La micro, le gospel et les valeurs (suite et fin)

Terminons avec beaucoup de retard notre tour d’horizon des relations ambiguës entre microéconomie et aimable entreprise. Les deux derniers volets vous sont présentés aujourd’hui, afin que l’ensemble soit une trilogie, ce qui a toujours beaucoup de classe.

3- Les externalités, ou pourquoi les abeilles n’aiment pas l’entreprise (et réciproquement)

La dernière fois qu’un professeur m’a présenté le concept d’externalités, il (elle) l’a fait à l’aide d’une fable charmante et qui se voulait certainement un hommage déguisé à Bernard de Mandeville (sinon je ne vois pas vraiment l’intérêt de fabuliser fabliautiser affabulitiser rah tu m’embêtes mettre en fable un concept finalement pas si compliqué).

Soit donc un apiculteur, qui élève donc des abeilles, et dont les charmantes bestioles s’en vont butiner en gazouillant les fleurs de l’entreprise de son voisin, dont l’objet social est la culture et la revente de ces luxuriants végétaux. Si le premier se retire après une longue vie de labeur et de réveils matinaux, et décide de vendre son commerce à une multinationale du miel qui élève les abeilles en batterie, il est fort à craindre que le second doive à son tour mettre la clé sous la haie. En effet, les malheureuses butineuses ne pourront plus sortir et répandre le pollen bienfaisant de ses fleurs, qui donc péricliteront.

Bref, notre ami l’apiculteur avait sur lui des externalités positives : son activité facilitait la production de son voisin, sans qu’il en tienne compte, et sans que ledit voisin n’ait à le payer pour ces bons offices. On voit tout de suite que la situation qui prévaut peut être inefficace : l’activité de la multinationale prise isolément peut être plus rentable que celle du petit apiculteur, mais le cultivateur aurait pu payer son ex-voisin pour éviter le départ de ses petites amies rayées, et cela aurait peut-être été encore plus rentable. Cet exemple peut paraître innocent, mais il illustre bien l’une des principales caractéristiques de l’entreprise, qui est un agent économique rationnel, savoir qu’elle se préoccupe de son profit sans prendre en compte les conséquences de ses choix sur les autres acteurs économiques.

Autres exemples moins bisounours, côté négatif : la pollution, l’usure physique des travailleurs (après un accident, l’entreprise ne rembourse pas forcément l’intégralité des soins, d’où l’importance de normes de sécurité légales, car laissée à elle-même l’entreprise a tout intérêt à se défausser sur la Sécu), l’implantation d’une usine de retraitement des déchets nucléaires à La Hague, la délocalisation d’une usine qui peut ruiner un village ; et côté positif, les effets de localisation géographiques (type quartier d’affaires), la formation et les effets d’apprentissage collectifs, l’embellissement d’un quartier, la construction d’infrastructures publiques (augmentation de la valeur des biens immobiliers proches des tramways)…

Dans tous les cas, le coût ou le bénéfice social est différent du coût/bénéfice privé, ce qui constitue la définition d’une externalité. Or, dans une situation de pression concurrentielle, il est impossible pour une entreprise, même « bien intentionnée » (à supposer qu’une entreprise ait une âme), de prendre en compte les coûts sociaux dans son calcul de profit, sous peine d’être balayée par ses concurrents qui ne le feraient pas (théoriquement, il suffit qu’un seul concurrent ne se soucie pas des coûts sociaux de son activité pour qu’il capte toute la demande si les autres se montrent plus scrupuleux). C’est la raison pour laquelle l’économie classique, qui prévoit un cadre pour l’évaluation du bien-être général, prévoit depuis longtemps un certain nombre de solutions à ces problèmes, notamment la taxe dite pigouvienne (et à ce propos, connaissiez-vous l’existence du très select NoPigou Club ?) : il s’agit de faire intégrer par l’entreprise l’ensemble des coûts ou bénéfices sociaux exercés par son activité en la subventionnant pour ses externalités positives et en la taxant pour ses externalités négatives. Notons d’ailleurs que la première solution est davantage usitée que la seconde…

D’autres solutions existent également, comme les quotas (et sa forme sophistiquée, les quotas régulés par le marché comme c’est déjà le cas pour les droits à polluer), les règlements (exemple des normes de sécurité). Il est vrai que depuis déjà quelque temps la théorie économique a pris conscience de l’imperfection pratique de ces solutions, parfois pires que le mal qu’elles étaient censées éradiquer ; il peut ainsi être difficile d’identifier pourquoi la victime d’une externalité négative ou le bénéficiaire d’une externalité positive ne paye pas pour que cesse (respectivement continue) l’activité responsable de tous ses maux (ses délices). Si c’est parce qu’il n’existe pas de marché sur lequel effectuer le paiement, certains économistes pensent que le mieux est d’essayer d’en créer un – mais là où ça n’est pas possible, on voit mal comment on pourrait se passer d’une intervention du régulateur, malgré les difficultés qu’elle rencontre, voire soulève.

4- Les modèles principal – agent : quand les patrons aiment les koalas, ou offrir des voyages en jet privé…

Si vous avez bien suivi, vous vous souvenez (épisode 1) qu’il arrive que les entrepreneurs, ou bien plutôt les gestionnaires (ce sont deux réalités différentes, bien que la vulgate ait tendance à n’utiliser que l’un des termes, nettement plus élogieux) se montrent authentiquement soucieux de développement durable ou autres pandas à croquer ; et vous vous rappelez également que si, non contents de distribuer leur fortune à toutes sortes de fondations, ils font de même avec l’argent de leur société (autrement que dans un but publicitaire, c’est-à-dire in fine de profit), ils volent leurs actionnaires. C’est en observant cette cruelle réalité que les économistes ont développé une série de modèles appelés globalement principal-agent.

Ces modèles prennent en compte la dissociation entre propriétaires de la firme (actionnaires, qui assignent a priori à la firme le but sainement microéconomique de faire un maximum de profit) et managers, dont les buts peuvent être tout autres : faire croître la taille de l’entreprise et donc le pouvoir et le prestige personnels du patron (de nombreuses fusions-acquisitions s’avèrent a posteriori inefficaces et dues davantage à une ambition directoriale affirmée qu’à la volonté de faire jouer les synergies), assurer son indéboulonnabilité (lorsqu’on dirige un groupe complexe dont on est le seul à connaître les ressorts, on dispose de facto d’un monopole en étant le seul manager envisageable), sauver les rats d’égout, faire profiter à ses amis politiques des jets privés de la boîte, appliquer un modèle social « éthique » (chez Ben & Jerry’s, qui appartient cela dit encore pour une bonne part à Ben et à Jerry, même les deux fondateurs ne peuvent être payés plus de 7 fois plus que le salarié le moins bien rémunéré), …

Qu’en penser quant à la « bonté » de l’entreprise ? a priori, on aurait donc des entreprises plus ou moins sympathiques selon que le directeur poursuit des buts socialement valorisés ou non. Notons que les théories sont nées de l’observation de « déviances » des managers, mais n’en proposent pas d’explication et déplacent le centre d’intérêt vers la résolution du problème, ce que l’on peut regretter. Il s’agit de trouver la forme de rémunération/sanction des dirigeants qui les incite à faire leurs les buts des actionnaires ; on parle alors de contrat optimal. On peut donc soutenir qu’elles donnent de l’entreprise une image fort négative, plus que celle véhiculée par les théories sociologiques des organisations : la firme est vue comme un ensemble de contrats optimaux permettant la collaboration d’individus égoïstes et égocentriques cherchant en permanence la triche, mais solidement encadrés par des incitations complexes.

Ces théories ont souvent servi de justification aux rémunérations exceptionnelles des dirigeants (notamment dans le cas des stock-options, effectivement très incitatives : plus l’action monte, plus les actionnaires ET le manager sont heureux ensemble), mais le débat empirique n’est pas encore tranché (les stock-options semblent efficaces dans le cas de petites entreprises en forte croissance, mais nettement moins dans les grandes entreprises où on peut supposer qu’il s’agit plus d’une extraction de rente de la part du petit nombre d’acteurs sur le « marché des managers »).

General wrap-up of the course (j’ai toujours rêvé de conclure par ces mots magiques, et un jour je réussirai à placer « to put it in a nutshell ») : Pourquoi la microéconomie a-t-elle une image si business-friendly ?

Elle ne semble pas vraiment la mériter, d’autant que les théories qui font l’objet de nos parties 2 et 4 font partie des champs de recherche en micro les plus dynamiques (la dernière, notamment, est extrêmement actuelle, sous diverses formes).

A cela, deux explications principales :

-une erreur de période : la majorité des gens qui s’expriment aujourd’hui se réfèrent plus ou moins consciemment aux travaux d’une époque où la micro servait davantage de base à l’attaque de la macroéconomie keynésienne (non ou peu microfondée), à celle de la réglementation étatique, … Il est intéressant de noter qu’il y a comme un mouvement de balancier ; dans les derniers jours du keynésianisme triomphant, il fallait être anti-intervention pour être original et rock’n roll – aujourd’hui, ce n’est pas forcément l’inverse, mais la répartition government failures (champ qui a perdu un peu de sa vigueur devant l’affaiblissement de sa cible) vs. market failures a tendance à s’équilibrer.

-une erreur, tout court, du fait de la faiblesse ou de l’inexistence de l’enseignement de la microéconomie dans les Grandes Ecoles qui fournissent la plupart des élites françaises (désolés pour le poncif) : beaucoup de formations se sentent obligées de fournir un cours de microéconomie de base, ce qui est en soi légitime, mais en un nombre fort restreint d’heures – ce qui empêche d’aller plus loin que ce qui correspondrait à un premier cours de microéconomie à l’université (demandez un cours « d’introduction » à un professeur et il pensera probablement et pavloviennement « Micro 1, producteur, consommateur », sans forcément savoir qu’il n’y aura pas de Micro 2 après). Or, s’il est normal dans un parcours universitaire de plusieurs années où l’on aura le temps d’approfondir en suite, de commencer par étudier les cas de marché parfait, cela donne une vision complètement fausse du contenu de la microéconomie si l’on doit s’arrêter là, d’autant qu’il est souvent plus simple et moins exigeant en termes de mathématiques de présenter les résultats d’optimalité du marché que ceux de la théorie des contrats.

Licence Creative Commons – Auteurs:Emmeline Travers-Cоlliard et Jean-Edouard Cоlliard

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