How I Learned to Stop Worrying and Love Macroeconomics

J’avais prévu de rebondir sur le billet d’Alexandre Delaigue (je n’ai compris qu’aujourd’hui pourquoi un poisson illustrait son billet, excellent), qui rebondissait lui-même sur un dialogue avec Mathieu Perona. Sauf que Mathieu m’a lui-même coupé l’herbe sous le pied, en donnant ici beaucoup d’éléments intéressants. Je vais apporter ma petite pierre de non spécialiste au débat, même si cela risque de ressembler à une paraphrase de ce que dit Mathieu. En fait, en relisant ce billet qu’Alexandre met en lien, je me rends compte que je vais le paraphraser lui aussi. Au pire cela montrera qu’on est tous les trois à peu près d’accord, ce qui est plutôt bon signe. Je m’excuse par avance auprès de mes collègues qui risquent d’avoir un arrêt cardiaque en me voyant prendre la défense de la macroéconomie.

I. Ce ne sont pas les modèles qui sont faux, c’est l’usage qu’on en fait

Je pense que cela deviendra vite un leitmotiv de ce blog. Aucun modèle, du moment qu’il est logiquement cohérent, n’est faux ni totalement inutile. Il ne devient faux que lorsqu’on l’applique à mauvais escient, typiquement pour répondre à des questions qui ne sont pas celles auxquelles le modèle entendait répondre, ou dans des situations qui ne sont pas celles prévues par le modèle. Il faut donc être très prudent dans l’usage d’un modèle, ce qui rend la plupart des modèles peu utiles. Mais ils illustrent toujours un effet ou un phénomène qu’il peut être important de prendre en compte.

Dans le cas de la macro, on attaque pêle-mêle l’irréalisme des modèles, le manque de prise en compte des marchés financiers, du secteur bancaire, la modélisation simpliste du chômage etc. C’est ce que fait l’article, que pour ma part je trouve assez mal documenté, cité par Alexandre et Stéphane.

Ces reproches sont quelque part exacts : les modèles macroéconomiques standard (DSGE) ne prennent pas bien en compte tout un tas de choses, et notamment excluent par définition la possibilité de crises financières. Mais il ne faut pas perdre de vue le but de ces modèles : comme dans tout modèle le but n’est pas d’avoir une représentation complète de la réalité (incluant crises et tutti quanti), mais d’avoir un modèle adéquat pour comprendre un problème donné, ici les fluctuations économiques et les politiques de stabilisation.

Comme le remarque Mathieu, la macroéconomie ces dernières années s’est essentiellement attaquée à comprendre des fluctuations « normales ». Le but des modèles DSGE, c’est de dire à une banque centrale si quand l’inflation est un peu plus élevée que prévu il faut augmenter les taux directeurs d’un ou de deux points de base. Ce n’est certainement pas d’expliquer ce qu’il faut faire au milieu d’une crise financière de grande ampleur.

Autrement dit, de mon point de vue les modèles macroéconomiques faisaient assez bien le boulot que les macroéconomistes leur avaient assigné (ou auraient dû leur assigner, selon les cas). Le problème, c’est qu’il y a une confusion croissante en macroéconomie entre ce qui relève de la recherche (proposer de nouvelles méthodes, de nouveaux modèles, de nouvelles théories) et ce qui relève de l’ingénierie (calibrer un modèle et dire à une banque centrale ce qu’elle doit faire). Les chercheurs en macroéconomie ont bien fait la tâche qu’ils s’étaient assignée, sauf que celle-ci ne concernait pas du tout la théorie des crises économiques. Les « ingénieurs » en revanche ont fait l’erreur de trop se reposer sur les travaux développés en macroéconomie sans regarder le reste (voir la section suivante), sans garder un minimum de jugement et d’esprit critique, et surtout sans demander aux chercheurs de s’intéresser aussi aux crises. On pourrait dire la même chose de la théorie de la finance et de l’ingénierie financière.

Quand une fusée explose au décollage on ne dit pas qu’il faut revoir la théorie de la gravitation, on dit que les ingénieurs russes ne sont plus ce qu’ils étaient du temps de l’Union soviétique. De même on ne peut pas demander à revoir entièrement la science économique à chaque fois que des acteurs l’utilisent à tort et à travers.

On me dira que c’est jouer sur les mots, mais la distinction me semble importante. Si le diagnostic est que la partie « recherche » est saine (quoique insuffisante et incomplète, comme toute science) mais qu’elle est mal appliquée, les solutions sont à chercher du côté de la formation des décideurs et des ingénieurs à ce qu’est un modèle, à la diversité des facteurs à prendre en compte et des approches possibles. Il faut notamment augmenter la culture générale des « ingénieurs », à une époque où des thésards en macroéconomie peuvent aller travailler dans des institutions internationales sans avoir jamais entendu parler du modèle IS-LM. En se trompant de diagnostic on risque le lyssenkisme. La recherche est déjà trop guidée par ce que veulent entendre différents gouvernements et banques centrales, maintenant elle pourra l’être aussi par les idées de Mme Michu sur ce qui manque dans la théorie économique (avec mes excuses pour mon méchant élitisme sectaire).

II. Les économistes n’avaient-ils rien à offrir, ou est-ce qu’on ne leur a rien demandé ?

Si l’on suit mon raisonnement jusqu’ici, il consiste à dire que les macroéconomistes ont développé de bons modèles pour comprendre les périodes où il ne se passe rien, mais ont négligé d’étudier les périodes de crise. Sur le plan épistémologique ce n’est pas un problème : personne n’a demandé à Copernic de s’intéresser à des trucs plus utiles avant d’étudier le mouvement des planètes. Sur le plan pratique c’est évidemment un peu choquant, parce qu’on aimerait bien qu’un champ scientifique en partie financé par des fonds publics ait une utilité sociale.

Cette critique serait valable si l’économie n’avait rien produit du tout sur les crises. Or j’espère avoir montré dans la série sur les crises financières (voir divers billets dans la section marchés financiers) qu’il y a justement eu beaucoup de travaux antérieurs à la crise donnant un tas d’outils pour comprendre les différents éléments du puzzle, et qu’en y prêtant un peu attention on aurait peut-être vu arriver plus tôt certains problèmes, ou été moins désemparés pour trouver des solutions.

Bien sûr, si les macroéconomistes ne s’occupent pas d’étudier l’aspect macroéconomique des crises, personne ne le fera pour eux. Ce ne sont pas les articles que j’ai cités dans la série sur les crises financières qui permettent de comprendre quelle politique macroéconomique mener une fois qu’une crise a éclaté. Mais si l’étude des « petites » fluctuations est la plus visible dans le champ de la macroéconomie, cela ne veut pas dire qu’il n’y a rien d’autre. Au contraire, la prise en compte de tout un tas de frictions et d’imperfections (notamment d’origine financière) a, me semble-t-il, commencé bien avant la crise. Peut-être alors n’y avait-il juste personne pour écouter ?

Même ce dernier point n’est pas clair. Beaucoup de banques centrales n’ont pas attendu la crise financière pour accueillir des chercheurs travaillant sur les problèmes bancaires et de stabilité financière, en plus des traditionnels spécialistes de la politique monétaire. C’est par exemple le cas de la division recherche financière que je rejoins à la BCE, c’est le cas aussi à la Banque d’Angleterre et dans les différentes banques de la FED. Dans un livre récent (reprenant d’ailleurs beaucoup de tribunes antérieures dans le Financial Times), Charles Goodhart va jusqu’à dire que la crise avait été anticipée par de nombreux régulateurs à travers le monde, et cite les Financial Stability Reports de la Banque d’Angleterre, que personne ne lisait jamais mais qui bien avant la crise pointaient du doigt un certain nombre de dysfonctionnements. Pour lui, le problème n’a pas été un manque d’anticipation par les régulateurs et les spécialistes, mais un manque d’outils pour faire quoi que ce soit. La plupart des régulateurs n’avaient dans certains cas tout simplement pas les pouvoirs nécessaires pour empêcher différents dysfonctionnements, dans d’autres pas les moyens (le budget du régulateur est en général assez ridicule face à celui des institutions qu’il est censé réguler), quand ce n’est pas la législation elle-même qui fait en sorte que le régulateur soit impuissant, comme aux Etats-Unis où l’on n’a rien trouvé de mieux à faire que de mettre les régulateurs bancaires en concurrence, en permettant aux banques de choisir leur régulateur dans certains cas. Voir aussi le deuxième billet de Mathieu, qui signale en outre que même The Economist avait mis en garde contre la bulle immobilière américaine et ses conséquences possibles.

Résumons. I) Effectivement la macroéconomie « visible » n’a pas servi à grand chose pour prévoir et comprendre la crise, parce qu’elle s’intéresse aux fluctuations « normales » de l’économie. II) D’autres champs comme la « macro-finance » ou même la finance tout court avaient en revanche beaucoup de choses à dire, sauf que personne n’écoutait ou ne voulait entendre.

III. La macroéconomie : vitrine, facilitateur de pratique, ou bouc émissaire ?

Il y a donc de mon point de vue un gros malentendu. On reproche à la macroéconomie des fluctuations de ne pas être utile pour régler la crise actuelle, ce qui a à peu près autant de sens que de reprocher à la seconde générale de ne pas enseigner à découper du jambon. Alexandre en déduit que le prestige de la macroéconomie en sort terni et que, comme la macroéconomie est la vitrine de l’économie, c’est un problème qui se pose à l’ensemble de la profession.

Mathieu répond en substance qu’il faut peut-être songer à changer de vitrine. J’irai même plus loin : l’un des gros problèmes affectant la communication de l’économie envers le public, c’est que nous avons trop longtemps gardé comme vitrine l’un des champs les moins propices à cette fonction. Les contributions récentes sont techniques, peu intuitives, décevantes en temps de crise (puisque en général leur objectif n’est pas d’étudier les crises), très difficiles à expliquer, trop faciles à déformer, et trop en concurrence avec ce qu’Alexandre nomme les « ready-made economics ». C’est un peu comme si la physique avait pour vitrine la météorologie !

On comprend que les débats sur les politiques keynésiennes aient pu focaliser l’attention du public dans les années 1950-1970. C’était facile à expliquer, important, recoupait des débats politiques attirant l’attention etc. Mais ça ne correspond plus du tout à l’état de la macroéconomie des fluctuations aujourd’hui : rien de plus technique et de plus ennuyeux qu’un débat entre deux macroéconomistes contemporains sur comment calibrer un modèle, quels moments privilégier, quelles restrictions faire et autres questions palpitantes (ouf, c’est là que mes collègues me reconnaissent).

Un autre problème avec le fait de prendre la macroéconomie des fluctuations comme vitrine, c’est que c’est un champ qui est fait pour faire naître des malentendus sur ce que font les économistes. D’abord les non spécialistes comprennent « modèle macroéconomique » comme « modèle visant à représenter toute l’économie », et sont donc scandalisés d’apprendre qu’il n’y a pas de banque ou pas de secteur financier un peu riche dans le modèle. Premier gros malentendu. Ensuite ce sont des modèles donnant des prédictions chiffrées et même des recommandations de politique économique. Gouvernements et banques centrales adorent à juste titre ce genre de modèle : on appuie sur le bouton et l’ordinateur donne la décision à prendre. Et d’aucuns d’en déduire que c’est ce que doit être un modèle économique : vous entrez les données de l’économie et le modèle vous dit quels doivent être les taux de la banque centrale, le niveau des dépenses budgétaires etc. Second gros malentendu.

A travers cette vitrine, l’économie souffre en outre beaucoup de l’image de conseillère du prince, qu’elle se trimbale depuis les mercantilistes. Chaque mesure économique est d’emblée vue comme politique, l’économie est perçue comme idéologique et non scientifique. Le fait même que la vitrine soit un champ où la place du normatif est si importante est sans doute un mauvais point. Sans aller jusqu’à la tour d’ivoire, on a quand même besoin d’un minimum de sérénité pour la recherche, on ne peut pas en permanence se faire taper dessus par tous les quidams qui ont une formation en économie suffisante pour troller sur lemonde.fr (comprendre : nulle). Pourquoi pas d’autres vitrines? Après tout la physique n’a pas comme vitrine des trucs simples de la vie de tous les jours, les médias s’enthousiasment sur le boson de Higgs qui n’est quand même pas hyper funky. Pourquoi l’économie industrielle ou la théorie des enchères ne pourraient pas être des vitrines de l’économie, plutôt que le champ le plus riche en crackpots en tous genres ?

Enfin, les économistes sont-ils responsables de ce triste état de fait ? Pouvons-nous décider de changer de vitrine et de commencer à mettre en avant les réussites de la profession dans d’autres champs que la macroéconomie des fluctuations ?

Je pense que ce n’est pas si simple, parce qu’au fond cela arrange beaucoup de gens de pouvoir en permanence taper sur les économistes. D’abord, peu de gens sont prêts à abandonner l’idée rassurante qu’un « bon » modèle de l’économie est possible, qui dirait enfin sur quel bouton appuyer et quand (et guiderait les chefs d’entreprise, tant qu’à faire). Il faudrait alors réfléchir vraiment aux problèmes complexes, consulter différents économistes, prendre en compte différents éléments avant de prendre une décision informée. Il est beaucoup plus confortable de faire ce que dit un modèle, n’importe lequel, et de rejeter la faute sur le modélisateur si la décision est mauvaise. Le bashing sur les modèles quantitatifs en finance relevait exactement de la même logique.

Il y a une relation malsaine entre le public et la science économique, qui rappelle un peu la relation névrotique du public aux hommes politiques que décrivent Alexandre et Stéphane dans Nos phobies économiques. On attend des économistes des solutions miracles, ce qui suscite évidemment de grosses déceptions, mais fournit heureusement des boucs émissaires tout trouvés. Keynes espérait qu’après lui les économistes seraient un peu comme des dentistes, quelque part ce n’est devenu que trop vrai : les économistes disent des choses que le public ne veut pas entendre (par exemple « attention, on est peut-être au bord d’une crise »), proposent des remèdes douloureux qui ne sont donc pas acceptés, le mal empire et on en rejette la faute sur eux. Ce rôle de bouc-émissaire est d’ailleurs nouveau. On était plus habitué à voir l’économie comme un « facilitateur de pratique », pour parler bourdieusien : si pour des raisons purement politiques un parti veut mener la réforme X et que par chance quelqu’un trouve une théorie économique Y justifiant X, la théorie Y sera citée, et si une telle Y n’existe pas alors on trouve simplement d’autres arguments pour justifier la réforme.

Evidemment, je ne dis pas que la profession soit entièrement blanche, et cela me pose tout de même un problème de voir qu’autant d’efforts ont été consacrés à résoudre des questions peut-être secondaires, de l’énergie gaspillée dans des vieilles querelles d’écoles (ce qui est d’autant plus idiot que les écoles elles-mêmes ont disparu). On peut exonérer la macroéconomie en tant que champ sans exonérer un certain nombre de macroéconomistes, notamment certains qui montrent qu’ils ne sont pas conscients de ne pas avoir d’outils pertinents pour comprendre la situation, ou d’autres qui découvrent en 2012 le modèle IS-LM, voire la droite à 45 degrés. Je pense néanmoins qu’il y a eu un début de remise en question. De plus, la concurrence pour la publication est telle que tous ceux qui le peuvent se précipitent sur les sujets d’actualité (« topical », en jargon d’économiste), si bien que plus d’articles ont probablement été publiés dans les dernières années sur les crises financières et les dysfonctionnements de la finance en général qu’au cours des cinquante années précédentes. En revanche les centaines de commentateurs « demi-habiles » (pour reprendre l’expression du très pascalien Mathieu) eux ne se sont guère remis en question. Pourtant, si tous ceux qui perdent leur temps à crier haro sur l’économie « orthodoxe » et à réclamer qu’on résolve la crise en étudiant le comportement des fourmis s’affairaient à des taches plus productives, cela aurait probablement un impact significatif sur la croissance.

Licence Creative Commons – Auteur:Jean-Edоuard Cоlliard

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