La malédiction du vainqueur dans la vie de tous les jours

Ou dit de manière plus chic : « the winner’s curse in everyday life ». Je viens en effet d’être victime de cette terrible malédiction, mise en évidence en 1971 par Capen, Clapp et Campbell. J’aurais donc dû être au courant, depuis le temps que le phénomène a été étudié.

Surestimation

Que m’est-il donc arrivé ? Comme nos fidèles lecteurs le savent déjà, je suis un fervent joueur de World of Warcraft, jeu de rôle en ligne pourvu d’un système d’échanges entre joueurs par le biais d’enchères. Toujours à la recherche de nouvelles armes et armures excellentes mais relativement bon marché, je tombe par hasard sur une ceinture en vente pour la modique somme de 2.500 pièces d’or. Ayant déjà vu la même ceinture en vente à des prix plus élevés un certain nombre de fois et certain d’être devant une véritable bonne affaire, je bondis sur l’occasion et achète l’objet. Tout content de ma nouvelle ceinture, j’ai néanmoins l’idée (peu rationnelle, il faut toujours regarder vers l’avenir et non revenir sur les transactions passées) de regarder quels étaient les composants nécessaires à la fabrication de cette ceinture, et donc ce qu’elle avait coûté à celui qui me l’a vendu. D’après une estimation déjà haute, elle lui avait coûté environ 1.500 pièces d’or, je m’étais donc fait voler de 1.000 (soit environ 30 $ quand même).

Les enchère et  malédiction du vainqueur

J’avais été la victime de la malédiction du vainqueur. Quid est ? Elle a d’abord été mise en évidence dans le cas de l’exploitation de gisements pétroliers dans le golfe du Mexique, exemple que nous allons donc reprendre : dirigeant d’une compagnie pétrolière, vous apprenez que des concessions sont mises en vente pour l’exploitation de gisements récemment découverts et prometteurs. Des concurrents sont également à l’affût, et le gouvernement met ces concessions aux enchères. Supposons que vous n’arriviez pas à vous entendre avec vos concurrents sur le partage des concessions, et donc sur une stratégie commune pour les enchères (en plus c’est interdit), et que vous ayez reçu des rapports indiquant que ces gisements peuvent rapporter 50 millions de dollars.

Imaginons, par goût pour l’exotisme et parce que de toute façon ça ne change rien, que soient organisées des enchères à la japonaise. Vous et vos concurrents êtes dans une même pièce, et un commissaire-priseur annonce des prix ascendants : 10 millions, 15 millions, 20 millions etc. A tout moment, les enchérisseurs peuvent sortir de la salle. Lorsqu’il ne reste plus qu’une seule personne, elle gagne les enchères et paie le gisement au prix où s’est arrêté le commissaire-priseur.

Le commissaire-priseur démarre à 10 millions et commence à monter. A 20, l’un de vos concurrents se lève et s’en va, vous lui faites un pied de nez. A 30, un deuxième abandonne le terrain. A 35 un troisième quitte la salle, votre cœur bat à tout rompre et le quatrième et dernier de vos concurrents abandonne les enchères à 40 millions. Vous pensez donc avoir gagné 10 millions de dollars (puisque les gisements valent selon vous 50 millions) et pouvoir vous féliciter de la bêtise de vos concurrents.

Quelques années plus tard, vous vous rendez compte néanmoins que les profits générés par le gisement que vous avez acquis se sont en fait révélés décevants, ne s’étant élevés qu’à 30 millions de dollars et vous laissant donc avec une perte de 10 millions sur toute l’opération.

Vous avez été, vous aussi, victime de la malédiction du vainqueur : vos concurrents avaient également des informations sur le gisement, et enchérissaient en fonction. Celui qui est parti à 20 pensait que le gisement ne valait pas plus de 20, celui qui est parti à 30 qu’il ne valait pas plus de 30 etc. Vous avez donc emporté l’enchère parce que votre estimation était la plus optimiste de toutes mais, si vous aviez pensé à cela avant, vous vous seriez peut-être dit que si tout le monde sauf vous pense que les gisements ne valent pas 50 millions il y a une chance que vous vous trompiez. Le vainqueur est donc celui qui surestime le plus (ou sous-estime le moins) l’objet mis en vente.

Dit ainsi cela semble étrange, comme si le vainqueur d’une enchère pouvait être sûr de s’être fait avoir, du seul fait qu’il a gagné. En fait, la manière rationnelle d’enchérir dans ce genre de situations consiste à prendre en compte le fait que l’information dont on dispose est partielle : j’estime la valeur du gisement à 50 millions mais si je gagne à ce prix il est fort probable que la vraie valeur soit moindre, donc je m’arrête à 40 millions.

J’ai fait exactement la même erreur dans World of Warcraft : des dizaines d’acheteurs étaient probablement passés devant le même objet et ne l’avaient pas acheté en sachant bien qu’il était proposé trop cher, c’est ce renseignement que je n’ai pas pris en compte. Dans le cas de WoW comme dans beaucoup de cas réels la situation est toutefois un peu plus compliquée : d’abord il n’y a peut-être pas beaucoup d’acheteurs capables de mobiliser la somme de 2.500 pièces d’or (peut-être que certains étaient prêts à acheter le gisement à 50 millions mais n’en avaient pas les moyens (ou plutôt, comme le fait remarquer Emmeline, n’avaient pas la liquidité pour), ce qui suppose un marché financier imparfait, comme dans WoW où il n’y en a pas du tout), ensuite le bien n’a pas la même valeur pour tout le monde : les guerriers ne s’intéressent pas aux mêmes objets que les mages (sauf peut-être s’il y a une opportunité de revente avec profit), les compagnies pétrolières n’ont peut-être pas toutes les mêmes compétences techniques etc.

Mais le message essentiel demeure : il n’y a pas de billets de cent dollars par terre, donc soyez très méfiant si vous en voyez un.

Quid de la vie de tous les jours ?

Pour peu qu’on y prête attention, ce phénomène est en fait extrêmement général.

Vous repérez dans un supermarché bondé une caisse avec beaucoup moins de monde et vous y précipitez incontinent. Nouveau dans le coin, vous ne savez pas que le caissier débute dans son travail et patientez vingt minutes : winner’s curse.

Désireux d’acheter une voiture, vous repérez une superbe occasion proposée à un prix modique. Persuadé qu’une telle affaire sera vite repérée, vous achetez précipitamment le bolide pour découvrir peu après que rien ne marche. Winner’s curse derechef.

Boursicoteur à vos heures, vous repérez que l’entreprise qui possède votre marque de fromage préférée, présente dans tous les supermarchés, une grande entreprise quoi, a une capitalisation boursière inférieure à la valeur de votre voiture (celle de l’exemple précédent). Y voyant un bel exemple de la folie des marchés financiers, vous achetez (prudemment) 20% des actions de l’entreprise, sans savoir qu’elle fera faillite le surlendemain et que sa liquidation ne vous laissera absolument rien. Winner’s curse again.

Pour vous consoler de vos mésaventures, vous sortez et prenez une petite bière au bar du coin lorsque vous avisez seule/seul à une table une grande blonde/un grand brun au superbe profil. Pariant qu’elle/il ne restera pas seule/seul longtemps, vous vous empressez de vous asseoir auprès d’elle/lui et découvrez qu’il vaut mieux ne pas la/le voir de face, ou qu’elle/il est atteinte/atteint d’une maladie contagieuse ; bref, que vous êtes encore et toujours maudit.

Après ça on dira encore que l’économie est dans l’abstraction, sans contact avec la vie réelle des vraies gens…

Comme une fois de temps en temps, ce blog se présente donc avec une leçon utile : ni vous ni moi ne sommes en général plus malins que tout le monde (ça c’est une belle leçon, non ?) ; lorsque on croit être en face d’une bonne affaire le premier réflexe doit être celui de la méfiance. Il faut vérifier, vérifier et revérifier. Une blague voudrait que, quand un économiste aperçoit un billet de 100 $ par terre, il ne le ramasse pas, persuadé qu’il s’agit nécessairement d’un faux. C’est une erreur d’un autre type, qui consiste à donner trop de poids à l’information apportée par le comportement des autres et pas assez à sa propre information, c’est ce qu’on appelle les « troupeaux rationnels », voir par exemple le cas des restaurants.

Mais alors ça existe les échanges gagnants-perdants ?

Sachant néanmoins que les gens semblent en général plutôt biaisés vers un excès de confiance en soi, on peut se demander quelle proportion d’échanges sont caractérisés par la malédiction du vainqueur. C’est un problème très intéressant : dans une économie standard sans incertitude sur la qualité des biens, tous les échanges sont nécessairement gagnants-gagnants (pour prendre un exemple digne d’un manuel d’économie les gens qui ont des poires et aiment les pommes les échangent contre des pommes avec les gens qui ont des pommes et aiment les poires) ; mais dans le cas contraire vous pouvez avoir beaucoup d’échanges où les deux individus prenant part à l’échange sont persuadés d’arnaquer l’autre, alors qu’un au plus a raison.

Question que je trouve d’autant plus intéressante que le caractère gagnant-gagnant de l’échange lui sert aussi de justification morale. Si la finance opposait des petits spéculateurs sûrs de tout savoir mieux que tout le monde à des gros disposant de plus d’informations et en position de s’en servir pour prendre l’argent des premiers, ce serait mal (enfin moi je trouve que ce serait au fond assez juste, mais ce n’est pas l’avis des petits spéculateurs). Il est donc beaucoup plus sain d’insister sur la nécessité de gérer et diversifier les risques, allouer les ressources etc. et autres fonctions remplies par les « gros ». Ou prenez le cas des LBOs : sommairement il s’agit d’acheter une entreprise avec de la dette et de la revendre un peu plus tard. La première idée qui vient à l’esprit est qu’il s’agit d’acheter des entreprises sous-évaluées et de les revendre après, et que le seul mérite de l’institution qui conduit le LBO est d’avoir repéré la sous-évaluation et réuni les fonds nécessaires pour effectuer le rachat. D’où l’importance cruciale de disposer d’arguments théoriques pour expliquer que l’opération fait plus que cela : réorganisation, pression accrue sur le management, meilleures incitations et autres outils censés créer de la valeur ; l’entreprise est donc revendue plus chère parce que trois années de gestion sous haute surveillance l’ont rendue beaucoup plus productive.

Bien sûr, pour les LBOs comme pour les marchés financiers en général il y a probablement beaucoup d’échanges économiquement efficaces, voire surtout de tels échanges. L’économie fait depuis Adam Smith son fond de commerce de la dénonciation des idées intuitives selon lesquelles une économie ne peut fonctionner harmonieusement sans être organisée et dirigée, ou bien qu’un échange présente nécessairement un gagnant et un perdant, que les gens ne sont pas au chômage volontairement, que baisser les impôts diminue les recettes de l’Etat et autres idées ridicules.

Du coup, quand un économiste se fait avoir, il est vraiment surpris…

Licence Creative Commons – Auteur:Jean-Edоuard Cоlliard

Be the first to comment

Leave a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*