Increasing lectorate and economic blogography

Les personnes qui reviennent des Etats-Unis sont souvent animées par des idées quelque peu étranges : ainsi un ami et lecteur occasionnel du blog nous a demandé il y a quelque temps, d’abord des précisions sur l’étalon-or dont on lui avait vanté les mérites outre-Atlantique, et ensuite pourquoi nous ne bloguions pas en anglais de manière à élargir notre public potentiel. Ma réponse à l’époque consistait à dire que cela prendrait beaucoup de temps, qu’il était bien plus agréable d’écrire en français et que dans le cas contraire il faudrait qu’Emmeline écrive tous les articles, sous peine que je nous fasse perdre toute crédibilité (ce serait donc une bonne façon d’accroître mon pouvoir de négociation au sein du couple sur la répartition de l’activité bloguesque). Encore que, c’est elle qui a choisi ce titre… Enfin nous sommes très satisfaits de nos lecteurs et commentateurs actuels, sans grande envie d’aller chercher des trolls libertariens et autres.

Mais j’ai été récemment frappé d’une raison beaucoup plus importante et qui a peut-être quelque généralité. Elle est tirée de l’article de Krugman qui fonde la « nouvelle économie géographique » (“Increasing Returns and Economic Geography”, JPE, Vol. 99, 3), qui à l’origine parle de problèmes secondaires comme le commerce international, la mondialisation et la localisation dans l’espace des activités humaines, mais est aussi tout à fait pertinent pour analyser les choix linguistiques des blogs.

Supposons donc qu’il existe deux régions, France et Etats-Unis. Différentes personnes dans les deux pays se réveillent un matin avec l’envie de bloguer, et se demandent dans quelle langue ce faire. Supposons pour simplifier que tous les blogueurs parlent parfaitement anglais (mais seuls les blogueurs qui se réveillent en France parlent français), mais qu’une certaine proportion des internautes de chaque pays seulement parlent le français ou l’anglais en plus de leur langue d’origine.

Pour « exporter » ses idées vers les Etats-Unis, un blogueur français doit écrire en anglais et perdre ainsi une certaine proportion de ses lecteurs français. Ce faisant, il se trouve face à un public plus large, et surtout pris dans une blogosphère bien plus importante et plus active : il peut rebondir sur des débats, comparer les points de vue des autres, comprendre d’autant plus facilement les contributions des autres blogueurs qu’il est au fait des questions soulevées dans le débat public américain. En d’autres termes, ses coûts de production de billets de blog baissent du fait de l’externalité positive que les autres blogs ont sur lui, ce qui lui permet d’écrire plus de billets et d’être plus lu, ce qui flatte sa vanité.

On pourrait alors penser que tous les blogueurs ont intérêt à écrire en anglais de manière à profiter de ces externalités positives. Mais il est alors très intéressant d’être le seul blog francophone d’économie et d’attirer ainsi tous les consommateurs de blogs qui ne parlent pas anglais sans avoir à produire beaucoup de billets. A l’équilibre, il devrait être indifférent à un nouveau blogueur de créer un nouveau blog francophone ou un nouveau blog anglophone ; comme le marché anglophone est plus important et bénéficie de larges externalités positives, le nombre de blogs à l’équilibre sur ce marché doit être plus important (en d’autres termes, pour se priver de ces externalités en étant sur le marché français il faut y bénéficier d’une rente de monopole importante). La langue française agit comme une barrière naturelle à l’importation d’articles de blogs anglophones.

Pour ma part ce n’est pas tellement le cas puisque je trouve les blogs francophones plus sympathiques et originaux en général et ne consulte donc qu’assez peu la concurrence étrangère. Mais admettons.

Supposons maintenant que le niveau d’anglais des Français augmente. On pourrait s’attendre à ce que la production d’idées sur la blogosphère française s’en trouve améliorée du fait que les internautes peuvent puiser des informations à davantage de sources et proposer des commentaires plus pertinents. Mais l’effet le plus important est probablement qu’il devient alors beaucoup moins intéressant d’être un blogueur francophone, puisque bloguer en français donne un pouvoir de monopole sur un moins grand nombre de francophones. Le nombre de blogs francophones devrait donc baisser avec la hausse du niveau en anglais des Français.

C’est mon enseignement préféré de l’économie géographique : lorsque on construit une ligne de TGV entre Paris et Strasbourg, le principal effet n’est pas d’inciter les entreprises parisiennes à se localiser à Strasbourg, mais bien au contraire d’inciter les entreprises strasbourgeoises à se localiser à Paris et à ne garder qu’une succursale dans leur ville d’origine. La baisse des coûts de transport favorise l’inégalité entre les régions.

Dans le cas de l’économie géographique le processus peut s’inverser : au fur et à mesure que les entreprises quittent Strasbourg, les salaires y deviennent moins élevés. Si les coûts de transport baissent suffisamment, il peut redevenir intéressant d’y localiser des entreprises qui exporteront vers Paris. C’est ainsi que Krugman et Venables [1995] voient l’histoire du monde : dans un premier temps les coûts de transport sont très élevés et l’activité économique est répartie équitablement dans le monde, au cours du XIXe siècle les coûts de transport baissent énormément et toute la production manufacturière se localise dans le Nord, qui exporte vers le Sud contre des produits agricoles et des matières premières. A la fin du XXe siècle, une nouvelle baisse des coûts fait qu’il redevient rentable de produire des biens manufacturés dans le Sud pour les exporter vers le Nord, ce qui devrait être une ultime phase de l’histoire allant vers une répartition de nouveau uniforme de l’activité économique.

J’ai du mal à voir l’équivalent de la phase 3 pour les blogs, mais on peut à la rigueur la concevoir pour la recherche en économie : dans un premier temps le polyglottisme et les revues internationales sont plutôt rares, si bien que beaucoup de pays ont « leur » tradition économique. Au milieu du XXe siècle, les coûts de « transport » du savoir baissent : des revues, sociétés et congrès internationaux émergent, et il est plus facile d’ « exporter » ses idées. La recherche est caractérisée par d’importantes externalités positives, si bien que fort logiquement beaucoup de chercheurs se concentrent au même endroit. Lequel ? Celui qui apparaît alors comme un point focal : les Etats-Unis. Cette deuxième phase dure probablement toute la seconde moitié du XXe siècle. Mais l’histoire ne s’arrête pas là, car les coûts de « transport » continuent de baisser : les étudiants de tous pays maîtrisent de mieux en mieux l’anglais et via Internet il est assez facile de communiquer avec des revues ou des chercheurs internationaux sans se déplacer, bref, d’exporter ses idées et en importer d’autres. Or, du fait que la recherche économique est très concentrée aux Etats-Unis, la relative pénurie d’économistes ailleurs fait que s’y localiser permet de capter une rente, sinon monétaire (l’anomalie étant que les économistes restent bien mieux payés aux Etats-Unis qu’en France), au moins symbolique (il est probablement plus aisé de devenir conseiller économique de Sarkozy que d’Obama (voir ici). De ce point de vue la « fuite des cerveaux », dans les faits limitée (au sens où peu de cerveaux s’expatrient définitivement), a un frein endogène.

C’est donc la rationalité tranquille que nous continuerons à bloguer en français (je l’ai échappée belle), et incitons nos lecteurs à apprendre plutôt l’allemand.

Licence Creative Commons – Auteur:Jean-Eduard Cоlliard

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