Orphée aux enfers… de léconomie industrielle

Titre alternatif (spéciale dédicace Alex) : « Quand Orpheus & Eurydice rencontrent Bonnie & Clyde ».

Comme nous l’avons déjà fait remarquer sur ce blog, raconter sa vie privée fait partie intégrante du métier (au sens wébérien du terme) de blogueur. Nous informons donc nos aimables lecteurs que nous sommes allés hier soir voir Orphée et Eurydice, de Gluck (Christoph Willibald), à l’opéra dit Garnier, du nom de l’architecte qui vit sa carrière lancée grâce à l’incroyable maladresse d’anarchistes italiens (à l’époque où les anarchistes étaient italiens et pas encore espagnols).

Evidemment le spectacle était très bien, et quelle modernité ma chère Simone, mais arrêtons-nous pour le moment à l’entracte, où les deux spectateurs relativement furieux que nous sommes trouvent que bien sûr nos abonnements jeunes nous permettent de ne pas payer trop cher la place, mais que se retrouver systématiquement à chaque représentation sur un strapontin tout au fond, tout en haut et derrière deux géants (alors qu’on vous a vendu des places « de premier choix » – pas de première catégorie, là est l’astuce) c’est tout de même un peu trop. Quels sont les coupables ? Les strapontins ? Les géants ? Les spoliateurs de bonnes places ? Non : les ventes liées.

Ce genre de réponse énigmatique distingue dans une conversation mondaine l’économiste qualifié du vulgaire râleur (c’est d’ailleurs l’une des principales utilités que l’on retire de la compréhension de ce qu’est un équilibre de Radner, à en croire certains habitants de Nashville, que nous saluons au passage). Mais qu’est-ce qu’une vente liée ? En négligeant bon nombre de détails importants (distinction entre tying et bundling pour les puristes) il s’agit pour une entreprise de proposer deux biens à la fois pour un seul prix. Une compagnie aérienne peut par exemple vous proposer un billet aller-retour, comprenant en fait deux biens (un aller et un retour), un restaurant propose souvent des menus, les CD comportent plusieurs chansons, Microsoft Office plusieurs logiciels etc.

Cette notion n’est pas toujours évidente du fait que les deux biens ne doivent pas être trop complémentaires. On aurait du mal à concevoir que le spectacle Orphée et Eurydice fait l’objet d’une vente liée du fait qu’on aurait pu proposer le même avec seulement Orphée, et le même avec seulement Eurydice. De manière plus délicate, on peut considérer que vendre un ordinateur avec une souris ou un écran est une vente liée. Mais avec un micro-processeur ? Avec une carte-mère ?(1) Fuyons (courageusement) devant cet abîme déconstructionniste afin de mieux avancer dans notre propos.

Pourquoi les entreprises font-elles des ventes liées ? Généralement, mais ce que je dis n’est apparemment plus consensuel, pour gagner de l’argent, plus que si elles ne le faisaient pas. Ce qui ne veut pas dire que le consommateur n’en profite pas aussi, en fait cela dépend. Prenons par exemple le prochain disque de Carla Bruni et supposons, pour simplifier, qu’il comporte deux titres : l’un appelé « Ma Came » où il est question du président de la République, si nos sources sont bonnes, l’autre sans aucun rapport. Mettons, là encore pour simplifier, que sur 10 consommateurs 5 soient prêts à acheter le premier titre jusqu’à dix euros et le deuxième pour cinq euros, et que pour les 5 autres consommateurs ce soit le contraire. Si l’entreprise vend les deux titres séparément à 10 euros elle touche 100 euros (5×10 + 5×10), si elle les vend chacun à 5 euros elle touche également 100 euros (10×5 + 10×5), enfin si elle fait un disque à 15 euros elle vend ce disque à tout le monde et touche 150 euros en effectuant cette vente liée ! Est-ce bon pour les consommateurs ? Ici c’est moins bien que de vendre les deux à 5 euros, mais dans le cas général la vente liée peut avantager certains consommateurs et en désavantager d’autres.

Mais enfin quel rapport avec l’opéra ? J’y arrive. Faisons remarquer d’abord et afin de ne pas donner de l’entreprise une image trop négative que souvent les ventes liées avantagent tous les consommateurs. Prenons les menus au restaurant : ils vous obligent à manger un plat que vous aimez moins pour avoir un bon dessert qui coûte affreusement cher à la carte, mais s’il n’y en avait pas du tout les coûts du restaurant seraient beaucoup plus élevés car la demande des clients serait moins prévisible. Notons au passage que dans un restaurant luxueux disposant d’un bon pouvoir de monopole cette réduction de coût ne se traduit vraisemblablement pas par une baisse de prix pour le consommateur et que le menu est donc une forme d’enrichissement sans cause. Un autre cas intéressant est celui des services bancaires, mais si vous voulez en savoir plus Gizmo est certainement plus indiquée que nous. Bref, tout dépend de la situation considérée.

Quoi qu’il en soit, il se trouve que nous étions à l’opéra grâce à des abonnements jeunes qui rendent ce genre de spectacles à peu près abordables. Et qu’un abonnement n’est autre qu’une splendide forme de vente liée.

[Précisons d’ailleurs que l’abonnement à RCE est une forme de vente liée qui bénéficie à la fois à RCE et à ses lecteurs, qu’ils soient fascinés par le thème du numéro 3 ou raffolent du thème du numéro 4. La démonstration est laissée en exercice au lecteur.]

Notre abonnement a la particularité de comporter beaucoup de (enfin, plutôt des, car il n’y en a que 4) bons spectacles, et de ne nous faire assister qu’aux premières desdits spectacles. Conséquence immédiate : comme beaucoup de gens veulent être vus aux voir les premières, il n’y a plus beaucoup de places pour les abonnements jeunes qui passent en dernier. Nous nous retrouvons donc tout à fait logiquement sur deux strapontins fort mal placés, râlant d’autant plus que le fait qu’il s’agisse de la première du spectacle ne nous émeut nullement (Nicolas (Joel, qu’alliez-vous penser ?), si tu savais avec quelle hâte nous t’attendons !).

Mais, nous demandâmes-nous (c’est long un entracte), n’aurait-on pas pu prévoir la chose ? Il est louche en effet que l’abonnement jeune avec les meilleurs spectacles soit, comme par hasard, celui qui ne comporte que des premières. D’où la suspicion que l’Opéra de Paris dans sa duplicité se soit livré au calcul suivant : il est difficile en temps normal de remplir des strapontins où l’on ne voit rien à 25 euros quand on offre des places debout où on ne voit rien non plus à 5 euros, c’est impossible un soir de première où les gens(2) vont se douter que leurs places risquent d’être encore pires que d’habitude car les puissants de ce monde leur seront passés devant. Offrons donc deux types d’abonnements jeunes pour remplir les strapontins : des abonnements pour les spectacles normaux offrant des places normales et un strapontin une fois sur 4 ; des abonnements pour les premières avec que des strapontins (toutes les autres places ou presque seront prises par des gens(2 bis) venus voir la première et payant au prix fort, ou ayant reçu gratis des places qui auraient été payées au prix fort) mais de meilleurs spectacles pour appâter les petits jeunes (la première catégorie de gens, si vous avez bien suivi). Il s’agit donc d’une vente liée de deux biens dont l’un fait déjà l’objet d’une vente liée : on achète l’abonnement (qui est déjà une vente liée), et le fait qu’il s’agisse de premières.

Le fait qu’on ne puisse pas payer de supplément « première » sur les autres abonnements aurait dû attiser notre méfiance, on ne nous y reprendra plus (jurons-nous, mais un peu tard). D’une manière générale, nous vous conseillons, en présence de biens vendus en lot, de vous demander si le bien qui vous intéresse est aussi celui qui intéresse tout le monde. Si ce n’est pas le cas, c’est une vente liée du type « CD de Carla Bruni » (en référence à l’exemple ci-dessus), mais si c’est le cas c’est simplement qu’on essaie de vous refiler un bien de mauvaise qualité en abusant de votre innocence naturelle (ou de votre addiction).

Prenez le cas d’un coffret avec deux DVD sans guère de rapport l’un avec l’autre, et que vous êtes obligé d’acheter ensemble (aucun des deux DVD n’est vendu séparément de son compère). Si le premier est un film que vous voulez voir, et le deuxième un film que vous n’avez pas vu mais dont vous pensez que beaucoup de gens auront envie de l’acheter, c’est signe qu’il s’agit d’une vente liée « type Carla Bruni ». Si le deuxième film est totalement inconnu (par exemple « Le manuscrit trouvé à Saragosse », un vrai régal dans son genre), ou très connu mais déjà vu par tout le monde, c’est le signe qu’il s’agit d’une vente liée « type abonnement première » donc méfiez-vous.

Enfin un billet qui vous aura appris quelque chose d’utile ! (presque autant que les conseils pour conduire votre carrière politique, qui hélas n’ont pas eu l’air de susciter beaucoup de commentaires vocations…)

(1) La question coupe moins les cheveux en quatre qu’il n’y paraît, et a son importance notamment sur le plan juridique : Microsoft était-il dans son droit en refilant systématiquement Internet Explorer ou même Windows, qu’on le veuille ou non ?

(2) Ici, les gens sont les jeunes étudiants fauchés mais amoureux d’art lyrique et qui de toute façon n’ont pas de dernière création de Valentino à faire admirer au Tout-Paris un soir de Première.

(2 bis) Ici, les gens sont les vieux retraités riches et même pas amoureux d’art lyrique qui ont une dernière création de Valentino etc.

Licence Creative Commons – Auteurs:Emmeline Travers-Cоlliard et Jean-Edouard Cоlliard

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