La micro, le gospel et les valeurs

Il est assez frappant de voir que (comme s’ils se doutaient qu’on leur opposerait immanquablement – et probablement à juste titre, d’ailleurs Jean-Edouard l’a fait c’est tout dire – le manque de scientificité de leurs objections) les critiques les plus écoutés et les plus entreprise-friendly des SES brandissent toujours l’étendard de la microéconomie, seule science sociale véritablement scientifique et de l’enseignement de laquelle on priverait cruellement les chères têtes blondes dont j’ai été même si je suis brune.

Si on enseignait la micro, exposent-ils candidement, tout irait mieux entre les élèves et l’entreprise, et donc dans le meilleur des mondes. Je ne résiste pas ici à l’envie de faire une fleur à nos lecteurs les plus récents en ajoutant un lien vers le discours des tout premiers Donalds qui nous ont fait l’honneur de cancaner chez nous.

Or donc, que dit vraiment la micro de la positivitude de l’entreprise ?

1- La microéconomie de base : quand producteur et consommateur se chamaillent

Il faut ici distinguer deux enseignements qui vont dans le sens opposé quand il s’agit de dire que l’entreprise est « bonne » ou « mauvaise ».

La notion d’équilibre général, ainsi que les deux théorèmes de l’économie du bien-être, nous enseignent que l’entreprise, lorsqu’on la laisse agir dans un marché véritablement concurrentiel, est un moyen pour parvenir à l’optimum social (par ce mécanisme de la « main invisible » dont Adam Smith n’a, malgré une légende tenace, parlé que 3 fois dont une seule dans la Richesse des nations(1)), optimum social qui est défini comme correspondant à une allocation Pareto-optimale des ressources rares.

Mieux encore, la microéconomie du producteur, qui concerne tous les choix opérés par une entreprise, nous apprend que parce qu’elle cherche à maximiser son profit (ce qui, redisons-le encore, est loin d’être honteux) elle agit rationnellement, minimise le gaspillage (les microéconomistes disent qu’elle produit sur la « frontière efficiente de production », et quand il y a « efficient » dans une expression, on peut en gros traduire par « c’est bien ») et effectue un arbitrage volume de production/coût de mise sur le marché optimal.

Bref, la micro nous dit que l’entreprise, c’est quelque chose qui marche. Et ça n’est déjà pas si mal.

Là où nos amis positiveurs (mais pas positivistes) s’illusionnent, c’est en cherchant à tout prix à introduire des sentiments (du genre « j’aime ma boîte et ma boîte est gentille elle sauve les petits pandas ») dans ces rouages bien huilés. Voir à ce sujet le billet de Denis Colombi, justement intitulé « l’économie bisounours ». Et là, la micro, qui en dépit de ses hypothèses parfois fantaisistes reste rigoureusement (et scientifiquement) cohérente avec lesdites hypothèses, ne suit plus.

J’aime ma boîte ? pas vraiment. La théorie du consommateur (au demeurant sans doute beaucoup plus valable que celle du producteur, pour des raisons historiques – la seconde a été construite pour être l’exact miroir de la première), à propos de l’arbitrage travail-loisir, nous dit tout net que nous autres humains lambda n’aimons pas travailler, et ne le faisons que pour gagner de quoi nous acheter des pommes et des bananes (parfois c’est des oeufs et de la bière, ça dépend des manuels). Raison pour laquelle d’ailleurs la hausse du salaire réel a des effets ambigus sur l’offre de travail(2) : certes, si je suis payée davantage, en travaillant une heure de plus je pourrai m’offrir plus de pommes et de bananes ; mais comme la hausse de mon salaire a déjà augmenté ma consommation de fruits, je vais peut-être préférer garder du temps pour les manger. Au temps pour la « valeur travail » et le « corporate spirit »…

Amour de l’entreprise plus mis à mal encore par l’inexistence dans le cadre concurrentiel de contrats de travail, donc a priori de relations de long terme entre employeur et salarié (qui n’est d’ailleurs stricto sensu pas un salarié – le concept n’existe pas en microéconomie de base, mais un prestataire). Je ne suis pas certaine qu’on puisse dire que les blanchisseuses des bords de Seine au XVIIe siècle (sélectionnées tous les matins entre crêpages de chignon et piaillements par les patronnes de bateaux-lavoirs, avec un fort turnover) avaient un très fort sentiment d’appartenance à une société soudée dans la recherche en commun de l’excellence et le travail d’équipe.

Ma boîte offre philanthropiquement des vacances à not’pov’président sauve les petits pandas ? pas des masses non plus, ou alors elle le fait généralement en volant les actionnaires qui ne lui ont pas assigné cette mission (et s’ils la lui ont assignée, elle répond juste à son objet social, point. Cela surprendra peut-être des gens, mais une entreprise n’a pas d’âme). Soit c’est pour calmer les tortures métaphysiques de son dirigeant, auquel cas c’est à lui que les écolos devront être reconnaissants – mais on sort du cadre de l’économie du bien-être et de l’optimalité parétienne ; soit (non forcément exclusif) c’est pour faire vendre (type The Body Shop ou Nature & Découvertes), et on reste dans la droite ligne de l’optimum social évoqué ci-dessus (il y a une demande de produits incorporant une déculpabilisation écologique).

Conclusion : si l’on s’arrête à la micro de base, l’entreprise est efficace (efficiente même) mais sans âme, c’est simplement le lieu où les différents facteurs de production se combinent et sont rémunérés à leur productivité marginale. Nulle raison pour actionnaires et salariés de l’aimer, simplement de s’en servir pour produire ensemble et à pouvoir égal.

(1) Cela dit, je signale que mes professeurs de SES m’avaient fait lire – entre autres – cet extrait fameux du même ouvrage : « Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière et du boulanger, que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme ; et ce n’est jamais de nos besoins que nous leur parlons, c’est toujours de leur avantage. ». Quel gauchiste anti-entreprise, quand même, cet Adam : tout le monde sait que les marchands de bière nous enivrent par pur amour de l’humanité, un point c’est tout !

(2) Rappelons ici que l’offre de travail (de facteur de production) n’est pas l’offre d’emploi !

Licence Creative Commons – Auteur:Emmeline Travers-Cоlliard

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