Mars attacks !

Pour cause de flemme intense et d’heure tardive, les termes quelque peu techniques ne sont pas définis de manière sérieuse, mais peuvent l’être en commentaires si la demande se fait pressante. Il va de soi que si un commentateur veut s’en charger pour moi, il a ma (laïque) bénédiction.

Le fait est assez largement passé inaperçu mais le président de la République, à l’occasion de son voyage en Guyane et désirant probablement « prendre de la hauteur », a évoqué la nécessité de lancer un programme mondial pour l’exploration de la planète Mars. Etant donné le coût prohibitif de ce genre d’expéditions, on est étonné de constater qu’au fond l’économie de l’espace n’est pas un champ encore très développé, alors que le droit de l’espace repose déjà sur des fondements théoriques solides (qui s’avèreraient probablement nettement plus fragiles si d’aventure l’espace se révélait moins inintéressant et inutile qu’il n’est pour le moment).

Afin de commencer à éclairer un peu la question (en plus Tim Burton est à l’affiche, c’est le moment !), essayons de décrire quelques caractéristiques du bien « planète Mars » pour savoir s’il est économiquement souhaitable et possible d’aller y mettre les pieds, et comment (dans le cadre d’un programme mondial, international, national, privé ?).

La caractéristique de la planète Mars qui saute le plus aux yeux, c’est qu’au fond on ne sait pas très bien à quoi son exploration et sa « conquête » pourraient servir. C’est ce qu’on appelle un bien d’expérience : on ne sait pas exactement ce qu’il vaut avant de l’avoir acheté et consommé. C’est par exemple le cas des dîners au restaurant, des livres, des films, de certains biens durables etc. Comme dans ces cas-là, l’incertitude qui règne sur la qualité du bien se prête à toutes sortes de manipulations du « consommateur » ; scientifiques, industriels et politiques cherchant à obtenir crédits de recherche, commandes et popularité peuvent par exemple prétendre, tout en n’en sachant rien, que l’exploration spatiale amorcera pour l’humanité une ère nouvelle, que de nouveaux matériaux seront découverts sur l’astre à explorer, que sa conquête est essentielle à la sécurité nationale etc. Toute ressemblance avec ce qui s’est passé pour la conquête de la Lune serait bien sûr purement accidentel. On pourrait ramener l’incertitude sur l’utilité de l’exploration de Mars à deux possibilités relativement simples : soit elle sert à quelque chose, en quel cas on pourra dire que Mars est un bien, soit elle ne sert à rien du tout.

Cas numéro 1 : il y a plein de choses aussi passionnantes qu’inconnues à faire sur Mars

Tout dépend alors de ce que sont ces choses passionnantes mais inconnues, mais sans même les connaître on peut encore distinguer plusieurs possibilités. Surtout, ce qui compte pour la réalisation d’un projet d’exploration de Mars est ce que les décideurs pensent que l’on peut faire sur Mars (selon le fameux théorème de Thomas).

a. Mars est-elle un bien collectif pur ? Et même un nouveau bien collectif international (avec un système monétaire stable ou la couche d’ozone) ? Ce serait le cas si les découvertes faites sur Mars devaient inévitablement profiter à tout le monde, et qu’il n’était pas possible d’en priver ceux qui n’auraient pas collaboré au grand projet mondial. Les amateurs de science-fiction peuvent penser par exemple que l’on découvrira sur Mars des secrets technologiques laissés par une ancienne civilisation extraterrestre, tellement formidables qu’ils seront instantanément copiés par tout le monde et ne seront pas soumis à des brevets. Les autres peuvent toujours considérer que poser le pied sur Mars est en soi un « grand pas pour l’humanité » et donc un bien, et que la nationalité du pied en question n’a pas grande importance. Ces deux cas seraient catastrophiques pour la coopération mondiale en faisant naître le problème bien connu du passager clandestin : si les Etats-Unis sont capables d’aller seuls sur Mars, autant attendre qu’ils y aillent et profiter de leur découverte. S’ils ont besoin de l’aide de l’Europe, les autres pays n’ont aucune raison de participer. S’il faut encore plus de gens, d’une manière générale, chacun peut attendre que les autres aillent sur Mars et un long délai peut s’instaurer à la suite duquel une coalition minimale d’Etats décide d’y aller.

b. Mars est-elle un bien privé ? On pourrait imaginer par exemple qu’à terme on puisse développer sur Mars différentes exploitations extractives, ou des industries très spécifiques, ou bien qu’on y construise des hôtels de tourisme de luxe, ou au contraire des centres de détention pour mineurs. Dans tous ces cas, il suffirait de découper Mars en petits morceaux et de donner aux différents pays explorateurs une part proportionnelle aux montants engagés dans l’aventure commune par exemple. Pour l’instant c’est contraire au droit de l’espace, bien sûr, mais il ne faut jurer de rien. En tout cas cette formule permettrait effectivement une collaboration mondiale autour du projet, puisque chacun est rémunéré en terres martiennes à la hauteur de sa contribution. Mais la coopération mondiale n’est pas alors la seule solution : on peut imaginer que plusieurs équipes se fassent concurrence, voire que des entreprises privées prennent part à la course. Solution qui serait assez inefficace vu que nous sommes probablement en présence d’un monopole naturel : il n’est pas très utile que deux équipes de recherche travaillent en parallèle et sans communiquer sur un même projet très coûteux, qu’elles envoient deux fusées différentes etc.

c. Mars est-elle un bien de club ? C’est le cas si l’on peut interdire l’accès aux découvertes faites sur Mars à ceux qui ne font pas « partie du club », mais que le bien n’est pas moins intéressant pour un membre du club parce que d’autres membres le consomment aussi. C’est par exemple le cas des autoroutes à péage quand elles ne sont pas trop encombrées. Dans ce cas précis on voit mal à quoi cela correspondrait, en effet quel que soit le type de découverte fait sur Mars il vaudrait toujours mieux être le seul à la faire pour pouvoir la vendre aux autres sur Terre. C’est dommage parce que ce cas serait probablement le plus bénéfique pour un programme mondial d’exploration de la planète Mars : tous ceux qui participeraient au programme auraient accès au bien « Mars », et les autres non. Il faudrait néanmoins fixer un seuil minimum de participation et personne n’aurait intérêt à participer davantage, mais au moins tout le monde participerait sous certaines conditions.

d. Dernière possibilité, un peu mixte, assez intéressante. Supposons que les explorateurs mettent la main sur une découverte scientifique importante, et qu’ils puissent la breveter mais seulement en commun. Supposons en outre que la probabilité de faire cette découverte est d’autant plus importante qu’il y a de pays collaborant au projet. D’un côté vous avez intérêt à ce que beaucoup de pays collaborent avec vous pour augmenter les chances de succès, mais de l’autre vous serez plus nombreux à vous partager les bénéfices du brevet. D’où, c’est un classique des modèles de prospection paraît-il, deux équilibres possibles : une petite équipe se lance avec de faibles chances de succès mais peut remporter une fortune, ou une grande équipe se lance avec de fortes chances de succès, mais sur un projet moins rentable pour chacun en cas de succès. Mars serait alors un bien rival, « excludable », mais bénéficiant d’effets de réseaux.

Cas numéro 2 : Mars est décidément une planète sans intérêt, un peu comme la Lune est d’un point de vue économique un satellite assez inintéressant

Ce cas n’est pas nécessairement le plus négatif pour une conquête rapide de la planète rouge (qu’on pense, là encore, à l’exemple de la Lune). La classification utilisée dans le cas numéro 1 nous permettra d’aller un peu plus vite. Il est possible en effet que Mars en elle-même n’ait aucun intérêt, mais que le fait d’aller sur Mars en ait un. On peut envisager alors de nombreux scénarios possibles. Par exemple :

a. Aller sur Mars n’a d’autre intérêt que d’être source de prestige pour le ou les pays qui y parviennent. Mais évidemment il est bien plus prestigieux de réussir à aller sur Mars tout seul que de réussir à deux ou plus. On se retrouve à peu près dans le cas de la conquête de la Lune, et dans une situation proche de 1. d, où la coopération mondiale est donc peu probable.

b. Aller sur Mars n’a pas d’intérêt mais permet de développer des technologies qui se révèleront utiles par la suite, ou bien permet d’effectuer des repérages spatiaux qui seront intéressants lorsque la technologie nous permettra de tirer quelque chose de l’exploration du système solaire. Dans ce cas tout dépend des gains que l’on espère retirer et de l’horizon sur lequel on espère les retirer. S’il s’agit de s’entraîner pour une conquête « utile » de Mars qui aurait lieu dans 100 ans, on peut penser que d’éventuels brevets n’iront pas jusque-là et qu’on est dans le cas d’un bien collectif pur, cas 1. a. En revanche, si l’on espère découvrir grâce au programme spatial une technologie révolutionnant à court terme la fabrication des friteuses ou de nouveaux matériaux permettant de fabriquer des chaussures de ski qui ne fassent pas mal aux pieds, on est plus dans le cas 1. b.

c. Aller sur Mars ne sert à rien, mais fait tout de même très chic sur le C.V. des chefs d’Etats participant au programme. En plus ça permet de fournir de l’activité à des entreprises qu’on aime bien, de donner des emplois dans des régions qui en manquent comme la Guyane (par exemple), bref c’est politiquement intéressant. On est alors quelque part entre le bien de club (1. c.) et le cas 1. d. et la coopération internationale semble alors très possible.

Au fait, un physicien égaré sur ce blog pourrait-il me dire à quoi exactement l’exploration de Mars est censée servir, et ce qu’ont déjà rapporté les petits robots mignons qui y ont été envoyés ? On pourrait ainsi trancher entre les différents cas. En attendant on a ici une jolie preuve que l’analyse économique permet de parler facilement de choses dont on ignore à peu près tout, c’est pourquoi j’en conseille l’étude à qui veut briller en société.

Licence Creative Commons – Auteur:Jean-Edouard Cоlliard

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