Carla Bruni et Nicolas Sarkozy du point de vue de Gary Becker – I

Bien sûr nous à RCE nous nous étions jurés de ne pas en parler parce que, n’est-ce pas, nous valons mieux que les journaux qui espèrent attirer quelques lecteurs avec des révélations autorisées sur le séjour du couple putatif à Disneyland. Mais comme Olivier Bouba-Olga en a déjà parlé sur son blog, nous ne pouvions faire autrement que suivre le mouvement pour ne pas perdre nos lecteurs, c’est lui-même qui le dit .

Ce texte sera donc une forme encore originale (j’espère) de microéconomie pipeau pipole. En nous appuyant sur les travaux « séminaux », comme on dit en franglais d’économiste, de l’inénarrable Gary Becker, nous commencerons par examiner le cas Bruni-Sarkozy à la lumière de la théorie beckérienne du mariage. Pour compenser un peu ce manque de sérieux par quelque chose de plus scientifique, nous examinerons ensuite (dans un autre billet) de manière plus large ce domaine emblématique de l’impérialisme économique en en présentant quelques autres travaux et beaucoup de critiques. Enfin, parce que nous allons finir par être soupçonnés d’être partisans d’icelui dudit impérialisme, ce qui serait quand même un comble, j’espère que notre présidente pourra prochainement se distraire quelque temps de sa préparation à l’agrégation pour nous donner un point de vue sociologique sur la même question.

Carla et Nicolas : un matching optimal ?

Le cadre d’analyse beckérien

Le très sérieux Journal of Political Economy (JPE pour les fans) publie en 1973 un numéro spécial consacré à l’économie du mariage, de la famille et de la fertilité, avec des auteurs prestigieux comme Gary Becker, et d’autres du non moins sérieux National Bureau of Economic Research (NBER). L’article de Becker, intitulé A theory of marriage, est celui qui nous intéresse spécialement ici. Le cadre général de cet article est que l’analyse économique, comme analyse des comportements rationnels dans un monde de ressources rares, peut légitimement prendre pour objet l’étude du mariage, puisque en effet les opportunités de mariage ne sont pas illimitées, la recherche d’un « partenaire » prend du temps, et les enjeux sont suffisamment importants pour qu’on puisse considérer qu’un minimum de rationalité intervienne dans l’affaire.

C’est en tout cas très cohérent avec les recherches antérieures de Becker, et notamment son analyse du ménage comme « entreprise », qui sert de cadre à l’article. L’auteur note en effet que, contrairement à ce que suppose la théorie standard du consommateur, les biens achetés sur le marché ne sont pas directement consommés. Ils sont « préparés » et transformés à la maison pour devenir des biens finaux, qui sont ceux qui apportent de l’utilité au consommateur.

C’est évident pour ce qui concerne l’alimentation, mais c’est vrai aussi pour les loisirs (un CD n’aura pas la même valeur selon le confort du lieu dans lequel vous l’écoutez, selon vos capacités à apprécier la musique…), pour le mobilier (qu’il faut installer et entretenir) et pour à peu près tout. On peut donc voir un ménage comme une firme ayant pour ressources (ou inputs) des biens de consommation achetés sur le marché avec les salaires des membres du ménage, du temps libre, d’autres caractéristiques personnelles (et donc pourquoi pas beauté, affection etc.), et comme production la satisfaction du ménage (1), dépendant de plusieurs biens produits (meubles zastiqués, cakes, mais aussi enfants etc.).

D’où selon Becker deux réponses à la question qui le taraude, à savoir pourquoi les gens se marient-ils, alors que biens de consommation, domestiques, cuisiniers et services sexuels se trouvent sur le marché ? D’abord parce que les enfants, vus comme biens de consommation, ne sont pas disponibles sur le marché (c’est une forme d’incomplétude des marchés, si on veut). Ensuite parce qu’il est possible que le temps de travail domestique ne se substitue pas parfaitement au travail domestique disponible sur le marché : il est difficile d’embaucher quelqu’un pour avoir quelques minutes de conversation agréable de temps en temps, et même pour le travail domestique une cohorte de serviteurs reste impensable sans un maître / une maîtresse de maison pour discipliner tout ce petit peuple besogneux, n’est-ce pas ?

Analyse d’un marché matrimonial « parfait »

Quel rapport avec Carla Bruni ? Parce qu’avec ce cadre Becker entend proposer une théorie prédisant quels sont les couples qui se forment, ce qui permet de répondre à cette délicate question : du point de vue d’un économiste, le couple Carla Bruni – Nicolas Sarkozy est-il plausible, ou même probable ? Enfin un peu d’objectivité « scientifique » sur la question.

Becker envisage d’abord une situation d’information parfaite sur le marché matrimonial. Autrement dit les n participants hommes et les n participants femmes (je n’envisage pas ici les couples homosexuels pour simplifier la présentation, mais, pour être franc, je ne suis pas sûr que ce soit pour la même raison que Becker n’en parle pas non plus) connaissent le « bonheur » de chaque ménage possible. Notamment M. 1 sait qu’il aurait tant d’unités de bonheur avec Mlle A, tant avec Mlle B, avec Mlle C etc. et aussi le bonheur qui serait celui de Mlle A avec M. 2, M. 3, M. 4 etc. et même de Mlle B avec les mêmes messieurs.

Que peut-on prédire dans cette situation ? Intervient là ce qui me semble l’idée théorique remarquable de l’article, le reste étant à mon avis moins valable, cf. plus bas. Considérons en effet que le mariage est libre. Cela veut dire qu’un conjoint ne se marie que s’il obtient en se mariant une utilité plus forte qu’en restant seul. Considérons alors un « équilibre » sur le marché matrimonial. Comme on peut librement se marier et divorcer, tous les couples sont définis de manière stable si personne ne peut améliorer sa situation. Cela veut dire notamment que si un homme et une femme ne sont pas mariés, alors nécessairement l’un des deux perdrait au change s’ils se mariaient. Si ce n’était pas le cas en effet ils se marieraient et la première situation ne serait pas un équilibre. (2)

Exemple. Dans chaque case on met le « bonheur » de chaque ménage possible. Ici l’équilibre du marché matrimonial est obtenu quand Mlle A épouse M. 2, Mlle B M. 3 et Mlle C M. 1. Essayez n’importe quelle autre combinaison et deux personnes auront toujours intérêt à divorcer de leurs conjoints respectifs pour se marier. Par exemple si les couples sont A2 B1 C3 alors Mlle C aimerait bien être avec M. 1 (pour avoir 7 au lieu de 4) qui lui-même serait ravi d’abandonner Mlle B (car il aurait ainsi 7 au lieu de 3).

On a donc sur le marché des célibataires qui :
-Ne peuvent pas se marier avec les femmes avec qui ils gagneraient à être mariés (parce que celles-ci y perdraient)
-Ne veulent pas se marier avec les femmes qui accepteraient (qui y gagneraient)
Réciproquement pour les célibataires femmes.
Des hommes mariés qui :
-Ne peuvent pas divorcer et se remarier avec les femmes qu’ils préfèreraient à la leur (parce que celles-ci y perdraient)
-Ne veulent pas divorcer pour se remarier avec les femmes qui accepteraient, parce qu’ils préfèrent la leur

De ces considérations, il suit que l’équilibre sur le marché matrimonial est par définition un optimum de Pareto, et aussi qu’il est tel qu’il maximise la somme des « bonheurs » ou « productions » de tous les ménages. Miraculeux non ?

Nous y sommes presque. Nous venons en effet d’obtenir une prédiction sur les couples qui se mettront effectivement en place. Il ne reste plus à Becker qu’à délivrer analytiquement quelques résultats comme les suivants :

-Un couple a d’autant plus intérêt à se former que les salaires horaires des mariés potentiels sont différents. En effet, dans ce cas l’un peut se spécialiser entièrement dans le travail rémunéré, et l’autre dans le travail domestique. Ou si l’on préfère une femme (equal opportunity oblige) qui gagne tellement d’argent que de toute façon il est optimal pour le couple qu’elle soit la seule à travailler n’a aucun intérêt à ce que son mari, qui ne travaille pas, puisse gagner beaucoup d’argent s’il travaillait. En revanche, le même mari gagne beaucoup à être en couple avec une femme au salaire élevé.

-Il est d’autant plus intéressant de se marier que l’on possède un patrimoine élevé. En effet, comme l’on peut déjà consommer beaucoup, on attache relativement plus d’importance aux aspects non marchands ou, alternativement, on a d’autant plus besoin de quelqu’un qui fasse la cuisine qu’on a les moyens de s’offrir du caviar et du bison tous les soirs.

-Pour ce qui est des caractéristiques comme la beauté, l’humour et autres caractéristiques non économiques, l’auteur fait quelques prédictions intéressantes. Il faut d’abord supposer que ces caractéristiques entrent de manière croissante dans l’utilité du ménage (on préfère toujours un mari plus drôle, plus beau, qui fait mieux la vaisselle etc.).

Il y a deux possibilités : soit les caractéristiques des deux conjoints entrent dans la fonction de « production » du ménage de manière complémentaire, soit ils y entrent de manière substituable. Pour le dire de manière simple, deux facteurs sont dits substituables lorsqu’on peut « assez bien » compenser une baisse de l’un par une augmentation de l’autre, et complémentaires si augmenter les deux à la fois est beaucoup plus efficace qu’augmenter seulement l’un des deux.(3)

Donc si la beauté de l’un est complémentaire à la beauté de l’autre, le modèle prédit que les plus beaux iront toutes choses égales par ailleurs avec les plus beaux. Si elle est substituable les plus beaux iront au contraire avec des moins beaux mais plus intelligents, ou drôles etc. Idem pour l’humour, l’intelligence, la compétence « vaisselle » et autres caractéristiques fondamentales.

-Toujours toutes choses égales par ailleurs, les mieux dotés en beauté, humour et alii devraient se marier avec les gens possédant les patrimoines les plus importants, et, pas tout à fait de façon générale mais presque, avec ceux ayant les revenus les plus élevés.

D’accord, mais le côté people dans tout ça ?

On a donc tous les éléments pour décider si le couple Bruni-Sarkozy est un matching optimal ou non ; rappelons que dans le cadre du modèle originel de Becker si ce n’est pas un matching optimal il ne se réalise pas, puisque l’un des deux sait qu’il peut avoir mieux. Nous sommes donc en mesure de prévoir la stabilité du potentiel nouveau couple présidentiel.

-Les salaires horaires : au vu de la récente augmentation du président de la République et inversement du relatif insuccès du dernier album de la chanteuse, le couple n’est pas trop mal parti. Sauf que, comme le président n’est pas payé à l’heure et qu’il n’est pas dit que le palais de l’Elysée ait besoin de Carla Bruni pour être entretenu, il n’est pas sûr que l’effet « spécialisation dans les tâches domestiques » joue ici de manière très prononcée.

-Les patrimoines : plutôt honorables, ils donnent probablement très envie au couple potentiel de profiter un peu plus des joies de la vie conjugale et moins de la consommation de biens de luxe (cigares, montres, week-ends à Disneyland etc.)

-Beauté : disons que soit elle entre bien dans la fonction de production de manière substituable, soit l’effet « appariement de beautés » est dominé par d’autres effets, par exemple par l’appariement « beauté élevée – salaire/prestige élevé ».

-Vaisselle : données hélas indisponibles

-Prestige, humour, tendresse, philatélie et signe du zodiac : comme malheureusement aucune enquête sérieuse n’a encore pu démontrer si ces différents facteurs entraient dans la fonction de production du ménage comme des facteurs complémentaires ou comme des facteurs substituables, le modèle en l’état n’apporte aucune prédiction.

On retient en tout cas que l’analyse économique ne plaide pas vraiment contre un possible couple Carla Bruni – Nicolas Sarkozy, ce qui montre d’ailleurs, oh surprise, que ce couple est peut-être le résultat d’un choix rationnel des individus concernés plus que d’un coup de foudre passionné devant le château de la Belle au Bois Dormant (avec ses acteurs déguisés en romantiques Donald, Dingo, Mickey, Picsou et leurs amis).

Tous les commentaires antibeckériens sont les bienvenus, mais vous pouvez aussi attendre la deuxième partie du billet pour quelques critiques de cette approche. Quoi de plus beau qu’une belle histoire d’amour microéconomique pour les fêtes de fin d’année…

(1) On pourrait penser que le ménage produit une satisfaction différente pour les deux conjoints. Non d’après Becker, pas si les conjoints s’aiment un minimum. C’est une conséquence du discutable théorème de l’enfant gâté .

(2) C’est vraiment tout bête, mais il faut lire la phrase lentement

(3) Je ne suis pas satisfait du tout de cette définition, mais il n’est pas évident de définir ce qu’est la substituabilité sans aucune formule mathématique en restant assez simple. Toute suggestion est la bienvenue.

Licence Creative Commons – Auteur:Jean-Eduard Cоlliard

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