La micro, le gospel et les valeurs (suite)

2- Concurrence imparfaite et économie industrielle : l’entreprise inefficace et gaspilleuse ?

Fi, quel vilain titre digne de la plus marxiste des propagandes ! Est-il issu d’un manuel de SES ? Non, mais là encore de l’analyse microéconomique de l’entreprise, dès lors que celle-ci est en situation de concurrence imparfaite. Pour faire simple, une entreprise en situation de concurrence parfaite ne fait pas de profit (on parle ici de profit « pur », c’est-à-dire après rémunération du capital : les actionnaires touchent donc bien un dividende), et c’est une des raisons pour lesquelles une économie de marché en concurrence parfaite est considérée comme efficiente par les économistes. Donc une entreprise qui fait du profit est en situation de concurrence imparfaite (mais l’inverse est faux, une entreprise qui ne fait pas de profit n’est pas nécessairement en concurrence parfaite). Or la plupart des grandes entreprises françaises et étrangères font du profit (si si), et même parmi les petites il s’en trouve peu pour faire des pertes pendant longtemps (sans quoi elles disparaissent).

On en déduit (admirez l’enchaînement rigoureux et logique) donc que le monde dans lequel nous vivons n’a rien à voir avec celui de la concurrence parfaite, le seul dont les économistes ont vraiment une vision positive. Question : la microéconomie, dans son versant concurrence imparfaite, donne-t-elle une image positive des entreprises « réelles » ?

Non, bien au contraire. Imaginons un enfant élevé dès le berceau dans une faculté d’économie dispensant exclusivement des cours de microéconomie des plus classiques. Que penserait, devenu grand, notre jeune microéconomiste en arrivant dans le monde réel ? Vraisemblablement que l’économie est incroyablement inefficace et que tout est à refaire, qu’il faut briser toutes les structures monopolistiques et oligopolistiques, voire mettre les industries qui ne peuvent exister qu’en monopole (ce qu’on appelle des « monopoles naturels ») dans les mains de l’Etat. On pourrait résumer le message de la microéconomie « de base » sur la situation des entreprises de manière un peu crue par la phrase suivante : « si une entreprise ne fait pas de profit c’est parfait, mais il faut la surveiller, si elle en fait l’Etat doit intervenir pour que cela cesse ». Moi je veux bien qu’on enseigne davantage cette saine maxime dans les lycées, mais je ne suis pas sûr que cela corresponde aux désirs profonds de « Positive Entreprise ».

Revenons brièvement sur les raisons pour lesquelles un monopole est considéré comme inefficace. Rappelons que pour un économiste « standard » l’efficacité se comprend en termes d’optimalité au sens de Pareto, c’est-à-dire qu’une situation est efficace lorsque aucune ressource n’est gaspillée et qu’il est impossible de rendre quelqu’un plus heureux sans rendre au moins une autre personne plus malheureuse. Notons qu’une situation dans laquelle une seule personne détient tout est à ce titre pareto-optimale, ou inversement qu’une situation qui n’est « même pas » pareto-optimale est véritablement honteuse. Or une situation de monopole n’est pas pareto-optimale.

Petit rappel de microéconomie à l’usage des inconscients qui voudraient en mettre plus dans les manuels de SES sans comprendre que c’est la voie la plus sûre vers la révolution ou au moins le rejet massif du capitalisme contemporain :

Un monopole est par définition seul sur son marché et peut choisir le prix du bien qu’il vend (il est en revanche impossible de choisir son prix en concurrence parfaite : on est obligé de s’aligner sur celui des autres). Cela veut dire notamment que si notre monopole veut vendre une unité de plus, il doit baisser son prix de vente, ce que montre la courbe de demande (notée D(p), quantité demandée en fonction du prix). Donc que chaque unité supplémentaire qu’il vend lui rapporte un peu moins que la précédente puisque le prix baisse ; en termes techniques, on dit que sa recette marginale est décroissante (courbe Rm).

En supposant que, pour notre entreprise, produire une nouvelle unité de bien coûte un peu plus cher que produire l’unité précédente (coût marginal croissant, courbe Cm), quel va être le choix du monopole ? S’il est dirigé par un manager compétent (comme dit dans mon dernier commentaire sur les manuels de SES, un monopole peut s’offrir le luxe d’être dirigé par un singe, ce qui n’est pas le cas d’une entreprise en concurrence parfaite), le monopole devrait produire la quantité Q* (sur le graphique) qui égalise revenu marginal et coût marginal.

En effet, s’il produit un peu plus que Q*, la coût de la nouvelle unité est supérieur au prix -donc le monopole fait des pertes ; inversement, s’il produit un peu moins, il y a un coût d’opportunité : il ne produit pas une unité qui serait vendue plus chère que son coût de production. On note p* le prix correspondant à ce choix du monopoleur. Notons que p* est donné par la courbe de demande pour le niveau de production Q*. La courbe CM représente le coût moyen de production. Enfin, on ajoute une aire en jaune clair S qui représente le surplus du consommateur, et une aire en bleu clair P qui représente les profits de la firme.

Quelle serait la situation optimale au sens de Pareto ? Ce serait que le monopole vende une nouvelle unité tant que le consommateur est prêt à la payer plus qu’elle ne coûte à produire. Cette situation optimale reviendrait alors à fixer le prix p2, ordonnée du point en lequel se coupent courbes de demande et de coût marginal.

On vérifie que le profit de la firme serait alors plus faible et le surplus du consommateur plus élevé. Surtout, le prix du bien serait plus bas et la quantité échangée plus élevée, et la somme profits+surplus serait plus élevée. La situation de monopole aboutit en fait à un gaspillage du fait que des unités ne sont pas produites alors même que leur production serait économiquement rentable, le monopole rationne volontairement les consommateurs pour maintenir des prix plus élevés.

Il existe bien sûr de nombreuses façons de justifier l’existence de profits. Depuis Schumpeter, notamment, on fait remarquer que le but principal de l’innovation technologique pour une firme peut être de se placer en situation de monopole temporaire. Sans cette position la firme n’aurait d’ailleurs aucune raison de mener un investissement qu’elle ne pourrait pas rentabiliser, d’où l’importance de la protection des brevets par exemple.

En pratique, la difficulté est alors de faire la part entre des monopoles justifiés et efficaces, et d’autres qui sont simplement nuisibles. A vrai dire, il n’est pas sûr qu’en regardant de près les plus grandes capitalisations boursières françaises ou mondiales on ne trouve que des firmes qui se soient distinguées par des innovations révolutionnaires au cours des dernières années (Microsoft, par exemple, vit encore sur son innovation majeure d’il y a 30 ans, qui n’est d’ailleurs pas technologique mais commerciale), ce qui ne veut pas dire qu’on n’en trouve pas.

Il en va de même pour beaucoup d’autres phénomènes où un « entrepreneur positiviste » peut se servir d’un argument plus ou moins économique pour justifier ce qui n’est qu’une situation inefficace. On peut par exemple défendre une fusion entre deux entreprises (et donc l’accroissement de la part de marché de la nouvelle entité) en disant qu’elle va amener des économies d’échelle, ou encore la réalisation d’une OPA en soutenant que la perspective de voir sa firme rachetée peut avoir un effet de discipline fort sur les managers.

Et de fait ces effets sont réels, mais rien ne dit qu’ils ne soient pas parfois contrebalancés par d’autres effets. Il ressort des travaux empiriques que près de la moitié des fusions aient un effet négatif sur l’efficacité productive des firmes. A en croire La guerre mondiale des banques ou le repère sur L’économie bancaire, le recours croissant aux OPA serait plus dû à des stratégies défensives des firmes (manger ou être mangé), voire de leurs managers qui entendent bien conserver leurs postes. Pire encore, il semblerait qu’une banque gérant plus de 25 milliards de dollars d’actifs rencontre des rendements d’échelle décroissants, autrement dit plus elle croît au-delà de cette taille, plus elle est inefficace. Quand on sait qu’UBS totalise 1125 milliards d’euros d’actifs (chiffres 2004), on imagine combien les spécialistes de la banque estiment que le système bancaire actuel est efficace.

Une toute autre question est après de savoir si l’Etat peut intervenir efficacement pour réguler la situation ou s’il manque d’informations et d’incitations à le faire. En termes techniques, il convient de savoir lequel l’emporte des « market failures » ou des « government failures ». L’analyse contemporaine des « monopoles naturels » montre bien que l’analyse microéconomique, lorsqu’elle n’est pas conduite par des idéologues, n’a pas de préjugé définitif quant à la valeur de telle ou telle situation. Savoir s’il convient que tel ou tel service public soit assuré directement par un organisme public, soit délégué à une ou des entreprises privées, sous quelle forme et avec quelle régulation, est une question empirique qui se résout au cas par cas en fonction des spécificités du bien considéré et des entreprises du secteur. L’économiste honnête ne se fait ni le chantre de l’entreprise privée ni celui de la régulation étatique à tout crin, mais prend simplement en compte les vertus et les défauts des deux.

Du point de vue d’un microéconomiste travaillant dans un cadre de concurrence imparfaite (ce qui, n’en déplaise aux entrepreneurs positivistes comme à un grand nombre de critique de la micro d’ailleurs, est assez souvent le cas) toutes les entreprises ou presque sont des unités de production inefficaces qu’il convient de réguler au mieux.

Comme quoi on peut être de l’avis que « l’Etat devrait réguler l’économie » tout en étant un microéconomiste forcené, au temps pour Le Figaro donc. Ce qui en toute rigueur ne veut pas dire que les actionnaires ne puissent pas réguler les entreprises eux-mêmes, peut-être mieux que l’Etat, problème que nous aborderons après un bref détour par la question des externalités, deuxième grande source de sous-optimalité de l’activité économique non régulée.

Nous remercions nos lecteurs d’avoir supporté cette magistrale leçon ce cours magistral, et Ecopublix de ne pas nous accuser de plagiat. En même temps vu que les Ecopublices sont nombreux et que les class actions ne sont pas pour demain…

Licence Creative Commons – Auteur:Jean-Eduard Cоlliard

Be the first to comment

Leave a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*