Germanitude, II : lOr du Main

Introduction hors sujet : le Germanitude, II : lOr du Mainprix Pierre Leduck du mois d’août est décerné à John McCain, pour avoir estimé que la richesse commençait avec un revenu annuel de 5 millions de dollars. D’accord, le dollar est bas en ce moment, mais tout de même…

Il y a quelques semaines, grande opération de réclame dans mon supermarché(1) Rewe [révé, une grande chaîne de supermarchés comparable à nos Champion] ; de grandes pancartes rouges, presque clignotantes, proclamaient à la face du monde que chez Rewe, les honorés clients pourraient désormais payer par… tadaaam… carte de crédit ! le luxe. Je me suis pincée pour y croire.

Le pire est que tout ce tintouin ne m’a même pas surprise, c’est dire si je suis accoutumée aux moeurs locales.

Les Allemands sont en effet nettement plus enclins que les Français à payer en liquide, ou à la limite avec une carte à débit immédiat (la carte Cirrus ou Electron mais si, vous savez, celle avec les chiffres sans relief, plutôt réservée de ce côté-ci de la frontière aux mineurs de 15 ans en mal de reconnaissance sociale mais dont les parents souhaitent limiter les ardeurs dépensières). Il m’est arrivé plusieurs fois de me voir refuser les paiements par carte en-deçà de 50 euros ; y compris, d’ailleurs, cette carte-là, je ne parle même pas de ma Visa française, qui pour le coup est quasi universellement refusée (sauf, donc, et depuis 4 semaines, chez Rewe, bienfaiteur de l’humanité). Quant aux chèques, ils sont tout simplement inexistants (au sens propre) pour les particuliers, et relativement peu usités par les entreprises.

Le plus étrange est que cette défiance profonde à l’égard de tout ce qui pourrait s’apparenter de près ou de loin à un paiement différé (d’autant plus étonnante que, si le phénomène des chèques sans provision est bien réel, dans le cas de la Visa le commerçant obtient son dû immédiatement et n’est plus menacé de le perdre, la banque étant garante quitte à se retourner contre son client) s’accompagne d’un laxisme (ou qui du moins passe pour tel à mes yeux de Française ethnocentrée et chauvinisée par les JO) tout aussi étonnant en ce qui concerne d’autres opérations bancaires. Il est en effet loisible dans la majorité des commerces de régler par carte à débit immédiat sans composer de code, en validant son paiement par une simple signature (alors même que ladite signature ne figure pas au dos de la carte, ce qui pourrait au moins constituer une garantie minimale) ; votre carte bancaire vous est envoyée par la poste ; de même, les virements bancaires s’effectuent par simple dépôt d’un petit formulaire minable dans une urne qui ne l’est guère moins, de sorte qu’il vous suffit de connaître l’identifiant bancaire de votre voisin pour piller son compte en toute sérénité. Bien évidemment il risque de s’en apercevoir et de s’en plaindre, mais d’ici là vous serez déjà aux Bahamas en train de siroter un smoothie mangue – carotte biologique – yaourt probiotique allégé.

A quoi attribuer ladite défiance ? probablement trouve-t-elle une partie de ses origines dans l’histoire monétaire allemande, notamment marquée par l’épisode de l’hyperinflation de 1923 : l’échec des conférences visant à trouver une solution au problème des réparations allemandes, que le pays était totalement incapable d’assumer, précipite la panique économique et la chute vertigineuse du mark par rapport au dollar. [Plus exactement, c’est l’exigence de paiement en or de ces réparations qui aboutit pour schématiser à la sortie d’or du pays et à une perte de confiance de la monnaie, qui n’était plus adossée à des « valeurs réelles » aux yeux des agents. C’est d’ailleurs en créant une nouvelle monnaie, le Rentenmark, fondée sur les actifs étatiques tangibles, que le gouvernement parviendra en novembre 1923 à résorber l’inflation]. Taux d’inflation mensuels de quelques millions de %, additions au restaurant pouvant doubler entre l’entrée et le dessert, ouvriers se précipitant, sitôt la paie touchée, pour acheter leur pain avec la brouette de billets qu’on venait de leur remettre… Un véritable traumatisme, qui pour certains explique l’obsession allemande de la monnaie forte et leur attachement profond à la Deutsche Mark, très regrettée par le petit homme de la rue (l’équivalent de notre « pékin moyen », sauf qu’au lieu de regarder TF1 il lit Bild).

Si l’on souhaite modéliser cette situation, on peut avoir recours au mini-modèle ultra simple de coûts de transaction que je présente ci-dessous. Dans un genre plus sérieux, on peut se référer aux articles fondateurs du genre : Baumol, 1952, The Transactions Demand for Cash: An Inventory Theoretic Approach ; Tobin, 1956, The Interest-Elasticity of Transactions Demand for Cash ; ainsi que quelques notes de bas de page (si, si…) de l’ouvrage Economie et Intérêt de Maurice Allais. L’idée générale de ces modèles, dits d’encaisses monétaires optimales, est que détenir de la monnaie à la banque permet de toucher un taux d’intérêt dessus, mais qu’en détenir en poche (ou sur un compte courant non rémunéré mais immédiatement accessible) – on parle alors d’encaisses réelles – permet de ne pas mourir de faim sur votre tas d’or(2). Allais écrit donc que « on obtient la situation optimale à l’équilibre lorsque la taille de l’encaisse est telle que la prime de liquidité marginale est égale au taux d’intérêt pur »(3) ; autrement dit, lorsque l’utilité supplémentaire que vous retirez d’éviter tous les petits ennuis liés au fait de ne pas avoir de monnaie immédiatement disponible grâce à un euro de plus dans votre poche, exprimée monétairement, est égale à ce que vous retireriez de placer cet euro à la banque à la place.

On peut ensuite complexifier cette base en ajoutant un coût lié à l’acquisition d’encaisses (faire la queue au distributeur…), et en déduire la quantité optimale d’argent à retirer à chaque fois, et le nombre moyen mensuel de déplacements vers un distributeur optimal.

Dans notre cas, c’est à cette quantité optimale de Auszahlung qu’on s’intéresse, l’idée étant de comprendre pourquoi en France les montants standards que vous propose un distributeur varient généralement entre 40 et 200 euros, quand c’est le quintuple en Allemagne. L’intuition est qu’on retire d’autant plus (i) qu’on s’attend à payer plus en liquide, (ii) qu’il y a peu de distributeurs – ce qui augmente le coût d’acquisition des encaisses, mais d’autant moins que (iii) on aura plus en poche une fois le retrait effectué (ce qui peut s’expliquer par le fait qu’on s’attend à dépenser plus en sachant qu’on a de l’argent en poche – effet d’illusion monétaire liquide, si je puis dire, qu’on a peur de se le faire voler, ou encore tout simplement que l’utilité retirée d’un euro en liquide supplémentaire quand vous avez déjà 500 euros dans votre portefeuille est moindre que s’il s’agit de votre seule pièce, garantie de ne pas rater ce petit Brötchen appétissant qui vous fait de l’oeil).

J’adopte les notations suivantes :
A = argent qu’on retire (comme Auszahlung, donc, ou argent) ;
L = liquide déjà en poche ;
c = proportion de commerçants qui acceptent la carte ;
b = indice reflétant la dissémination de distributeurs automatiques (aussi appelés Bankomate par les autochtones) ;
d = fonction d’incitation à la dépense (ou au détroussage), d’autant plus forte avec la quantité d’argent liquide en poche ; d = d(X+) ;
et u = fonction d’utilité de la monnaie liquide, qui décroît avec la quantité en poche ; u = u(X-).

D’après les intuitions exposées ci-dessus, on a :

A = A(c-, b-, d(A+L)-, u(A+L)+).

Petite note pour les néophytes : normalement, les – et + au-dessus des paramètres d’une fonction indiquent si la fonction est décroissante ou croissante en chaque paramètre. Ici ils sont placés en indice pour une bête raison technique.

D’après les facteurs institutionnels évoqués au début du billet, si on note p et p* les notations respectives des paramètres allemands et français, on a :
– c < c* (les commerçants allemands, héritiers des restaurateurs de 23, n’acceptent pas la carte de crédit) ;
– b < b* (observation empirique et très énervante) ;
– à la solution, L> L* ;
– d(X) > d*(X), les Allemands étant plus disciplinés comme chacun sait m’ame Chabot.
– mais probablement d*(A*+L*) < d (A+L), donc A > A*. CQFD.

Si l’auteur de cette note avait un minimum de rigueur, de courage et de temps libre, ce qui n’est pas le cas, elle s’attellerait à endogénéiser b. Une piste serait par exemple de construire un jeu à trois joueurs, deux banques et le particulier représentatif. Les banques décident du nombre de distributeurs qu’elles proposent, sachant que les distributeurs coûtent de l’argent à maintenir, mais que le nombre de distributeurs auxquels ses clients peuvent retirer de l’argent est un paramètre qui décide les clients à choisir telle banque plutôt que tel autre – sachant que plus ce nombre de distributeurs est élevé, moins un distributeur supplémentaire proposé par l’autre banque sera une incitation à changer de banque. L’ensemble pourrait aussi expliquer le paradoxe apparent selon lequel à Francfort, ville des banques par excellence, il y a spécialement peu de distributeurs : comme énormément de Francfortois et assimilés sont salariés du secteur bancaire et disposent donc d’avantages en nature en termes de gestion de compte ou de prêts, ils sont clients « captifs » de leur banque.

(1)enfin, mon… à vrai dire, je me fournis de préférence chez Aldi

(2) C’est d’ailleurs ce qui a failli m’arriver, ma banque qui est par ailleurs la banque postale (sic) ayant réussi à égarer ma carte bancaire envoyée par courrier, et ayant refusé avec la dernière énergie la solution rapide qui eût été de me laisser la retirer à leurs guichets en m’affirmant avec outrecuidance que c’était « moins sûr ». Conclusion, j’ai vécu pendant un mois et demi de pâtes et de thon avec plusieurs mois de salaire sur mon compte…

(3) N’ayant pas ici le texte original du pavé en question, je retraduis de la traduction anglaise qu’en donnent Baumol et Tobin dans l’article [1989] où ils reconnaissent fort élégamment la « priorité » d’Allais sur le sujet. Il peut donc y avoir de petites différences avec la VF (vraie formulation).

Licence Creative Commons – Auteur:Emmeline Travers-Cоlliard

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