A quoi sert un modèle en économie ?

Et à quoi ne sert-il pas…

La mécompréhension de certains modèles en économie vient souvent de la confusion entretenue (parfois par les économistes eux-mêmes) quant à l’usage qu’il faut faire de leurs modèles. Ceux-ci sont en effet toujours valables toutes choses égales par ailleurs, et ne « démontrent » à ce titre rien de plus qu’un effet, qui peut être négligeable devant d’autres ou être compensé par des effets contraires. La confusion est particulièrement dommageable lorsque le modèle a des implications en termes de politique économique.

Prenons un premier exemple de modèle bien connu : le marché du travail, sa représentation néo-classique et la démonstration immédiate de ce résultat célèbre : le SMIC est ou bien inefficace ou bien générateur de chômage. Conclusion : abolissons le SMIC et le marché du travail, libéré de ses chaînes, assurera l’équilibre de plein-emploi. Le tout est évidemment présenté sous forme de belles courbes, équations et programmes de maximisation divers, gages de scientificité.

Prenons un deuxième modèle du marché du travail, de mon invention. Je gage qu’il n’en existe pas de plus simple : l’économie comporte un nombre N d’actifs, dont U sont des chômeurs. Ceci est bien un modèle de l’économie, il est qui plus est totalement indiscutable (c’est même un modèle comptable). Le taux de chômage est alors U/N, d’où une conséquence pratique de politique économique : que le gouvernement tue tous les chômeurs (ou les classe comme inactifs à la rigueur) et, si N-U est différent de 0, le taux de chômage tombera à 0.

J’aimerais souligner qu’il n’existe absolument aucune différence épistémologique de fond entre les deux modèles, le premier est simplement plus riche que le second (qui est en revanche moins discutable) et englobe un plus grand nombre d’aspects de la réalité économique. La comparaison de ces deux modèles permet de faire quelques remarques :

(i) Un modèle, à moins d’être « complet » comme une carte au 1 :1 de la réalité économique, et donc inutile, ne peut représenter qu’un effet particulier et non l’ensemble des phénomènes touchant le sujet étudié. Nous avons ici deux effets différents touchant au chômage : quand le SMIC baisse sous certaines hypothèses le chômage peut baisser (il peut monter sous d’autres) ; quand on radie des chômeurs des listes le taux de chômage baisse (ce deuxième effet est, certes, un peu moins surprenant).

(ii) Puisque plusieurs effets différents peuvent coexister, autant dire que les problèmes ont plusieurs causes, et donc aussi plusieurs solutions. On devrait donc toujours se demander si une solution envisagée est bien la meilleure possible…

(iii) Il ne faut pas confondre un objectif avec l’indicateur utilisé pour mesurer si l’on s’en approche. Ici le but d’un gouvernement ne devrait pas être de faire baisser le taux de chômage, mais plutôt d’améliorer les conditions de vie des chômeurs. La même remarque vaudrait pour un indicateur comme le PIB, dont l’augmentation est souvent prise comme un but évident.

(iv) On ne peut pas reprocher à un modèle d’être réducteur, car il est fait pour ça. La discussion doit plutôt chercher à déterminer si la clause « toutes choses égales par ailleurs » est vraiment vérifiée (par exemple, est-il possible que la demande agrégée reste la même par ailleurs après une baisse du SMIC…), sans quoi le modèle souffre effectivement d’un défaut et il faut l’enrichir. Il faut également quantifier l’effet démontré et voir s’il est réellement important. Un article montre par exemple que, puisqu’en vieillissant on reçoit des salaires moins élevés (en tout cas on devrait selon la théorie standard), il devient plus rentable de chercher un complément dans l’activité politique rémunérée. C’est indéniable, mais l’article ne se demande pas si l’âge avancé des ténors de la politique ne peut pas avoir des causes plus saillantes.

(v) Il ne faut pas confondre représentation mathématique de la réalité et représentation exacte et complète de la réalité. Les mathématiques ne sont qu’un langage, parfois pratique ou indispensable, parfois malcommode et qui ne fait qu’embrouiller un argument simple. La justification à la mode de l’usage des mathématiques dans l’économie théorique est qu’il permet de s’assurer que l’on ne se contredit pas . Mais, que l’on parle français ou mathématique, il reste un moyen très simple de ne pas se contredire : c’est de ne pas envisager les arguments qui ne vont pas dans votre sens (comme dans notre deuxième modèle). Les mathématiques ne garantissent aucunement qu’on ne laisse pas exogène un aspect du problème qui devrait être pris en compte, elles ne sont pas non plus un critère de scientificité. Elles sont juste (parfois) pratiques.

Licence Creative Commons – Auteurs:Emmeline Travers-Cоlliard et Jean-Edouard Cоlliard

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