John Rambo : La société de défiance

Note liminaire : ce message n’a rien à voir avec « La société de défiance : comment le modèle social français s’auto-détruit », ouvrage de Yann Algan et Pierre Cahuc, et ce pour la bonne raison que je ne l’ai pas lu. Les mauvaises langues remarqueront que ce n’est pas toujours suffisant pour que je retienne ma langue, mais ici je le ferai exceptionnellement. Il est juste question de quelque chose qu’on pourrait nommer la confiance, d’où le titre.

La sortie du quatrième épisode de Rambo mercredi a donné lieu aux clichés habituels sur les films de Sylvester Stallone, clichés qui à mon avis ne rendent guère justice à la profondeur insoupçonnée des scénarios qu’il écrit ou co-écrit lui-même. Je n’ai pas vu « John Rambo » mais je prétends néanmoins que l’on peut retirer du film Rambo I des leçons tout à fait profondes (« deep », comme on dit chez nous) sur l’importance de la confiance dans nos sociétés contemporaines. Si si.

Rappelons succinctement le scénario de Rambo I pour ceux qui n’auraient pas eu la chance de voir ce conte philosophique des années Reagan (on a la littérature qu’on mérite). Par flemme je vais copier directement l’article Wikipedia consacré à notre ami au distinctif bandeau rouge.

Notons d’ailleurs que par ce bandeau rouge un premier cousinage entre Rambo et les économistes est établi. On se rappelle en effet que dans le film Gremlins 2 la peluche qui tient lieu de héros arbore en effet quelques instants ce viril accessoire en combattant les redoutables gremlins ; quand on sait que cette peluche n’est autre que Gizmo, qui depuis a abandonné le cinéma pour l’économie, la référence devient transparente et on ne s’étonne plus de voir en Rambo un lointain parent des économistes, un peu comme l’homme de Neandertal pour nous.

Synopsis wikpédien :

John Rambo, un héros de la Guerre du Viêt Nam, marche de ville en ville à la recherche de ses anciens compagnons d’armes. Alors qu’il s’apprête à traverser une petite ville pour s’y restaurer, le Shérif Will Teasle l’arrête pour vagabondage. Emprisonné et maltraité par des policiers abusifs, Rambo devient fou furieux et s’enfuit dans les bois après avoir blessé de nombreux agents. Traqué comme une bête, l’ex-soldat est contraint de s’enfuir, un policier (Arthur Galt) meurt par accident en essayant de l’abattre. Dès lors, la police locale et la garde nationale déploient des moyens considérables pour retrouver le fugitif. Le Colonel Samuel Trautman, son mentor, intervient et essaie de dissuader les deux camps de s’entre-tuer pendant que Rambo, acculé et blessé, rentre en guerre contre les autorités et la ville.

John Rambo est né dans l’Arizona d’une mère Navajo et d’un père allemand. Il incarne donc l’Amérique sauvage et métissée. Le héros est un combattant exceptionnel, plusieurs fois décoré, blessé. Il a été torturé dans un camp vietnamien dont il s’est évadé. A la fin de la guerre du Viêt-Nam, il a été démobilisé. Quand il revient au pays, il a l’impression d’avoir été lâché par tout l’establishment civil et militaire des États-Unis. C’est sa révolte contre l’Amérique qui a abandonné ses soldats et s’est retournée contre que la guerre que raconte le film. Rambo devient un homme « sauvage », vivant dans la nature et combattant l’armée américaine. Sa bravoure et sa ruse sont telles qu’il tient tête à lui seul à plus de 200 soldats. Le héros prend là sa revanche sur les autorités fédérales et sur la gauche américaine qui voient dans les vétérans des monstres bellicistes.

Rambo est le héros type de l’Amérique reaganienne qui rompt avec les discours culpabilisants sur la Guerre du Viêt Nam et célèbre la force, la justice et l’initiative individuelles. Ce vétéran d’une guerre maudite porte avec une intensité nouvelle les valeurs américaines face à ceux qui n’y croient plus. La suite de Rambo joue aussi sur les traumatismes américains, ici la rumeur de soldats américains toujours emprisonnés dans les geôles vietnamiennes et que le nouveau héros de la nation américaine va ramener au pays.

Si on peut interpréter ce film comme une glorification de la capacité d’intervention des « Bérets verts » pendant la Guerre du Viêt Nam, on peut y voir également une dénonciation des horreurs de la guerre, ainsi qu’une accusation grave contre une Amérique bureaucratique qui se moquerait des soldats partis combattre pour elle (dans sa tirade finale, Rambo clame: « C’était leur guerre, pas la mienne ! »). Le film serait donc plus complexe que ce que la critique professionnelle en avait dit alors.

Je sens un soupçon de perplexité planer quant à la valeur scientifique dudit scénario. La décision du shérif Teasle n’est-elle pourtant pas extrêmement surprenante et apparemment peu rationnelle ? De deux choses l’une en effet : soit Rambo est totalement inoffensif, et l’arrêter ne sert qu’à faire perdre de l’argent aux débits de boisson locaux (ainsi qu’aux fabricants de bandanas), ou bien il est dangereux et l’arrêter de manière préventive peut le mener à tuer une bonne partie de la population locale. Comme même le shérif d’une petite ville du Montana ne saurait être irrationnel, on peut forcément trouver une explication en se creusant un peu la tête. La première est qu’arrêter un homme innocent et le maltraiter est en fait très amusant pour le shérif et ses sbires, mais je recule devant une interprétation aussi immorale et peu respectueuse des membres des forces de l’ordre, fussent-elles montanesques.

Est-ce d’ailleurs un motif suffisant pour prendre le risque d’une mini-guerre civile ? Deux individus rationnels peuvent-ils s’engager dans une lutte autodestructrice (et tuer au passage quelque 200 soldats, si on en croit le synopsis) alors même qu’ils gagneraient à se laisser l’un l’autre en paix ?

La deuxième explication à demande un peu plus d’imagination et peut se résumer de manière simple par le petit jeu suivant, qui représente une escalade dans la violence (attention : à partir d’ici ce sujet contient des passages de théorie des jeux susceptibles de choquer les jeunes RCEnautes) :

Pas de panique, le jeu représenté sous une forme un peu compliquée est en fait assez simple quand on l’explique avec des mots. Mettons-nous à la place de Rambo et du shérif. Pour de tels hommes, comme on n’en trouve hélas que dans les films américains et ceux de Jean-Pierre Melville (pas d’antiaméricanisme primaire), leurs congénères se répartissent en trois catégories : les gens normaux (aussi dits « mous », ou « femmelettes »), les « durs », les « vrais durs », ce que nous appellerons respectivement le type 0, le type 1, et le type 2. Plus quelqu’un est dur, plus il est prêt à soutenir un conflit violent ; dans Rambo I nous avons par exemple niveau de violence 0 (Rambo prend un café dans le village et le shérif le laisse tranquille), niveau de violence 1 (Rambo est arrêté, se fait malmener et s’évade), niveau de violence 2 (guerre sans merci et destruction dudit village suite à l’affrontement entre Rambo et le shérif). Par hypothèse ici un individu de type i encourt une désutilité de -100 s’il se retrouve dans un niveau de violence i+1 (que ce soit pour des raisons morales ou simplement parce qu’il perd face à son adversaire, plus fort que lui). Rambo connaît quel est son type, mais le shérif ne le sait pas, inversement le shérif connaît son propre type, qui est en revanche inconnu de Rambo. Le jeu auquel ces deux protagonistes se livrent est le suivant : le shérif voit Rambo, et doit décider de l’arrêter (D, comme dur) ou non (C, comme céder). S’il l’arrête on passe au niveau de violence 1. Rambo a alors le choix entre céder, ou riposter en s’évadant. S’il riposte on reste dans le niveau de violence 1 et c’est au shérif de choisir de riposter ou non. Cette fois s’il riposte on passe au niveau de violence 2. Si Rambo riposte encore on reste dans le niveau de violence 2 et il y a « match nul » (comme dans le film : Rambo se fait arrêter mais le shérif se fait tuer).

Résolvons donc ce jeu en partant de la fin (par « récurrence à rebours »), de manière assez facile puisque les paiements des joueurs ont été choisis pour que ne se pose aucun problème trop sérieux (par exemple le shérif « mou » pourrait avoir intérêt à se faire passer pour un dur etc., rien de tel ici). On suppose que quand Rambo choisit de partir de la ville, donc de céder, il obtient -1, et le shérif 1. Si on en est au dernier stade du jeu le Rambo de type 2 se bat donc jusqu’au bout pour avoir 0 plutôt que -1 ; le Rambo de type 1 en revanche cède, plutôt que d’affronter une situation de type 2 (qui lui rapporterait -100). Auparavant, le shérif de type 2 sait qu’il est dans une situation de violence 1, donc qu’il a face à lui un Rambo de type 1 ou de type 2 (le type 0 aurait déjà abandonné) ; en cédant la place à Rambo il perd par hypothèse -1 si Rambo est de type 1, -2 si Rambo est de type 2 (plus Rambo est « dur », plus il est dangereux de le lâcher dans la ville). En ne cédant pas, il sait que soit Rambo est de type 1 et le shérif gagne 1, soit il est de type 2 et le shérif gagne 0. Dans les deux cas il a intérêt à ne pas céder, donc il ne cède pas. Le shérif de type 1 est quand à lui incapable de provoquer une situation de type 2, donc il cède quel que soit le type de Rambo. Que joue Rambo au coup d’avant ? S’il est de type 0, il cède de toute façon. S’il est de type 1, soit le shérif est de type 1 et Rambo aura 1 en ne cédant pas, soit le shérif est de type 2 et Rambo aura -1 en ne cédant pas. Dans un cas comme dans l’autre, c’est préférable (au sens large) à l’abandon de la place, qui lui rapporte -1 à tous les coups. Le Rambo de type 2 a -1 en cédant, et 1 ou 0 en ne cédant pas donc il ne cède pas.

On en arrive à la décision initiale : le shérif va-t-il arrêter Rambo ou le laisser vagabonder tranquillement ? Supposons d’abord que le shérif a au fond un cœur d’or sous son étoile d’argent, et qu’il n’aime pas commettre d’erreur « judiciaire », et qu’ainsi si Rambo est de type 0 et qu’il le laisse aller il obtient 2.

Introduisons un facteur très intéressant que l’on peut interpréter comme un indicateur de confiance envers l’autre. Rambo et le shérif pensent tous deux qu’un homme pris au hasard a une chance p0 d’être de type 0, p1 d’être de type 1, p2 d’être de type 2, la somme faisant 1. J’aime beaucoup ces petits paramètres qui résument à eux seuls un phénomène social profond et qui jouent un rôle fondamental dans un modèle homo-oeconomicisant.

Le shérif de type 0, que la vue du sang révulse, ne peut de toute façon jamais arrêter Rambo.

Le shérif de type 1 fait face au choix suivant : en arrêtant Rambo il y a p0 chances qu’il soit de type 0 et que le shérif gagne 1, p1 chances qu’il soit de type 1 et que le shérif gagne au final -1, p2 chances qu’il soit de type 2 et que le shérif gagne au final -2. En ne l’arrêtant pas il gagne respectivement 2, -1 et -2 dans les mêmes situations. En espérance ne pas céder rapporte donc p0 x 1 – p1 – p2 x 2, et céder p0 x 2 – p1 – p2 x 2 , il est donc toujours meilleur pour lui de céder.

Le shérif de type 2 en arrêtant Rambo peut espérer d’après tout ce que nous avons vu auparavant p0 x 1 + p1 x 1 + p2 x 0. En cédant il obtient en moyenne p0 x 2 – p1 – p2 x 2. Le shérif arrête donc Rambo si et seulement si p0 est inférieur à 2/3.

Conclusion : la guerre totale entre le shérif et Rambo n’est possible que lorsque Rambo et le shérif sont tous deux des « vrais durs » ET que le shérif pense qu’il y a moins de deux tiers de chances que Rambo soit un « doux ». 25 avant l’ouvrage de Yann Algan et Pierre Cahuc, Sylvester Stallone avait donc compris non seulement l’importance du facteur « confiance » dans les relations sociales, mais aussi le fait que la défiance n’avait aucune importance si les protagonistes n’étaient pas réellement des « durs ». La défiance est donc ici une condition nécessaire mais non suffisante de la violence – inversement la mauvaise opinion a priori que Rambo et le shérif peuvent avoir l’un de l’autre est sans conséquence s’ils ne sont pas par ailleurs prêts à en découdre.

Et voilà ce qu’avait génialement compris Sylvester Stallone ! Pas mal pour quelqu’un qu’on caricature volontiers en brute épaisse, et même républicaine. Mais au fond ce n’est guère surprenant : les économistes, supposant généralement que les individus ont des anticipations rationnelles, ont l’habitude que les ces mêmes individus connaissent les résultats du modèle avant même qu’aucun économiste ne l’ait posé. Ce qui rend le métier d’économiste assez paradoxal, mais passons.

Si j’étais moins honnête scientifiquement j’en profiterais pour appliquer les résultats de ce petit modèle, qui proviennent entièrement d’hypothèses tout à fait arbitraires et haddock, à des situations tout à fait différentes de l’interaction envisagée mais présentant une certaine ressemblance.

Prenons par exemple, au hasard, les relations entre une entreprise et un jeune qu’elle vient d’embaucher, jeune à qui elle peut faire confiance ou non, suite à quoi le jeune peut tirer au flanc ou pas etc. Si nous faisions comme si le jeu étudié était très général et pouvait servir de base à une théorie générale des conflits, nous pourrions dire que le problème n’est peut-être pas que les jeunes aient une mauvaise image de l’entreprise, mais que l’entreprise (le shérif) ait une mauvaise image des jeunes (il fallait y penser), et aussi que l’un comme l’autre soient prêts à se nuire mutuellement.

On peut encore penser à la relation entre un chômeur et une administration qui le voit volontiers comme un fraudeur potentiel, à celle entre deux pays rivaux, voire au sein d’un couple et bien d’autres encore, c’est dire si Rambo est un film profond. Mais après tout, quand on remarque que le héros porte le même prénom que John Nash, ça met tout de suite la puce à l’oreille.

Licence Creative Commons – Auteur:Jean-Eduard Cоlliard

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