L’ISF mange vos enfants, 2327e épisode

A la suite d’un incident technique indépendant de notre volonté, mais pas de notre responsabilité, les commentaires étaient désactivés sur ce billet et le précédent, c’est réparé. J’ai également réussi, suite à la demande de Thomas, à insérer des liens vers les notes de bas de page et retour. Eh ben si, c’était très dur.

Question à laquelle répondre après avoir lu ce billet : grâce à quoi pouvez-vous louer pour la modique somme de 3.000 euros la semaine ce sympathique château en Sologne ?

C’est au tour de Laurence Duck de plonger (replonger ?) dans la mare aux canards, pour ces propos rapportés ici (évidemment ni critiqués ni commentés, n’en demandons pas trop aux journalistes) :

La suppression de l’ISF serait, pour Parisot, « la meilleure façon de conserver des investisseurs dans notre pays et la meilleure façon de faire venir d’autres investisseurs qui avaient quitté notre pays ».

« Comment voulez-vous qu’on puisse continuer à créer des entreprises, à investir dans des entreprises si nous n’avons plus le capitaliste prêt à risquer son argent dans une entreprise ?, a lancé la patronne des patrons. L’ISF nous a abimé de ce point de vue là de façon catastrophique. »

On peut en effet être perplexe. Je veux bien qu’un impôt sur les revenus du capital décourage l’épargne et donc1 l’investissement, encore que ça n’ait rien d’évident, l’élasticité de l’épargne au taux d’intérêt étant il me semble assez faible. Comment réagiriez-vous par exemple si on taxait davantage les dividendes 2 ? Une première possibilité est que vous ne réagissiez absolument pas, ayant pour habitude de mettre la même somme d’argent de côté chaque mois (loi psychologique fondamentale de Keynes). Si vous êtes un peu plus rationnel vous allez estimer que votre épargne vous rapporte moins, mais deux réactions sont possibles :

-Puisque c’est comme ça il ne sert vraiment à rien d’épargner dans ce pays communiste où on taxe même le capital, puisqu’on ne m’incite pas à épargner je vais tout claquer et plutôt acheter le livre d’Econoclaste pour apprendre plein de choses sur le sexe, la drogue et le rock’n roll. On appelle ça un effet de substitution.

-Mon Dieu mais mes placements vont me rapporter beaucoup moins et je ne pourrai donc pas m’offrir le jour de ma retraite cette petite villa à Palavas-les-Flots dont je rêve. Je vais donc être obligé de renoncer à l’achat du dernier livre d’Econoclaste, qui pourtant me tentait bien, pour épargner davantage et compenser le plus faible rendement de mes placements. On appelle ça un effet revenu.

Avertissement : à partir d’ici je plagie parfois honteusement des propos déjà tenus avec brio par Emmeline.

Mais l’ISF n’est justement pas un impôt sur les revenus du capital, c’est un impôt sur le patrimoine. Que vous investissiez votre patrimoine ou préfériez vous baigner dans une mer de pièces d’or, le fisc s’en fiche et vous en prendra au maximum du maximum 1,80% (si vous faites partie des classes moyennes, certes un peu supérieures, dont le patrimoine est supérieur à 16 millions d’euros, et que vous ne savez pas profiter des différentes niches et décotes). Forcément moins en fait puisqu’il ne s’agit que du taux marginal supérieur, mais mettons que vous fassiez partie des classes moyennes vraiment très très supérieures.

La seule incidence que l’on pourrait observer sur l’investissement c’est que vous pouvez vous dire que c’est bien beau d’investir 1.000 euros supplémentaires à 5%, mais que cela augmentera votre patrimoine de 50 euros l’an prochain, on vous prélèvera donc 1,80% de 50 euros, soit 0,9 euros. Vos 1.000 euros ne vous auront donc rapporté que 49,1 euros, soit un rendement de 4,91% au lieu de 5%. On s’imagine que l’effet désincitatif est gigantesque.

La clé du message de Laurence Duck se situe dans l’expression « si nous n’avons plus LE capitaliste… » : il faut un capitaliste, unique, pour investir. Dans cette période de langue de bois où n’importe quel chef d’entreprise qui l’a héritée de son papa est qualifié « d’entrepreneur », si ce n’est de force vive de la nation, heureusement que les syndicats patronaux sont là pour nous rappeler que le capitalisme repose sur la présence de « l’homme aux écus » qui vient ouvrir l’usine le matin et la fermer le soir. Oublions donc les rêves d’actionnariat généralisé (après tout si tous les actionnaires sont vraiment « petits », aucun ne paie l’ISF), les vraies entreprises qu’il nous faut doivent être familiales, possédées par leur créateur ou les héritiers de celui-ci (tiens, comme l’entreprise que Laurence Duck a héritée de son papa puis revendue, justement). Le prédécesseur de Laurence Duck ne disait-il pas qu’il n’y avait de vraie entreprise que familiale ?

On comprend alors le problème que pose l’ISF : sachant que dans cette vision l’entreprise ne peut être créée que par un individu déjà très riche, surtout pas par quelqu’un d’entreprenant qui fera appel à des actionnaires ou à une banque pour financer son projet, il faut laisser de grosses fortunes s’accumuler pour que des « capitalistes » aient les fonds suffisants pour lancer de nouvelles entreprises. On se croirait en plein XIXe siècle3.

Mais justement pourquoi des personnes déjà riches s’embêteraient-elles à lancer de nouvelles entreprises (risquées qui plus est) ? Une bonne incitation à le faire, ou au moins à investir dans les entreprises des autres, serait justement fournie par l’ISF. Si l’Etat prélève tous les ans 1,80% du patrimoine (pour les tout plus riches de la dernière tranche seulement. Quand vous êtes un pauvre hère sans même 1.240.000 euros en poche vous ne paierez pas plus de 0,55%, soit 2.585 euros. Et si vous avez moins de 770.000 euros, presque éligible pour le RSA, pas d’ISF), le seul moyen de ne pas voir votre patrimoine baisser est de faire en sorte qu’il rapporte plus que 1,80%. Entre parenthèses rien ne justifie microéconomiquement qu’on ne souhaite pas voir son patrimoine baisser en tant que tel, mais apparemment c’est l’éventualité que cela arrive qui semble le plus choquer les ennemis de l’ISF. Un bon moyen de voir son patrimoine rapporter plus que 1,80% est de vendre ses lingots d’or et de les placer en obligations d’Etat, sans risque, et qui avec leurs quelque 5% d’intérêt laisseront même 3,20% de marge, soit au moins 500.000 euros dans cette tranche de patrimoine, ce qui même après déduction de l’impôt sur le revenu laisse de quoi vivre.

C’est pour cette raison que Maurice Allais, notre prix Nobel national, était en bon libéral un farouche partisan de l’imposition du patrimoine, qui taxe surtout le patrimoine improductif et permet de redistribuer la richesse des gens qui gaspillent leur patrimoine vers ceux qui le gèrent mieux. Gizmo pourra peut-être en parler la prochaine fois qu’elle rendra visite à Laurence, ainsi que de la fameuse théorie ondulatoire de la monnaie de l’ami Allais. En poussant la logique on pourrait même supprimer l’imposition des revenus du patrimoine et compenser en augmentant l’assiette et le taux de l’ISF, ce qui permettrait d’augmenter l’investissement et de faire ainsi plaisir à Laurence Duck. Inversement, le système du bouclier fiscal permet de protéger les gens qui ne font rien du tout de leur patrimoine, ce qui devrait diminuer l’investissement.

J’en veux pour preuve cette conversation surprise à la piscine, entre deux longueurs (l’économie est partout de nos jours) :

(blob blob blob, flblblblblblb, hhhhhh et autres bruits qu’il faut s’imaginer en fond)

-Ca y est avec mes parents on va s’installer dans un nouvel appartement dans le VIe arrondissement.
-Ah c’est chouette ça, il est bien ? (je vous passe la description de ce joli quatre pièces) Et qu’est-ce que vous faites de votre appartement dans le XVIIIe ? Vous l’avez vendu du coup ?
-Non mon père veut le garder, mais son banquier l’a obligé à le louer.
-Mais il allait le louer de toute façon, à quoi ça sert de garder un appartement vide ?
-Ca peut toujours servir au cas où, et puis pour louer y a plein de papiers à remplir et de demandes à faire, c’est compliqué…

Je veux bien que les locataires soient trop protégés et que cela décourage de mettre en location, qu’il y ait trop de paperasses etc. Mais quand même, sans ce brave banquier voilà un bel appartement qui serait resté inoccupé et totalement inutile à la collectivité. Avec un bon ISF à 2% et sans bouclier fiscal le père de l’individu en question aurait perdu son appartement en 50 ans, aurait probablement été obligé de le vendre avant, et grâce à l’ISF il aurait enfin été occupé. Avec le bouclier fiscal il faut maintenant compter sur l’intelligence des banquiers.

On peut aussi penser au groupe Taittinger, dont les héritiers ont ému l’opinion publique, toujours bonne poire, contraints qu’ils furent par un fisc rapace de s’exiler en Belgique et de vendre leur groupe. Groupe qui justement est sorti du rouge où le laissaient les dits héritiers, bénéfice économique qui me semble compenser le coût moral supporté par nos malheureux exilés (je me demande d’ailleurs qui a le premier parlé d’ « exil fiscal », posant les contribuables qui fuient l’ISF en malheureuses victimes, alors qu’on aurait tout aussi bien pu les criminaliser en les traitant d’évadés fiscaux).

Une fois de plus l’argument le plus sérieux pour la suppression de l’ISF me semble être qu’au moins on arrêtera de dire autant d’âneries dessus, c’est devenu le point Godwin de l’économie. Mais j’imagine qu’une fois supprimé il trouverait vite un remplaçant, ce ne sont pas les canards qui manquent.

Petite question technique réservée aux spécialistes :

J’ai appris dans le mémoire d’une brillante camarade que l’on considère universellement que taxer les revenus du capital c’est mal parce que cela nous éloigne de la règle d’or d’accumulation du capital. Il vaut donc mieux taxer le travail. Mais dans les modèles considérés ce résultat est déjà dans les hypothèses puisqu’on peut investir du capital et pas du travail. En taxant le travail on ne perd du travail qu’aujourd’hui, alors qu’en taxant le capital on en perd aujourd’hui et demain. D’où ma question de néophyte : quelqu’un a-t-il déjà étudié la taxation optimale du capital et du travail lorsqu’il est possible d’investir en capital humain ? On peut penser au contraire que si le rendement du capital humain est supérieur à celui du capital physique il vaut mieux ne pas trop taxer le travail, ce qui désinciterait les gens à accumuler du capital humain…

(1)Des milliers de pages de théorie sont niées par ce seul « donc » mais passons.↑

(2)A supposer que vous ayez des actions. Si vous n’en avez pas levez-vous plus tôt.↑

(3)Pour être tout à fait honnête, l’existence d’asymétries d’information et de problèmes d’aléa moral peut impliquer que banquier et actionnaires demandent que l’entrepreneur avance des fonds importants pour prouver la qualité de son projet, ou garantir qu’il s’impliquera dans son exécution. On peut alors réfléchir à des solutions pour réduire l’impact de ces problèmes, mais je n’avais jamais entendu quelqu’un en faire un argument pour l’accumulation de gros patrimoines (dans les pays développés du moins)

Licence Creative Commons – Auteur:Jean-Edоuard Cоlliard

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