William Phillips, un keynésien très hydraulique

William Phillips est surtout connu comme auteur de la fameuse « courbe de Phillips », relation empirique décroissante entre inflation et chômage, très influente jusque dans les années 1970 où la combinaison d’un chômage et d’une inflation élevés détruisirent l’idée qu’une économie pouvait être caractérisée par une relation stable entre les deux variables. La courbe de Phillips augmentée des anticipations reste néanmoins un concept important qui réserve encore quelques surprises, la découverte que la courbe de Phillips du Japon a la forme du Japon n’étant pas la moindre.

La plupart des économistes, comme moi jusqu’à récemment, ne savent pas grand-chose d’autre sur Phillips. C’est dommage, car il s’agit à ma connaissance du seul économiste important à avoir également été chasseur de crocodiles professionnel, début d’une vie aventureuse qui l’amènera par la suite à prendre le transsibérien pour échapper à l’invasion japonaise de la Chine en 1937, à s’engager dans la Royal Air Force, à ré-échapper aux Japonais à Singapour, avant de finalement être capturé et finir la guerre dans un camp de prisonniers. Mettant à profit sa formation d’ingénieur électrique, il bricolera une bouilloire clandestine pour faire le thé à ses camarades, ce qui lui vaudra fort logiquement d’être fait membre de l’Ordre de l’Empire Britannique après la guerre et d’obtenir une bourse pour étudier au Royaume-Uni.

Un peu par accident, Phillips finit par étudier l’économie keynésienne à la London School of Economics, bien que théoriquement inscrit en sociologie. Les théories économiques de l’époque s’exprimant sous forme de relations mécaniques entre agrégats macroéconomiques, Phillips met à profit ses talents de bricoleur de bouilloires pour bâtir un véritable modèle hydraulique de l’économie. C’est la base du MONIAC – Monetary National Income Analogue Computer – l’un des premiers « programmes » économiques de l’histoire, que j’ai eu la chance de voir fonctionner lors d’une conférence à la Reserve Bank of New Zealand, la banque centrale néo-zélandaise. Je remercie d’ailleurs dès maintenant James Graham et Michelle Lewis pour leur démonstration et leurs patientes explications.

Le MONIAC est un système de réservoirs, tuyaux et pompes de deux mètres de haut représentant une économie nationale. On commence par injecter de l’eau dans le système au moyen d’une pompe. L’eau atteint un réservoir représentant le revenu national. L’eau de ce premier réservoir s’écoule dans un deuxième réservoir représentant la consommation des ménages, mais une partie est déviée vers les impôts, une autre vers l’épargne. Les taxes arrivent dans le réservoir du gouvernement, qui les utilise pour financer des dépenses publiques (il peut aussi mener un déficit en pompant davantage d’eau). Une partie de l’épargne sert à financer des investissements. Investissements et dépenses publiques s’ajoutent à la consommation des ménages pour donner la consommation nationale dans un nouveau réservoir. Une partie de la consommation nationale est dirigée vers des produits d’importation, tandis que le système reçoit également des revenus de ses exportations. En ajoutant le solde exportations moins importations au reste de la consommation nationale on obtient le revenu national. Ce revenu national est ramené en haut de l’engin et est réparti entre consommation, impôts et épargnes etc. On peut laisser ainsi l’engin opérer jusqu’à atteindre un équilibre, le niveau d’eau dans le réservoir « revenu national » représentera le PIB de cette économie. Je renvoie le lecteur ici pour un schéma complet.

On reconnaîtra dans la description ci-dessus un modèle IS-LM complet, augmenté d’un accélérateur de l’investissement à la Jorgensen et d’un commerce extérieur à la Mundell-Fleming, la Rolls du keynésianisme de l’époque, appelé « hydraulique » justement du fait de Phillips. J’ai bêtement oublié de demander si le modèle incluait aussi un oscillateur à la Samuelson.

Il est très amusant de regarder la machine fonctionner. Elle est d’ailleurs très perfectionnée : en jouant sur les différents robinets reliant les réservoirs on peut modifier les paramètres de l’économie, et notamment regarder l’effet de différentes politiques macroéconomiques, typiquement politique budgétaire (diminuer la quantité d’eau qui s’échappe vers les taxes) et politique monétaire (changer le taux d’intérêt pour affecter la transformation épargne-investissement). On peut étudier des systèmes de changes flottants (c’est le cas de le dire) ou de changes fixes, des politiques budgétaires équilibrées (i.e. hausse des dépenses publiques financée ou non par une hausse des impôts, ce qui permet de vérifier le théorème d’Haavelmo) etc. Un habile mécanisme de flotteurs et de poulies actionne des crayons qui tracent de véritables impulse response functions, c’est-à-dire qui tracent l’évolution du PIB au cours du temps suite à un changement de politique budgétaire.

Petite déception cependant : si la politique monétaire a bien l’effet escompté, l’expansion budgétaire a mené lors de la démonstration à une forte récession. Des petits plaisantins dans l’assistance (composée de chercheurs et de banquiers centraux, donc dotés d’un humour particulier) ont prétendu que c’était parce que la machine était calibrée sur des données américaines. Apparemment le problème est plutôt que la machine a dû être restaurée sans les plans originaux, qui ont été perdus. Du coup personne ne sait exactement de quelle longueur doivent être certaines ficelles qui jouent un rôle important dans la machine. Si un de mes lecteurs connait un ingénieur hydraulicien qui cherche un stage original et exotique, je l’engage à prendre contact avec le musée de la Reserve Bank of New Zealand qui sera très intéressé.

A la fin des années 1940, la machine de Phillips pouvait être très utile à une époque où faire les mêmes opérations sur un ordinateur pouvait coûter une petite fortune. Assez vite cependant le MONIAC a essentiellement servi à l’enseignement (je ne peux d’ailleurs qu’encourager la réalisation d’une application Java ou autre qui ferait la même chose avec les moyens d’aujourd’hui). La LSE disposait par exemple de deux machines que l’on pouvait connecter l’une à l’autre via les réservoirs import/export. Une des expériences favorites de l’époque consistait à prendre quatre étudiants et à donner à chacun le contrôle du gouvernement ou d’une banque centrale d’un des deux pays, en donnant à chacun des objectifs différents et sans autoriser de concertation. Le résultat était assez rapidement l’inondation des deux machines, à la grande joie des étudiants, et à la satisfaction des professeurs qui voulaient sans doute illustrer l’importance de la coordination des politiques budgétaire et monétaire aux niveaux national et international.

Phillips a vendu un certain nombre de machines, ce qui fait qu’on peut en voir à plusieurs endroits. La LSE a conservé les siennes, de même que Cambridge et Oxford. Celle de Wellington est apparemment la seule qu’on peut encore voir fonctionner. Ca ne vaut pas forcément la peine de faire trois jours et demi de voyage, mais un économiste de passage ne manquera pas d’aller voir une petite démonstration.

Licence Creative Commons – Auteur:Jean-Edоuard Cоlliard

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