Economie du terrorisme

J’avais envie d’appeler ce billet « pour que l’école dure, amis, donnez » mais ça n’a vraiment rien à voir au fond.

Il y a peu je trollais gentiment sur le blog d’éconoclaste, et suis retombé sur un ancien billet portant sur l’économie du terrorisme, dont il ressortait que les attentats suicides étaient généralement pratiqués non par des personnes peu éduquées et manipulées comme on aimerait le croire, mais par des gens qualifiés, compétents et éduqués dans les meilleures écoles (souvent européennes ou américaines).

L’explication proposée pour ce curieux phénomène venait du côté de la demande de travail. Je rappelle pour ceux qui ne sont pas familiers avec le jargon des économistes que ceux-ci sont les seuls au monde à considérer que c’est l’employeur qui demande un travail (du travail en fait) et l’employé qui en offre, l’explication côté demande de travail concerne donc les chefs de réseaux terroristes : l’organisation d’un attentat est chose délicate qu’on ne saurait confier au premier venu, de même qu’une bombe artisanale n’est pas gratuite, qu’il faut éviter que le candidat au suicide soit assez idiot pour se faire prendre et révéler des informations sur le réseau etc. Bref un chef terroriste un tant soit peu rationnel et prévoyant essaiera d’envoyer au casse-pipe des gens bien formés et intelligents, dont l’efficacité se trouve empiriquement confirmée lorsqu’on observe que statistiquement les attentats font plus de morts lorsqu’ils sont commis par des personnes plus qualifiées.

Je trouve cette théorie tout à fait séduisante, encore qu’il faudrait se demander si un chef terroriste n’a pas pour des personnes très qualifiées des usages alternatifs où leur avantage comparatif est plus élevé (formation, propagande, collecte de fonds, d’informations etc.). Bref on part comme souvent d’une observation empirique pour en tirer la théorie la plus simple à laquelle on puisse penser dans l’immédiat.

Une explication complémentaire se trouve à mon avis dans l’offre de terroristes (les gens qui sont candidats au suicide donc). Il paraît néanmoins un peu difficile pour l’économiste d’aborder le choix du candidat au suicide (encore que Becker s’y soit essayé mais bon) puisque celui-ci peut paraître difficile à rationaliser. C’est à mon avis une très belle occasion de mobiliser l’approche maussienne du don pour expliquer ce genre de comportements.

Pour les quelques économistes qui ont essayé d’appliquer la théorie du choix rationnel aux comportements religieux, le croyant cherche à échanger des biens matériels qu’il possède aujourd’hui contre des biens intemporels dans l’au-delà. Mais comme il est rationnel, il essaie d’obtenir les meilleurs « taux de change » possibles : quelqu’un de très riche donnera plutôt de l’argent, quelqu’un de pauvre et inactif un peu de son temps libre, un artiste des produits de son talent etc.

Difficile dans ce cadre de comprendre le choix du candidat au suicide très diplômé : il pourrait a priori plus profiter de sa vie, possède de l’argent à donner au réseau terroriste qu’il souhaite soutenir etc. C’est pour cette raison que la première explication qu’un économiste envisage à notre paradoxe réside du côté demande de terroriste.

Mais certains comportements religieux se comprennent mieux à mon avis dans le cadre du don que dans celui de l’individu maximisateur d’utilité. Pour certains croyants, la valeur de leurs actions n’est pas tant dans ce que reçoit l’autre (l’utilité que retire Dieu ou un réseau terroriste de leur contribution) que dans ce qu’ils perdent eux, dans leur sacrifice. Pour prendre un exemple canonique (c’est le cas de le dire), le sacrifice d’Isaac par Abraham a de la valeur non pas parce que Dieu aime particulièrement à se repaître du sang des premiers-nés, mais parce que son premier-né (et unique-né au demeurant) a beaucoup de valeur aux yeux d’Abraham. Autrement dit le don à Dieu ne peut guère être mesuré en vertu de ce que reçoit Dieu (qui a priori est assez indifférent entre les différentes choses qu’on peut lui offrir), il l’est donc en fonction de ce que perd le croyant.

Cette forme de don agonistique est à mon avis à la source de nombreux comportements. Beaucoup de gens tiennent par exemple à aller faire du bénévolat en Asie ou en Afrique, disons pour un mois. Je suis sûr que dans bien des cas ils auraient pu travailler un mois dans leur pays, reverser leur salaire à une association qui s’en serait servie pour embaucher quelqu’un sur place pour bien moins cher, en conséquence de quoi nos bénévoles auraient été plus heureux et les gens qu’ils souhaitaient aider aussi. Sauf que le don effectué aurait eu alors moins de valeur aux yeux du bénévole. Prenons le cas extrême d’une star de cinéma très riche : si elle donne quelques millions de dollars à une association personne ne trouvera ça extraordinaire, qu’elle passe deux jours à aider à la construction d’une école et tout le monde trouvera ça merveilleux, alors même que c’est inefficace.

Cette forme d’égoïsme dans la générosité (qui vaut mieux que l’égoïsme dans l’égoïsme, qu’on ne se méprenne pas sur ce que je dis) est à mon avis assez générale et permet en tout cas de bien expliquer le comportement de nos candidats à l’attentat suicide : c’est justement parce qu’ils sont éduqués et potentiellement riches et ont la vie devant eux que le sacrifice de leur vie a pour eux un vrai sens ; inversement le paysan miséreux qui fait la même chose n’a peut-être pas le sentiment de perdre tant que ça et peut douter que ce sacrifice suffise à lui gagner le paradis (c’est pourquoi il peut être important d’assurer des avantages matériels à sa famille en compensation par exemple).

Dans la même logique il est normal que Mahomet, en tant qu’homme, enjoigne aux femmes de se voiler, ce qui le prive plus que s’il le demandait aux hommes.

Cela ne remet d’ailleurs pas nécessairement en cause l’explication côté offre, il s’agit plutôt de la compléter puisqu’à la fin du billet d’Econoclaste on se demande toujours pourquoi ces gens diplômés acceptent de se tuer, même si on comprend pourquoi les chefs terroristes font appel à eux.

Notons d’ailleurs que si cette théorie supply-side est vraie il s’agit d’une excellente nouvelle (tout est relatif), espérons que les terroristes n’aient pas l’idée de faire le contraire et d’envoyer des paysans illettrés se faire tuer pendant que les terroristes les plus qualifiés sont plus nombreux pour organiser et financer des attentats. Cette forme de don est en effet extrêmement inefficace économiquement : on cherche à donner ce qui est le plus utile à soi-même sans se préoccuper de l’utilité qu’en tire celui à qui on donne, de ce point de vue c’est quasiment le contraire de l’échange marchand dans lequel on cherche à vendre ce qui est le moins utile à soi et le plus à l’autre.

Imaginons pour quelques instants que nous soyons dans un manuel de microéconomie standard cherchant à faire une place au don (pas très standard donc) et que les inévitables Alice et Bob possèdent chacun un stock de 50 baguettes et 50 bouteilles de vodka. Alice adore les baguettes et déteste la vodka, pour Bob c’est le contraire.

Hypothèse 1 : Alice et Bob sont des homines oeconomici rationnels et tutti quanti. Alice va chercher à échanger des bouteilles de vodka dont elle n’a que faire contre les baguettes de Bob ; Bob en revanche cherchera à se débarrasser des baguettes qui le répugnent et à acquérir de la vodka. Il y a donc de la place pour un échange bilatéral qui s’effectuera en tout bien tout honneur dans une boîte d’Edgeworth et soulèvera donc de nombreux problèmes dans lesquels nous n’entrerons pas. Au final on peut tout de même s’attendre à ce qu’Alice possède 100 baguettes et Bob 100 bouteilles, ce qui est optimal.

Hypothèse 2 : Alice adore Bob (que ce soit religieusement ou non) et Bob Alice. Alice ne peut prouver son adoration à Bob qu’en lui offrant les baguettes qu’elle adore aussi mais moins qu’elle n’adore Bob, tandis que Bob ne peut que lui offrir les vodkas dont il raffole mais moins que d’Alice. Au final Bob aura donc toutes les baguettes, qu’il n’aime pas, et Alice toute la vodka, qu’elle déteste, ce qui est la pire solution possible.

Cette forme de don aboutit donc à la pire allocation possible des ressources, c’est une forme d’antimarché. Du coup quand j’apprends que des historiens considèrent que certaines sociétés étaient dominées par le don, je me dis qu’il devait s’agir d’une forme de don assez faible, plus proche de l’échange, ou qu’il y avait autre chose.

Ainsi je me suis laissé dire que pour Duby le XIe siècle en Europe était dominé par la circulation des biens par le don, tandis que par la suite les échanges marchands l’emporteront. Anita et Alain Guerreau pourraient d’ailleurs servir à justifier qu’il s’agit bien de dons au sens fort puisque selon eux les échanges au Moyen-Âge se font au sein d’une communauté qui se pense en rapport avec Dieu, unie par la « caritas ». Mais dans une telle société tous les amateurs de vodka finissent avec des baguettes. Or justement cela crée des énormes gains potentiels à l’échange : une fois que vous avez donné des baguettes et reçu de la vodka en échange, vous pouvez aller voir quelqu’un d’autre et lui revendre ce que vous venez de recevoir. Le don, économiquement inefficace, suscite l’échange économiquement efficace, on s’en rend bien compte quand E-Bay est saturé de ventes juste après Noël.

Pour clore de manière synthétique sur le XIe siècle, la religion et le Moyen-Orient à la fois il est intéressant de penser aux croisades, exemple qui je l’espère convaincra les plus réticents de la différence entre don « fort » et don « faible ». Lors de la croisade des enfants, l’enfant qui part en croisade fait un vrai don qui ne peut se comprendre que dans une optique religieuse : c’est la personne qui n’a rien à retirer matériellement de la croisade et a le plus de chances d’y laisser sa peau, là c’est du don fort. Un gros seigneur normand sicilien qui part lourdement armé pour se tailler un royaume à la pointe de son épée et prétend vivre une intense expérience mystique se paye simplement la tête du monde (et de Dieu, mais on ne la lui fait pas). Reste à comprendre le comportement d’Etienne de Cloyes qui appela les enfants à la croisade(1) (et a fortiori de Nicolas, son homologue allemand qui les conduisit en Italie), et aussi des chefs de réseaux terroristes, mais à chaque jour suffit sa peine.

(1) Note d’Emmeline : la croisade des enfants française n’a en fait que traversé la France, au demeurant dans une relative discipline, avant que Philippe Auguste n’y mette bon ordre, et a donc fort bien pu être téléguidée pour culpabiliser les gros seigneurs susdits. La croisade allemande, en revanche, a été extrêmement meurtrière – mais les victimes n’étaient pas les chiens d’Infidèles escomptés – et s’est terminée pour certains dans les crevasses des Alpes, pour les plus chanceux dans un relatif esclavage italien, et pour d’autres enfin dans des harems d’Anatolie…

Licence Creative Commons – Auteur:Jean-Eduard Cоlliard

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