Enseignement des SES : fin ratée de la polémique

J’allais me lancer dans une critique de la lecture du rapport Guesnerie par la presse, et notamment par Le Monde et Les Echos, avant de m’apercevoir que Denis Colombi m’avait fort durkehimiennement épargné cette peine.

Pour ceux qui n’auraient pas tout suivi, vous pouvez, après avoir lu le billet de Denis Colombi, jeter un coup d’œil ici. Si vous êtes convaincu que la microéconomie enseigne que les entreprises n’ont d’autre préoccupation que maximiser « l’harmonie sociale », allez de toute urgence lire ce billet, ce billet et ce billet.

Je souhaite juste revenir sur la partialité du Monde et des Echos, pour le moins inquiétante. Comment expliquer que d’un côté l’APSES semble plutôt bien accueillir le rapport, et que de l’autre les Echos le considèrent « accablant » pour les SES, et que Le Monde parle d’une « attaque en règle » ?

Pour ce qui est de l’enseignement de la partie économique du programme au moins (je laisse à de plus experts le soin de parler de la sociologie et du croisement des deux disciplines), il me semble que le rapport ne donne nullement raison aux petits positivistes de l’entreprise, c’est déjà ça. Le seul reproche grave que l’on ait fait aux SES, c’est de manquer d’objectivité et d’être idéologiquement orienté, en surfant comme toujours sur l’idée qu’un professeur de SES était nécessairement un dangereux gauchiste (voir portrait robot ici), sans quoi il choisirait un métier plus rémunérateur. Or, à part un passage sans doute trop mis en évidence par les journaux sur la « sinistrose » que pouvait véhiculer l’enseignement des SES, rien ne remet en cause l’objectivité de l’enseignement, que le rapport souhaiterait même voir étendu à toutes les classes de seconde.

Une attaque en règle ? A la lecture du rapport, il semblerait que les critiques portent sur les programmes plus que sur l’enseignement et restent assez mesurées : peut-être faudrait-il aborder les mécanismes de marché plus tôt dans le programme, faire plus de méthodologie en première, mettre en œuvre une plus grande continuité entre les programmes de première et de terminale. J’imagine qu’on réforme périodiquement de la même manière les programmes de physique ou de mathématique, dont personne n’attend qu’ils soient parfaits, et qu’on ne titre pas « Les mathématiques remises en cause » ou « La physique sur le banc des accusés ».

En plus du fond, le ton est souvent on ne peut plus prudent et reconnaît la difficulté de la conception des programmes de SES :

« Comme on l’aura compris, les critiques esquissées sur les manuels renvoient aussi à la conception des programmes : c’est en partie l’étendue du champ couvert, la complexité des questions en discussion en regard du temps qui leur est accordé, qui explique l’inégalité des contenus et la difficulté de l’objectivité. Il faut donc élargir le champ et replacer ces critiques dans la perspective plus générale des objectifs assignés à l’enseignement des sciences économiques et sociales au lycée et des moyens mis en oeuvre pour les atteindre. L’analyse nous fera passer des causes immédiates de la mission au coeur de la réflexion qu’elle appelle. »

D’une manière générale, si attaque il y a, elle est scientifique et non idéologique : il doit être possible de mieux enseigner les SES et de donner des bases plus solides aux élèves. On peut discuter des propositions de la commission, mais au moins elles rejoignent probablement les préoccupations des enseignants. Voilà ce que Le Monde et Les Echos, convaincus que la commission ne pourrait raisonner que dans le cadre étriqué posé par Positive Entreprise et d’autres, appelle une « attaque en règle » ou une critique « accablante » !

Bref, si ce rapport avait été correctement lu par la presse, elle aurait titré « Roger Guesnerie, professeur au Collège de France, confirme que nos chères petites têtes blondes ne sont pas endoctrinées en SES et se demande pourquoi on est venu le déranger ». Les idéologues de tout poil renvoyés dans les cordes, la polémique se serait tue pendant quelque temps et des spécialistes de la question auraient pu réformer les programmes tranquillement, loin des pressions de toute sorte (comme ils le font peut-être déjà tout seuls, après tout). A la place, cela devient « Roger Guesnerie, professeur au collège de France, confirme ce que nous disons depuis longtemps et préconise lui aussi la mort des SES ».

Dans ces conditions, on se demande comment l’histoire peut bien finir pour les SES au lycée, victimes du terrible théorème de Thomas (qui fait probablement partie d’une sociologie « critique et compassionnelle », je l’avoue) : « si les hommes définissent des situations comme réelles, alors elles sont réelles dans leurs conséquences. » Autrement dit, le « vrai » rapport Guesnerie se trouve dans Le Monde, celui dirigé par un certain Roger Guesnerie n’a aucune importance.

Licence Creative Commons – Auteur:Jean-Edоuard Cоlliard

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