Dis-moi comment tu te gares…

… je te dirai pour qui tu votes !

Parmi les multiples raisons qui nous ont fait bien ralentir le rythme ces derniers temps, l’une se détache comme nettement plus sympathique que les autres : nos deux premières semaines de vacances depuis, euh, longtemps. La deuxième partie nous a menés en Bourgogne, où les débutants en voiture que nous sommes ont observé un phénomène qui nous a paru relativement surprenant : alors que le stationnement dans certaines villes était exclusivement payant (à des tarifs plus ou moins modiques), il se trouvait dans d’autres fonctionner uniquement sur le principe de la « zone bleue » (pour ceux qui n’auraient pas encore leur code de la route, comme c’était notre cas il y a peu : le stationnement en zone bleue est gratuit, mais limité à un certain temps, au-delà duquel l’agent municipal a loisir de verbaliser), qu’à titre purement égoïste nous avions tendance à préférer (jeunes et bien portants, mais doctorants donc sans le sou, nous préférions, surtout quand c’était Jean-Edouard qui se chargeait des valises, marcher un brin sans payer que faire moins de mètres à pied pour plus cher).

Plus précisément, le stationnement était « bleu » à Avallon et à Nevers (avec cependant des horodateurs dans le centre-ville stricto sensu), tandis qu’il était payant à Beaune, Vézelay et Semur-en-Auxois (une heure offerte dans cette dernière localité). Après vérification, soit sur place (le maire d’Avallon étant fier d’annoncer dans la brochure touristique de la ville qu’il était vice-président du conseil régional, la déduction était vite faite ; à Beaune, inutile de se poser la moindre question, la ville étant quasiment exclusivement peuplée de restaurateurs et d’agriculteurs), soit sur Wikipedia à notre retour, nous avons constaté qu’Avallon et Nevers étaient régies par des maires socialistes, tandis que Beaune et Vézelay l’étaient par des maires UMP. Le maire de Semur-en-Auxois a été élu sans étiquette, mais a été il y a longtemps candidat FN (et a délégué son premier adjoint aux « affaire (sic) patriotiques »).

Il n’est évidemment pas question d’en tirer une quelconque règle universelle, d’autant que notre échantillon riquiqui n’est pas forcément représentatif (il y a même à coup sûr un biais de sélection, puisque nous n’avons visité que des villes présentant a priori un certain attrait pour les touristes – encore que nous déconseillions Nevers – et qui avaient très bien pu prendre en compte le passage desdits touristes ) et qu’il y a, comme dirait Douglass North, une certaine path dependency (dépendance de sentier) dans le choix du mode de stationnement urbain. Il n’empêche que sur le moment cette concordance nous a arraché plus qu’un sourire : une idée de billet de blog.

Les deux modes de stationnement décrits ci-dessus correspondent en effet à deux conceptions de l’économie (le système économique, pas la discipline scientifique) bien distinctes : l’économie « de gaspillage » pour le parking payant, et « de pénurie » pour la zone bleue. Les différences entre ces deux systèmes ont notamment été décrites en creux par l’économiste hongrois Janos Kornai dans son ouvrage le plus célèbre (il était cependant déjà reconnu internationalement avant sa parution) : Economics of Shortage La thèse principale de Kornai, qui était aux premières loges pour faire des observations sur le terrain, est que la pénurie chronique régnant dans les pays du « Bloc de l’Est », loin d’être la conséquence de décisions politiques individuelles, notamment en terme de hiérarchisation industrielle, ou de mauvaises procédures dans la planification, est inhérente au système « socialiste », i.e. communiste pour l’acception moderne.

La notion de contrainte budgétaire est centrale dans la démonstration de Kornai. La microéconomie classique suppose toujours que les entreprises, comme les consommateurs auxquels elles ressemblent d’ailleurs de façon suspecte (lien à visiter si vous sentez que je commence à écrire chinois et ne parlez pas cette jolie langue), dépensent entièrement leur budget productif, de la façon la plus efficace possible, et que ce budget dépend d’ailleurs exclusivement des revenus attendus de la vente des produits, ou plus précisément de la quantité vendue (les entreprises sont supposées être « preneuses de prix » – price-takers – du fait de la concurrence et ne peuvent jouer que sur les quantités ).

Dans le système communiste, les prix ne sont pas donnés de façon exogène : ils dépendent des coûts annoncés par le producteur, auxquels s’ajoute éventuellement un mark-up. En outre, la firme n’a pas à supporter d’incertitude sur la quantité de produits qu’elle pourra écouler, ni d’ailleurs à redouter la faillite comme l’entreprise capitaliste ; sa contrainte budgétaire est « lâche » (soft). Dès lors, elle n’a aucune incitation à optimiser son processus de production, pas davantage à limiter d’elle-même la quantité d’inputs qu’elle se procure – et son responsable en a moins encore, lui qui comme pas mal d’êtres humains a un besoin (potentiellement inconscient) de se sentir grand, fort et puissant en étant à la tête d’une usine qui produit beaucoup. Ainsi, au niveau agrégé, les entreprises absorbent-elles une partie beaucoup trop importante de la production des autres entreprises, laissant les consommateurs en situation de pénurie. [On pourra tout de même ajouter ici que si le planificateur arbitrait en faveur des réclamations des entreprises produisant des biens de consommation, non récupérables par leurs consoeurs, plutôt que celles des entreprises produisant des biens intermédiaires, cette pénurie serait bien moindre]. Les consommateurs, quant à eux, peuvent avoir une contrainte budgétaire « liée », mais celle-ci sera due à l’utilisation de substituts (à défaut de bananes, on boit de la vodka), ou à une inflation soit réprimée, soit galopante (quand elle n’est pas observable, par exemple quand on la calcule sur les prix pots-de-vodka inclus) sur les biens de consommation.

Pour ce qui est de l’économie de gaspillage, autrement dit capitaliste, elle se traduit par des déviations continuelles de l’équilibre général tout beau tout efficace (sur le marché des biens, mais aussi par exemple de l’emploi…) sur lesquelles il n’est à l’heure actuelle guère besoin d’épiloguer. Jean-Edouard ajoutera qu’il suffit de se promener au rayon « mode femmes » d’un grand magasin type Printemps pour comprendre toute la pertinence de la terminologie. A mon humble avis, cette remarque qui se voulait misogyne (peuh !) illustre en fait pourquoi le capitalisme a vaincu in fine : il avait la meilleure moitié de l’humanité pour lui !

Forts de cet arrière-plan théorique et historique, d’un séjour à Avallon et après avoir au passage proposé une théorie simple et élégante expliquant la victoire du capitalisme sans recours à aucun lama, revenons à la comparaison entre zones bleues et paiement par horodateur. Dans le premier cas, les places étant gratuites, elles sont très vite occupées si bien qu’il y a rapidement pénurie. Le bon côté de la gratuité est qu’il n’y a aucun gaspillage puisque le nombre de places vides est réduit au minimum (dans le cas où il reste des places gratuites non occupées la place de stationnement cesse d’être un bien rare) ; en revanche rien ne garantit qu’elles ne soient pas occupées par des automobilistes qui pourraient très bien se garer ailleurs ou dans leur propre garage, tandis que des touristes pressés pour qui l’utilité d’une place de parking est plus forte tournent pendant des heures sans trouver où se garer : on a donc rationnement des consommateurs. Dans le cas du stationnement payant, seuls utiliseront les places les automobilistes pour qui l’utilité d’une place est supérieure au prix : ainsi les places sont distribuées aux consommateurs dont la propension à payer est la plus forte, ce qui est économiquement plus efficace mais peut aller contre l’équité (les consommateurs plus riches peuvent simplement avoir une utilité marginale de l’argent plus faible et prendre toutes les places, obligeant les mamies à retraite minuscule à marcher). En revanche, puisque la demande connaîtra des aléas tandis que le prix du stationnement ne pourra pas changer tous les jours, il se peut fort bien que restent inoccupées des places qui auraient été prises si elles avaient été gratuites : on a donc gaspillage des places disponibles.

Licence Creative Commons – Auteur:Emmeline Travers-Cоlliard

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