Un bel exemple d’hyper-rationalité du consommateur

Je suis tombé il y a quelque temps sur l’intéressante description (en gras dans la suite) du budget d’une famille lyonnaise touchant mensuellement 3.050 euros de revenus salariaux, plus un petit millier d’euros dont certains temporaires. Disons tout de suite que, s’il s’agissait de montrer que même pour les Français « moyens » ce n’est « pas le nirvana », l’exemple est très mal choisi. Etonnant en effet de voir cette famille « moyenne » faire ses courses au magasin discount, récupérer l’eau de pluie, compter les cigarettes pour ne pas trop dépenser etc. Comme l’ont bien remarqué les internautes qui ont réagi à l’article, c’est essentiellement parce que cette famille entretient un jardin de 600m² avec piscine et une petite maison de campagne dans l’Ardèche, le tout acheté, ce qui implique bien sûr des prêts à rembourser.

Le récit est assez surprenant, annonçant à la fois des postes de consommation qu’on ne croirait pas a priori indispensables, et une gestion hyper-rationalisée du budget familial. Ainsi d’un côté

Georges est un manuel. Il bricole et jardine. «On fait tous les travaux nous-mêmes, précise-t-il. A 40 euros l’heure de main-d’œuvre, ce ne serait pas possible. On achète les matières premières, qui ont drôlement flambé ces deux dernières années.» Un exemple ? «Le vernis. On achetait des pots à 80 euros les cinq litres. Aujourd’hui, c’est 112 euros.»

Mais

Anne se charge des courses et de la cuisine. «Je fais un gros plein par semaine, explique-t-elle. Je dépense en moyenne 140 euros, dans un magasin discount. C’est moins cher, et ça limite les achats compulsifs. Il n’y a pas de livres et de disques, par exemple. Quand j’ai besoin d’une chose spéciale, je vais chez Auchan, mais j’en ai tout de suite pour 150 euros sans rien à manger. Tu tombes à chaque fois sur trois trucs indispensables.»

Et, le plus intéressant

Ils fument chacun un paquet par jour en moyenne. Pour économiser, ils les roulent maintenant eux-mêmes. «J’achète des gros pots de tabac, raconte Anne. Ça coûte 14,80 euros les 100 grammes et ça fait une centaine de cigarettes. J’en prends trois ou quatre à la fois, pour ne pas aller trop souvent au tabac, sinon je craque un billet et après ça file trop vite. Je prends aussi des tubes, 4,80 euros les 250, et on a acheté deux machines à rouler, 15 euros à peu près. On les confectionne à l’avance, à la maison, c’est plus classe que de rouler sa clope au boulot.» Ils ont calculé qu’ils dépensaient 200 euros par mois à eux deux, au lieu de 300 s’ils achetaient des paquets. «Mais ça n’empêche qu’on a mis trois ou quatre mois pour se rééquilibrer quand on a repris» , glisse Georges.

Les commentaires laissés par les internautes sont très intéressants. D’abord parce qu’ils témoignent d’une réelle envie et d’une rare violence vis-à-vis de notre ménage lyonnais, considéré comme un couple de parvenus qui en plus se plaint (ce qui est un mauvais procès, c’est le journaliste qui les plaint, tandis que le couple lui-même s’estime bien loti). Si les échantillons d’internautes n’étaient pas évidemment si biaisés , il serait tentant de comparer les réactions des visiteurs sur cet article à celles sur d’autres articles traitant des réductions d’impôts pour les plus riches, où il me semble les propos n’étaient pas aussi virulents. Signe du retour à une société de caste où l’on n’envie même plus ceux dont le destin semble inaccessible ?

Ensuite parce qu’ils jugent parfois (pas si souvent d’ailleurs) que le comportement dudit ménage est irrationnel, qu’il ne sait pas « gérer un budget ». Or c’est au contraire l’exemple rêvé pour appuyer l’approche économique de la consommation : les consommateurs en question connaissent les prix, leur évolution, la part des différents postes de consommation dans leur budget, rationalisent leurs courses, leur consommation de tabac, et vont même jusqu’à se prémunir contre d’éventuelles « folies » et autres « tentations ». Rien d’irrationnel donc chez ce ménage, qui simplement est prêt à consacrer beaucoup d’argent au jardin et à « la pierre ».

Evidemment, on ne doit pas discuter des préférences du consommateur, mais cet amour immodéré de la propriété est tout de même un peu étrange – du point de vue d’un économiste s’entend ; notre couple parle par exemple d’amis «qui gagnent bien leur vie, mais sont locataires» et même selon l’auteur de l’article « Etre locataire ferait très peur à Anne. La pierre la rassure. Elle craignait de se retrouver à la retraite sans pouvoir se loger. Une angoisse liée à l’enfance : son père parti très tôt, elle a été élevée par une mère agent administratif, seule avec deux enfants. »

Malgré ces préférences finalement assez répandues, le plus intéressant me semble être la gestion rationnelle que ces consommateurs font de leur irrationalité ; par exemple en évitant de s’exposer à des tentations liées à certains supermarchés, ou en achetant le tabac en grandes quantités fixées pour une période définie afin d’éviter de trop en consommer.

Ce genre de comportement témoigne du fait qu’un individu peut être rationnel sans nécessairement être cohérent avec lui-même. Pourquoi « rationnel » ? Parce qu’à chaque instant notre consommateur sait ce qu’il préfèrerait consommer aujourd’hui et dans le futur, et agit de manière à consommer ce qu’il préfère (ici, un jardin) ; le problème est qu’il sait aussi que dans le futur il pourra être « tenté » d’agir autrement. C’est le délicat problème de l’incohérence temporelle : du point de vue d’aujourd’hui je me dis que je peux bien acheter des cigarettes et que je n’en achèterai pas demain, mais le lendemain je suis dans la même situation et je rachète des cigarettes, et encore le lendemain etc. J’aimerais donc pouvoir « forcer » mes « mois » futurs à faire demain ce que je voudrais aujourd’hui qu’ils fassent, en quelque sorte j’entre en guerre avec moi-même.

Dans les modèles canoniques en économie ce problème ne se pose pas, parce que l’on suppose que le futur est escompté par les agents d’une manière telle que le problème ne se pose pas (c’est souvent comme ça…). Est-ce idiot et faudrait-il modéliser autrement la consommation des agents au cours du temps ? Cela dépend précisément de la capacité des agents à se forcer à certains choix futurs. S’ils peuvent parfaitement contraindre leurs « mois » futurs à agir comme ils l’ont prévu (en « les » empêchant d’aller acheter du tabac), alors in fine le comportement des agents ne sera pas trop mal modélisé par une fonction d’utilité ne présentant pas de problème de cohérence temporelle. Il est donc dommage que de tels mécanismes d’autocontrainte ne soient pas plus étudiés, d’où mon intérêt pour cet article.

L’incohérence temporelle est en revanche assez étudiée pour elle-même par les économistes, que ce soit théoriquement ou dans le cadre de l’économie expérimentale. Carrillo et Mariotti ont par exemple montré qu’un agent temporellement incohérent peut avoir intérêt à refuser une information pourtant gratuite afin d’empêcher son « moi » demain d’en profiter pour reporter son travail sur le « moi » d’après-demain, on peut donc être rationnellement ignorant. Pour les plus intéressés qui ont en plus accès à l’European Economic Review il y a un intéressant survol de ce genre de questions par Jean Tirole dans le numéro 46 (2002).

Il faut souligner que ce problème d’incohérence temporelle non seulement est très banal (ne pas travailler aujourd’hui en se disant qu’on travaillera demain… dix jours de suite), mais est central pour l’étude d’un certain nombre de problèmes. D’abord pour l’étude des phénomènes d’addiction, et de la consommation de tabac ou de drogue. Mais aussi pour l’étude des retraites : si les agents sont temporellement incohérents et qu’aucun mécanisme de retraite (par répartition ou par capitalisation d’ailleurs) n’est obligatoire, on court le risque que les agents consomment trop tout de suite et se retrouvent forts dépourvus quand la bise sera venue.

Certains auteurs prennent suffisamment au sérieux cette hypothèse d’incohérence temporelle pour en tirer des conséquences inattendues ; David Laibson par exemple explique que dans un monde où l’on peut régler par carte bancaire, où le crédit est facilité et où d’une manière générale beaucoup d’actifs sont liquides, il devient très difficile de s’autocontraindre. Sur la base d’un modèle simple et d’un exercice de calibration il montre ainsi que le passage d’une économie « illiquide » à une économie liquide peut correspondre pour des consommateurs « très impatients » à une perte de bien-être aussi forte que s’ils avaient perdu plus de la moitié de leur revenu ! L’auteur estime aussi que certaines réalités sociales comme l’amitié ou le mariage peuvent servir de mécanismes « disciplinants » ; quelqu’un qui se sait spécialement paresseux peut par exemple s’entourer d’amis dont il sait qu’ils valorisent beaucoup le travail. L’application au mariage est laissée en exercice au lecteur.

Nous avons donc la raison profonde pour laquelle le journaliste dit d’Anne que « la pierre la rassure » ; il est en effet difficile de vendre une maison du jour au lendemain pour s’acheter des baskets neuves, c’est donc un instrument d’autocontrainte très efficace.

Licence Creative Commons – Auteur:Jean-Edоuard Cоlliard

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