peine caricaturées relèvent de la même logique du moindre effort qui consiste à analyser toute situation sociale comme relevant de choix individuels, donc de la liberté individuelle, donc d’une responsabilité morale. Or toutes les sciences sociales y compris l’économie sont intéressantes justement parce qu’elles montrent que les individus certes font des choix mais largement contraints par leur environnement et les autres agents, et que même une société où tout le monde est gentil peut donc fonctionner très mal. Une entreprise ne fait pas ce qu’elle veut, pas plus qu’une banque ou un trader, et les consommateurs eux-mêmes seraient bien en peine de faire certains choix ou de coordonner leurs actions.

Enfin, outre que l’économie-bisounours souffre d’une analyse indigente et porte un jugement moral inadéquat, elle aboutit surtout à la préconisation de politiques inefficaces voire contre-productives. Le problème ne date d’ailleurs pas d’hier, l’idée que pour lutter contre la pauvreté il faut surtout inciter les riches à être gentils a toujours la cote sur wikiberal, et a toujours eu l’efficacité que l’on sait. Grâce à ce même site on découvre que Gustave de Molinari était un tenant à ses heures perdues de l’économie-bisounours, tendance « libérale » :

La charité légale tarit ou décourage la charité privée. (…) Quand la société se charge de l’entretien des pauvres n’est-on pas naturellement porté à renvoyer les pauvres à la société ? On a payé une contribution pour le bureau de bienfaisance. C’est ainsi que le coeur se ferme à la charité ! (Gustave de Molinari, Dixième soirée de la rue Saint-Lazare).

Notons d’ailleurs qu’il n’est gentil de donner aux pauvres que s’il s’agit de gentils pauvres.

Finissons donc sur une note culturelle, musicale, germanistique, économiste et désabusée :

Natürlich hab ich leider recht
Die Welt ist arm, der Mensch ist schlecht.
Wer wollt auf Erden nicht ein Paradies?
Doch die Verhältnisse, gestatten sie’s?
Nein, sie gestatten’s eben nicht.

(1) On notera une certaine ressemblance avec la théorie économique standard. Une différence importante cependant tient à ce que d’une part elle caractérise bien le first-best (au lieu de supposer que c’est ce qui est atteint quand les gens sont gentils), et que d’autre part elle propose des pistes sur comment s’en approcher.

Licence Creative Commons – Auteurs:Emmeline Travers-Cоlliard et Jean-Edouard Cоlliard

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