Des économistes chic et choc

Cela date un peu maintenant (septembre 2007, comme c’est loin, mon arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-grand-mère n’avait même pas encore connu son premier tag), mais Naomi Klein, journaliste et activiste canadienne, a sorti un livre intitulé The Shock Doctrine: The Rise of Disaster Capitalism. En fait je ne parlerai pas tellement de ce livre, non pas parce que je ne l’ai pas lu, ce qui ne serait pas une raison suffisante, mais parce que Joseph Stiglitz en a déjà parlé (et peut-être que lui l’a lu, je dis bien peut-être).

Apparemment, ce livre revient sur quelques épisodes historiques marquants et montre comment dans chaque cas des crises économiques, politiques voire humanitaires importantes ont servi à mettre en place des réformes impopulaires, qu’il ne faudrait surtout pas qualifier de néo- ou ultra-libérales mais c’est quand même bien pratique pour savoir de quoi on parle(1). Retour donc sur l’expédition de Friedman au Chili, la mission évangélisatrice des Chicago Boys un peu partout en Amérique du Sud comme en Europe de l’Est, les expériences du FMI en Russie ou en Asie, les décisions des Républicains après le passage de l’ouragan Katrina ou les attaques du 11 septembre.

Même si j’aurais tendance à être assez méfiant à l’égard de cet amalgame, d’après Stiglitz, l’ouvrage, bien documenté puisqu’il fait quand même 500 pages, arrive à montrer de manière convaincante que ces différentes crises ont été exploitées consciemment par Chicago Boys et autres comme des opportunités pour vendre des politiques « néo-libérales » présentées comme des « thérapies de choc ».

En parcourant un peu Google, on se rend compte que cette thèse est perçue comme assez provocatrice et que le débat est donc « les crises sont-elles exploitées pour mettre en place un programme politique et économique particulier ? ». Pour ma part je ne trouve pas cette thèse si provocatrice ; d’abord parce qu’on pourrait aller plus loin en se demandant si certains dirigeants ne cherchent pas volontairement à maintenir des sociétés dans un état de crise et donc d’anxiété permanents afin de promouvoir ces mêmes politiques – c’est notamment le point de vue de Corey Robin dans La peur, histoire d’une idée politique. Ensuite parce que cela n’a rien de surprenant ni de nouveau. Lorsqu’on lit l’histoire de l’adoption du keynésianisme, on pourrait dire exactement la même chose : c’est la crise de 1929 qui crée le vide théorique qui permettra au keynésianisme de s’imposer après la deuxième guerre mondiale, des Keynes Boys débarquent dans différents pays européens dévastés par la guerre et en pleine crise à la fois économique et politique (crainte d’une prise de pouvoir par les communistes) pour expliquer ce qu’il faut faire. Idem d’ailleurs pour le communisme, puisqu’à l’Est dans la même période la nationalisation peut aussi être vue comme une méthode séduisante pour régler la même situation de crise. Dans les deux cas d’ailleurs, comme aussi dans le cas des politiques d’inspiration friedmanienne, ces politiques sont vues comme étant celles qu’applique un « Grand » et à qui il est censé devoir sa réussite.

En réfléchissant plus avant, on peut même trouver de nombreux autres exemples et se convaincre que le phénomène est au fond d’une grande banalité : pour changer de politique, il faut que l’ancienne ne résolve pas un certain nombre de problèmes importants. Tout programme politique un tant soit peu radical ne peut être appliqué que lors d’une crise, parce qu’il s’agit d’une conjoncture « fluide », comme dirait Michel Dobry, où les possibilités de changement sont énormes. Il en va de même d’ailleurs du champ scientifique que du champ politique : le choc pétrolier est l’occasion d’un changement radical de paradigme en macroéconomie, dans une période de forte incertitude où les économistes sont pour un moment décriés comme des imposteurs, et la crise boursière qui accompagne le mouvement voit l’adoption par les gérants de portefeuille des nouvelles méthodes quantitatives en finance, qui prennent également un essor nouveau. Même encourager la formation d’une crise pour imposer ses idées n’est peut-être pas si nouveau puisque selon certains historiens c’est exactement ce qu’auraient fait les révolutionnaires français pour imposer leurs vues.

Si le constat de Naomi Klein n’est donc pas si surprenant, son point de vue me semble intéressant pour répondre à une question qui ne peut que déranger l’économiste : comment se fait-il qu’aujourd’hui encore les débats de politiques économique gardent si souvent un arrière-plan « keynésiens contre monétaristes » alors que les deux théories ont sacrément du plomb dans l’aile, et que de plus on dispose aujourd’hui de beaucoup de travaux plus pragmatiques et pertinents pour la politique économique, et probablement plus mesurés (dans telle et telle situation une politique plutôt keynésienne aura plutôt tels effets, et une plutôt monétariste plutôt tels autres, à vous de choisir). Est-ce parce que tout le monde regrette l’époque du disco ?

Le monétarisme, comme le keynésianisme ou le marxisme, ont ceci de particulier que ce sont des doctrines économiques appuyées sur de puissantes idées politiques. C’est probablement assez évident pour le marxisme ; pour le keynésianisme, il a dû son succès non pas tant grâce à la logique de l’accélérateur ou raffinement de la théorie qu’à la solution politique qu’il pouvait représenter : par le déficit budgétaire et éventuellement au prix de l’inflation on élimine le chômage et la menace que représentent les partis ouvriers sans avoir à faire baisser les salaires nominaux, ce qui se révèlerait également explosif. On comprend que cela ait pu séduire gouvernants et milieux d’affaires. Pour le monétarisme, sa force de persuasion tient sans doute également beaucoup à la solution politique qui lui est associée, même si elle est probablement trop optimiste : commencez par assurer la liberté du marché et des forces économiques, et nécessairement les libertés politiques suivront tôt ou tard. On comprend là encore qu’installer « à terme » la démocratie dans une dictature à si peu de frais, sans avoir à mécontenter un chef d’Etat qui, pour dictateur qu’il soit, n’en est pas moins un allié, et en offrant de saines perspectives d’investissement à ses citoyens est une solution réellement séduisante.

Or aujourd’hui, du moins il me semble, les théories économiques n’ont plus un tel horizon politique. C’est d’ailleurs tout à fait normal, et même tant mieux car je ne suis pas sûr que Capitalisme et Liberté soit l’ouvrage qui fasse le plus honneur à Friedman. Beaucoup d’économistes aujourd’hui pourraient à mon avis souscrire à l’idée que leur rôle est de présenter les choix politiques possibles et quelles seraient leurs conséquences économiques les plus probables, pas de dire qu’il n’y a qu’une seule solution compatible à la fois avec l’efficacité économique et la « liberté de l’homme » ou la « dignité du travailleur », au choix. Mais cette posture plus scientifique par rapport aux économistes des générations précédentes est probablement plus faible sur le plan politique ; on a d’ailleurs vu les économistes gênés pendant les élections présidentielles : dès lors que ce ne sont pas deux théories hermétiquement closes qui s’affrontent et qu’on est un tant soit peu honnête intellectuellement, difficile de soutenir toutes les propositions de l’un ou l’autre candidat. A gauche, Thomas Piketty a été probablement le plus loin dans le soutien à Ségolène Royal, mais se trouvait nécessairement gêné sur quelques points,d’autres ont affiché un soutien plus distant et plus critique, mais donc aussi beaucoup moins visible. A droite, Olivier Blanchard a soutenu Nicolas Sarkozy tout en étant forcé d’admettre que son programme économique était absurde, mais qu’il pensait néanmoins que son promoteur ne l’appliquerait pas et ferait des choses bien à la place (malheureusement, ses anticipations n’étaient pas rationnelles sur ce point…). Bref, l’engagement des économistes de l’ère post-disco est encore en train de trouver ses marques.

Si le « néo-libéralisme » est souvent vu comme la seule idéologie encore organisée et active, c’est peut-être parce qu’il est issu de la dernière offensive théorique de la science économique avant sa dernière phase plus « mature » et plus scientifique. Que faire alors pour se débarrasser de la pollution du débat public par des économistes auto-proclamés qui ne s’embarrassent pas de la contradiction des faits avec leur théorie, et ont souvent bien compris l’intérêt politique de propager l’idée que la société est en crise ? La bonne solution n’est probablement pas de monter une idéologie pseudo-scientifique concurrente en face. C’est peut-être aux citoyens et aux hommes politiques de regarder les théories économiques dont ils disposent, d’évaluer leurs conséquences et les possibilités politiques qu’elles offrent et de s’en servir. Ce qui suppose que l’économie soit largement enseignée et diffusée, et aussi qu’on donne plus de cours d’économie (ou des meilleurs) à l’ENA. Enfin, si déjà quand un membre du gouvernement dit « Comment ça nous avons favorisé les Français les plus riches ? Vous voulez dire aux Français qu’il faudrait revenir sur nos réformes grâce auxquelles 95% des Français ne paient plus de droits de succession ? » il pouvait y avoir à l’avenir une personne sur un plateau de télévision comportant quand même un certain nombre de titulaires du baccalauréat pour dire « Euh… vous savez que c’était déjà le cas de 85% d’entre eux avant vos réformes et qu’elles n’ont donc porté que sur les 15% les plus riches ? », ce serait déjà bien.

Ah mais non je suis bête, l’économie on en fait déjà en histoire de toute façon…

(1) Si quelqu’un m’embête avec ça il me copiera 100 fois le théorème de Thomas, en vertu duquel le sociologue a généralement raison d’avoir tort avec tout le monde

Licence Creative Commons – Auteur:Jean-Edоuard Cоlliard

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