Marcherait, marcherait pas ? la baisse de la TVA…

Puisque de plus en plus les refrains entonnés quand on parle de politique économique, à droite comme à gauche, tiennent de la bonne parole et de l’incantatoire (voire du contradictoire : Mme Lagarde n’hésite pas à promettre de gagner plus sans travailler plus, en flagrante violation des discours de son boss – « la France ne s’est toujours pas remise… »), je vais y aller de mon petit couplet.

Suite à un échange assez long avec un dénommé « Libéroïdal » (tout un programme), fort sympathique au demeurant et qu’ici je salue, dans la chatbox d’OBO que nous avons honteusement squattée, je me suis prise à imaginer quel effet aurait la suppression complète de la TVA sur les produits de première nécessité. Entendons-nous bien : je ne veux parler ici que de l’effet à très court terme de la suppression de la TVA sur ma baguette de pain quotidienne (je sais, c’est plus calorique que ).

Baguette qui présente les caractéristiques suivantes : un poids immense dans l’imaginaire collectif, ou du moins ; une très forte différenciation, du moins lorsque l’on vit en ville – la baguette que je dois aller chercher en voiture n’ayant quasiment rien à voir, surtout le dimanche matin, avec celle que je peux acheter vêtue d’un simple manteau cachant mon pyjama et chaussée de ballerines ressemblant étrangement à des charentaises ; un défaut d’information faible (je peux réciter de mémoire les caractéristiques gustatives et financières des baguettes des 3 boulangers situés dans un rayon raisonnablement proche de chez moi). Tout cela pour dire que mon analyse ne s’applique pas à la grande distribution (encore que, pas forcément…).

Disons-le net, je pense que cet effet serait absolument nul. D’abord car, du fait de la différenciation susdite – et de l’existence de la puissante Confédération Nationale de la Boulangerie, la concurrence entre différentes boulangeries est plutôt monopolistique, et que le pétrin invisible (dont n’a jamais parlé Smith comme le faisait justement remarquer Pierre M, mais c’est une autre histoire) ne fait donc pas son boulot.

Ensuite pour des raisons d’analyse économique stricto sensu. Kahneman et Tversky, deux psychologues de formation qui ont obtenu le PBSHAN(1) en 2002, ont tenté de modéliser les choix effectués par des agents (pas nécessairement rationnels, bref par Mme Michu) à l’aide de ce qu’ils ont baptisé la théorie des perspectives, dont le résultat principal est que les agents se choisissent un niveau (de richesse, pour faire simple) de référence, et que leur utilité est évaluée en fonction de la distance de leur richesse effective à ce niveau de référence. Avec cet apport important : une utilité liée au gain de 100 flouzons est plus faible, en valeur absolue, que la désutilité liée à la perte de ces mêmes 100 zonflous. Autrement dit : si vous invitez des petits camarades à l’anniversaire de votre fils, il vaut mieux leur donner un seul cadeau lorsqu’ils s’en retournent que leur en offrir 2 à leur arrivée avant de leur en reprendre un en vous souvenant que, zut, le mois prochain la petite aussi aura son anniv’ à fêter… Je sais, cela paraît évident à tous les parents dignes de ce nom, mais pas aux économistes rationnels pour qui les deux solutions sont parfaitement équivalentes.

Appliqué à notre baguette de pain, cela donne que les clients fidèles et quotidiens, qui mémorisent donc extrêmement vite le nouveau prix de leur baguette (i. e. dont le niveau de référence évolue rapidement) seront, au total, moins mécontents de payer 80 centimes durant 3 années que de payer successivement 80, puis 70, puis 90 centimes (en supposant que les clients – filons la métaphore – soient des poires et n’anticipent pas cette augmentation des prix, et que les boulangers aient un taux d’actualisation très faible, c’est-à-dire que les profits en année 3 leur semblent presque aussi importants qu’en année 1).

Un boulanger, sinon rationnel, du moins bon commerçant, devrait donc réagir de la sorte à une baisse de la TVA : si je continue à facturer 1 euro(2) HT ma baguette, la ménagère de moins de 50 ans qui m’honore de sa clientèle verra le prix qu’elle paye baisser de 5,5 centimes. Mais comme je sais que M. Trichet n’est pas tout puissant, à raison d’une inflation de 2,5% par an et en supposant que je maintienne simplement constant le prix réel(3) de la baguette, en 2 ans j’aurai rattrapé les 1,05 euros actuels. Et ma cliente, ayant connu une baisse de 5 centimes et 2 hausses de 2,5, se retrouvera finalement avec une utilité moindre qu’aujourd’hui. Tandis que si je maintiens mon prix de 1,05 euros actuels pendant 2 ans encore, ma cliente n’en souffrira pas, grâce à son irrationalité. Et je pourrai engranger pendant 2 ans une marge un peu plus confortable que d’habitude.

Question à trois points : que fera notre ami boulanger ? (toute réponse est la bienvenue).

A noter que le raisonnement vaut également pour une baisse des matières premières, farine notamment. Je réponds ici à de nombreuses râleries que j’ai proférées moi aussi sur le thème « quand le prix du lait monte, on répercute et le prix des produits augmente ; quand le prix du lait baisse, tintin ! ». Ce qui me fait penser qu’il faudrait faire un billet sur ce « on » qui répercute.

A plus long terme, on aurait certainement une évolution bénéfique sur le pouvoir d’achat (le prix de la baguette stagnant au lieu d’augmenter, du point de vue du consommateur). Pour une baisse de recettes fiscales conséquente. Mais de toute façon, (i) Eric Besson soutient la TVA sociale et (ii) le PS souhaite une baisse de la TVA : bref, celle-ci n’est certainement pas à l’ordre du jour…

(1) Le Prix de la Banque de Suède en l’honneur d’Alfred Nobel, voyons !

(2) Oui, c’est pour simplifier les calculs.

(3) C’est-à-dire corrigé de l’inflation, ou « en euros constants », ces deux formulations étant synonymes.

Licence Creative Commons – Auteur:Emmeline Travers-Cоlliard

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