Mais au fait, quest-ce que le « Mechanism Design » ? – II

Résumé pour ceux qui auraient raté l’épisode précédent : le prix Nobel a été attribué à trois spécialistes de la « mechanism design theory ». Après avoir vu ce qu’était un « mechanism design » au sens strict et parlé d’implémentation de fonctions de choix social, de principe de révélation et autres théorèmes de Gibbard-Satterthwaite, il faut encore voir en quoi les applications de ces concepts peuvent être intéressantes.

Quid donc des sciences politiques, de la compréhension des marchés etc., applications annoncées de la théorie ? On peut en effet se poser la question. Le comité Nobel parle de « mechanism design theory », or je n’avais jamais entendu parler que de « mechanism design », tout court. Après une brève recherche sur Jstor, je peux même dire que le terme « mechanism design theory » n’est apparu que 23 fois dans un vaste ensemble de revues d’économie américaines les cent dernières années, alors que le terme de « mechanism design » est apparu 723 fois (c’est d’ailleurs étonnamment peu). Si on considère que le communiqué de la Banque de Suède parle également de relations au sein des firmes et autres problèmes plus concrets, on peut en déduire que le comité estime que la « mechanism design theory » comprend ou fonde au moins deux autres théories que sont la théorie des enchères et la théorie des contrats.

Qu’est-ce que la théorie des enchères ? Elle étudie, comme son nom l’indique, la manière dont les individus font des offres lors d’enchères, en supposant qu’il s’agit d’individus rationnels. Le comportement que l’on peut attendre des agents n’a rien de trivial. Ainsi, dans une enchère classique au premier prix, on peut se demander si les individus ont intérêt à attendre pour enchérir, à laisser monter le prix, au contraire à renchérir à chaque fois etc. Quel rapport avec le « mechanism design » ? Prenons le problème à l’envers et mettons qu’un agent public cherche, par exemple, à vendre les droits de retransmission d’un événement sportif. Les chaînes de télévision peuvent savoir à peu près, parce que c’est leur métier, ce que leur rapporteront ces droits. L’agent public en revanche n’en sait rien et n’a pas envie de faire de cadeau aux chaînes de télévisions, il cherche donc à vendre les droits au plus haut prix possible, c’est-à-dire pour une somme équivalente au profit qu’en retirera la chaîne remportant l’enchère, à condition que la chaîne remportant l’enchère soit aussi celle susceptible de tirer le plus de profit des droits en question. Au final l’agent public cherche donc à pousser les chaînes à révéler leurs perspectives de profit dans leurs enchères, on est donc dans une problématique proche du « mechanism design » : il s’agit de trouver le meilleur système d’enchères possible.

On trouve beaucoup d’applications de ces théories dans les délégations de service public : ainsi, lorsqu’une ville effectue un appel d’offres pour un chantier public, elle essaie de trouver quel jeu mettre en place afin d’avoir l’offre la plus avantageuse pour une qualité de prestation définie, et d’inciter les entreprises à révéler leurs coûts et la qualité de leur travail. Ces travaux prêtent un peu moins à critique que dans le cas du pont, les règles mises en place sont généralement plus simples, et surtout les entreprises connaissent généralement le pourquoi des règles du jeu et savent qu’elles sont dans une certaine mesure piégées et qu’elles ne peuvent guère tricher. Mais il ne faudrait pas non plus être trop confiant : on ne saurait trop recommander la lecture d’un encadré du numéro 2 de RCE sur les limites de ces procédures d’appels d’offres, et aussi un excellent billet d’Ecopublix sur le Vélib’ (que nous devons presque directement à Hurwicz, Myerson et Maskin, merci les gars).

Et quid enfin de la théorie des contrats ? Elle concerne essentiellement les relations employeur-employé au sein des entreprises, ou les relations d’une entreprise avec un fournisseur. Par exemple, comment une boutique doit-elle rémunérer un vendeur (une vendeuse) si le nombre de ventes dépend des efforts déployés par celui-ci ? On pourrait se dire naïvement qu’il suffit de payer le vendeur au nombre de ventes ; sauf que, si pour une raison extérieure aucun client ne se présente dans le magasin, le vendeur ne touchera rien. Le vendeur refusera alors tout net ce type de contrat. Inversement, s’il n’est pas du tout payé en fonction du nombre de ventes, le vendeur n’est incité à faire aucun effort. Tout le problème vient du fait que, pour l’employeur, il est impossible de savoir si un faible nombre de ventes vient d’un environnement défavorable ou du peu d’efforts du vendeur. Heureusement, la théorie des contrats est là pour proposer aux employeurs toute une gamme de contrats évolués permettant de résoudre parfaitement ce problème. De quoi s’agit-il ? Tout simplement de faire jouer l’employé à un jeu dans lequel il a tout intérêt à faire le maximum d’efforts tout le temps. On peut aussi étudier le cas du recrutement d’employés dont on ignore s’ils sont « bons » ou pas, la formation d’employés susceptibles de partir une fois formés par l’entreprise etc., les sujets ne manquent pas.

Alors, faut-il louer la Banque de Suède pour avoir popularisé toutes ces belles théories injustement méconnues du grand public ? Je n’en sais rien, mais en tout cas les justifications reprises par les différents journaux que j’ai pu consulter me semblent incorrectes. A supposer qu’on soit en présence d’une « mechanism design theory » et pas de plusieurs théories, il faut déjà préciser qu’il s’agit d’une théorie exclusivement normative. Il s’agit toujours de répondre à la question « que faut-il faire pour résoudre tel ou tel problème ». En ce sens, je ne vois pas en quoi cette théorie permettrait de « clarifier le fonctionnement des marchés », de « distinguer les situations dans lesquelles les marchés fonctionnent bien de celles où les marchés fonctionnent mal » ou encore de « comprendre la nature des relations au sein des firmes ». En fait c’est presque l’inverse : la théorie part du constat que quelque chose dans le marché fonctionne mal, ou qu’il y a un problème au sein des firmes, et essaie de trouver comment on pourrait résoudre ces problèmes. Qui du coup disparaissent, car pourquoi des entrepreneurs rationnels n’appliqueraient-ils pas la théorie des contrats, si celle-ci est juste ? Bref, on y gagne peu en compréhension. C’est particulièrement le cas pour les firmes qui sont alors vues comme des « noeuds de contrats » optimaux résolvant les problèmes d’incitation éventuels, alors même que les entreprises peuvent tout à fait faire le choix de s’appuyer sur la discipline, la surveillance ou au contraire l’esprit d’entreprise (« corporate spirit »), mais assez peu sur des contrats très évolués (même si à la marge il existe des clauses d’intéressement bien sûr, mais il ne s’agit que d’un outil parmi d’autres).

Enfin s’agit-il, comme pourraient l’avancer certains grincheux déçus que leurs idoles n’aient pas eu le prix Nobel, de théories inutiles et sans portée élaborées par des demi-fous schizophrènes dans d’obscurs laboratoires ? Il restera difficile de se prononcer tant qu’un film sur la vie de nos Nobel n’aura pas été tourné (Russel Crowe pourrait reprendre Hurwicz à la suite de Nash, Brad Pitt ferait Myerson, et Richard Norton jouerait Maskin), néanmoins, nous avons déjà vu que quelques applications n’étaient pas anodines.

Surtout elle me semblent participer d’un renouveau de la pensée libérale (1), qui n’intéresse probablement pas nos auteurs d’ailleurs(2). Car au fond le « mechanism design » et ses applications consistent toujours à laisser les individus « jouer » en fonction de leurs intérêts particuliers, le résultat du jeu aboutissant à la réalisation de l’intérêt général, pourvu que les règles du jeu aient été bien choisies(3). C’est cette dernière proposition qui me semble être au coeur des théories brièvement parcourues ici. Comme quoi l’économie est toujours une science « politique », et c’est peut-être à cela que pensait le comité Nobel en parlant d’applications à la science politique(4)…

(1) Qu’est-ce qu’il ne faut pas trouver comme tournure de phrase pour éviter de parler de « pensée néolibérale »…

(2) A vrai dire, les résultats les plus robustes de la « mechanism design theory » au sens « strict » sont même essentiellement négatifs. Outre le théorème de Gibbard-Satterthwaite qui est déjà embêtant, Myerson et Satterthwaite ont montré par ailleurs que si dans un jeu d’échange il y a asymétrie d’information des deux côtés à la fois il n’existe aucune « règle du jeu » susceptible d’aboutir à un équilibre efficace avec une probablité 1. Ca n’a l’air de rien mais ça veut dire par exemple qu’il n’est pas possible de trouver de modalités d’enchères permettant de révéler la valeur de l’objet à la fois du côté du vendeur et du côté de l’acheteur, ce qui peut poser des problèmes pour réguler certains marchés.

(3) Petit quizz pour voir qui a suivi : quelle branche de la science économique (option théorie des jeux) a pour but d’étudier les règles du jeu optimales pour une interaction donnée ?

(4) Car sinon je ne vois pas ce que c’est. L’étude des procédures de vote par les économistes a généralement un rapport assez éloigné avec le « mechanism design », autant d’ailleurs qu’avec la réalité d’un vote. Cela commence généralement par « sans perte de généralité nous allons supposer que l’assemblée est composée de trois membres ».

Licence Creative Commons – Auteur:Jean-Edоuard Cоlliard

A propos des enchères, voire aussi « La malédiction du vainqueur« 

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