Easy scooter

Emmeline(1) et Dennis Hopper ont (au moins) cette préoccupation en commun : savoir comment garer leur bébé chéri (que ce soit un scooter pour naine ou une grosse pétroleuse n’y fait rien) le soir, dans un environnement hostile et urbain, pour avoir le maximum de chances de le retrouver intact (ou, à tout le moins, de le retrouver) le lendemain matin. Nous verrons cependant un peu plus loin que leurs deux cas sont très légèrement différents.

Pour peu que vous ne soyez pas adepte du deux-roues, vous serez probablement surpris (voire agacé) de leur tendance grégaire à l’agglutinement, si possible sur le trottoir/à deux centimètres de cette terrasse de troquet où vous avez vos habitudes. N’y voyez qu’un signe de la rationalité des motards : d’abord, cette terrasse de café si sympathique attire les joyeux fêtards, dont vous êtes, jusqu’à une heure avancée de la nuit, ce qui constitue déjà un premier rempart pour les véhicules contre les vols et autres dégradations, sans même parler des pigeons (sales bêtes).

Plus généralement, supposons que les différents emplacements possibles ne soient pas égaux en termes de fréquentation malveillante, autrement dit que les voleurs potentiels (et comme on sait, bien souvent l’occasion fait le larron, au premier sens du terme) passent plus souvent dans certains que dans d’autres. Les motifs de l’agglutinement sont alors triples :

– d’abord, du seul fait que si les endroits plus sûrs sont connus, il est naturel d’y trouver plus souvent d’autres deux-roues garés ;

– ensuite, si ces endroits ne sont pas connus de tous, mais que chacun connaît quelques coins plus sûrs, le fait de voir un certain nombre de deux-roues garés incite à y mettre le sien, dans l’idée que vos prédécesseurs n’ont pas mis là leurs engins par hasard (alors qu’ils ont sans doute raisonné comme vous). C’est ce qu’on appelle une cascade informationnelle [exemple plus sérieux] ;

– enfin, si l’on suppose que les voleurs de moto en puissance se déplacent de façon aléatoire sur l’espace de la géographie parisienne (hors leurs lieux de prédilection, où ils vont de façon non aléatoire), et qu’il y a donc une probabilité non nulle qu’un d’eux finisse bel et bien par passer au lieu où vous aurez parqué votre Vivacity d’amour, qui plus est à un moment où il se trouve dépourvu de toute présence rassurante, il est nettement préférable que ce lieu soit peuplé d’un nombre non négligeable d’autres machines. En effet, si le quidam choisit au hasard celle à laquelle il va s’attaquer (on dit qu’il s’agit d’une loi de probabilités uniforme), la probabilité que ce soit le vôtre est égale à 1/n, où n est le nombre total de deux-roues. Cette probabilité est clairement décroissante avec n. A fortiori, s’il préfère concentrer tout de suite ses efforts sur celle dont il pense que la revente lui rapportera le plus, il vaut mieux se garer à un endroit où vous savez que beaucoup d’autres se garent aussi : vous aurez bien du malheur si, dans le lot, il n’y en a pas au moins un pourvu d’une Harley plaquée or à côté de laquelle votre fidèle Jolly Jumper à moteur fera pâle figure.

Il s’agit dans ce dernier cas d’un motif de de risk-sharing. Les différents propriétaires de deux-roues partagent ensemble le risque de vol ; il est pour cela nécessaire que tous se mettent au même endroit. La question est évidemment de savoir lequel, et plus précisément le moyen de se coordonner sans se connaître. On peut penser que le problème ne se pose pas, puisqu’il suffit de se mettre à côté du premier garé – mais comment celui-ci peut-il alors effectuer son choix sans savoir que d’autres le rejoindront ? (plus exactement, comment concilier cette solution dite séquentielle avec l’existence de sens interdits et la fixité du domicile qui obligent à avoir à la base une assez bonne idée du « parking » que l’on va viser ?). La solution proposée par Thomas Schelling réside dans l’existence de « points focaux » : des solutions possibles qui se démarquent des autres par leur relief spécifique, qui font qu’elles sont, concrètement, des solutions sur lesquelles il est plus facile de se coordonner. Dit comme ça, ce n’est pas forcément très clair… Mettons donc que vous avez pris rendez-vous avec un ami dans un aéroport, sans autre précision, et que vous avez oublié votre portable : vous irez normalement spontanément au meeting point, non pas seulement parce que c’est là que vous trouvez normal d’aller, mais aussi parce que vous savez que votre ami se dira la même chose (et se dira que vous vous dites la même chose, etc…). Le meeting point est donc un point focal. Dans notre exemple, des points focaux assez naturels semblent être les abords des troquets animés, ainsi que des maigrelets parkings deux-roues généreusement mis à disposition des motards par la mairie. Comme ceux-ci sont généralement, en tout cas à Paris, pris d’assaut de façon permanente et sauvagement étendus sur le trottoir attenant, on se dit qu’un poteau « Ici parking deux-roues » sans rien ferait tout aussi bien l’affaire.

Notons que les points focaux ne sont pas forcément fixes, mais dépendent de l’histoire des joueurs (car vous avez bien reconnu un problème de théorie des jeux !) : si un emplacement dont on a observé plusieurs fois qu’il était plein est aujourd’hui vide, il n’en demeure pas moins un point focal. [En termes d’aéroport, cela signifie que si votre ami et vous vous êtes la dernière fois retrouvés par hasard, par exemple en cherchant le meeting point, devant le comptoir Aer Lingus, celui-ci est devenu un point focal]. Inversement, il peut arriver que de nouveaux espaces de parking restent vides temporairement, le temps d’être sûr que vos congénères apprenent également son existence et viennent potentiellement vous y rejoindre.

Le cas du choix du premier à mettre son deux-roues est particulièrement intéressant. On pourrait s’attendre à ce qu’il soit plutôt le possesseur d’un scooter de peu de valeur, dont le vol ne serait pas un si grand mal. Ce n’est pourtant pas évident puisque inversement quelqu’un qui garerait une très belle moto est sûr d’attirer autour de lui de nombreux homologues qui se sentiront protégés par sa proximité (comme on l’a compris, il existe une courbe de Laffer de la qualité de moto du premier à occuper un emplacement vierge). D’où l’asymétrie entre nos deux motards représentatifs D et E, D comme Dennis étant peut-être plus représentatif que E comme moi.

Si l’on va plus loin dans les potentielles asymétries d’information entre motards sur la sécurité de tel ou tel emplacement et le nombre de voleurs potentiels en général, toutes sortes de phénomènes plus ou moins pervers peuvent apparaître. Ainsi, quelqu’un qui tombe sur un emplacement apparemment parfait (toutes facilités pour se garer, lieu de passage, …), il peut redouter d’être victime d’une sorte de malédiction du vainqueur : si cet emplacement est vide, n’est-ce pas justement parce qu’il présente un défaut insoupçonnable à mes yeux mais rédhibitoire que connaissent les autres ? Réciproquement, si quelqu’un se met sur un emplacement, n’est-ce pas parce qu’il surestimait la sécurité de celui-ci, auquel cas se mettre à côté de lui peut être dangereux ?

On l’aura compris, ce sujet qui appelle davantage de recherches est extrêmement complexe et riche d’enseignements pour la crise financière que nous traversons actuellement.

Licence Creative Commons – Auteur:Emmeline Travers-Cоlliard

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