Questions de méthodologie (2)

Quid de la proposition 2 ? A priori sa négation paraît étrange : pourquoi les économistes développeraient-ils des modèles s’ils ne pensent pas que la solution desdits modèles donne une prédiction sur ce qui se passe dans la réalité ? On peut pourtant trouver énormément d’exemples de théorèmes ou de modèles connus qui aujourd’hui sont considérés comme intéressants parce qu’ils sont faux. Liste non exhaustive :

– Le théorème de Modigliani-Miller montre que sous un certain nombre d’hypothèses une firme devrait être indifférente à sa structure financière (financement par action ou par dette, ou par d’autres titres plus exotiques). Si au début Miller s’est pris la peine de se demander sérieusement si ce théorème était vrai dans la réalité (ce qui arrangeait beaucoup les macroéconomistes qui ne considéraient en général qu’un titre financier dans leurs modèles), il est très vite apparu, même à lui, que ce résultat de neutralité était intenable – ne serait-ce que parce que les grandes sociétés semblent au contraire payer assez cher leurs directeurs financiers. Mais ce théorème « faux » a lancé tout le champ de la finance d’entreprise théorique, qui consiste à considérer l’effet de tout un tas de phénomènes qui contredisent les hypothèses de Modigliani-Miller sur le financement des entreprises : la prise en compte de la taxation, des problèmes d’agence au sein de la firme, de la possibilité d’OPA, de l’imperfection des marchés financiers etc. Il est important de comprendre que tous ces travaux n’auraient guère été possibles ou en tout cas interprétables sans le théorème de M&M, car on n’aurait pas su d’où venait le résultat. Grâce au théorème, on peut dire « par rapport à une situation de neutralité, telle imperfection du marché favorise tel ou tel mode de financement ».

– Le théorème dit de Ricardo-Barro nous apprend que sous certaines hypothèses le financement de l’Etat par la dette ou l’impôt laisse inchangée la richesse réelle des agents, ce qui sous d’autres hypothèses conduit à montrer que la dette publique n’a pas d’effet sur la consommation des ménages. Peu de gens y ont vraiment cru, ne serait-ce que parce qu’une autre implication est que si l’Etat multiplie son endettement par 10 cela reste sans conséquence sur l’économie réelle. En revanche ce théorème, « faux » là encore, a suscité de nombreux travaux qui ont essayé de montrer pourquoi exactement la dette n’était pas neutre : imperfection de l’information, imperfection des marchés financiers, problèmes de coordination, altruisme intergénérationnel limité etc.

– Le dilemme du prisonnier en théorie des jeux est l’exemple plus frappant d’une situation où des agents n’arrivent pas à coopérer et aboutissent à une situation sous-optimale. L’exemple est si célèbre que les théoriciens des jeux sont parfois vus comme des idéologues de l’individualisme, à la moralité douteuse. Or, le dilemme du prisonnier est justement le jeu qui a lancé un champ énorme visant à comprendre comment des individus rationnels pouvaient coopérer malgré tout. Les jeux répétés, le mechanism design, la théorie des contrats ou les jeux en rationalité limitée sont des champs qui ne seraient peut-être pas nés sans le dilemme du prisonnier, et qui d’un certain point de vue « contredisent » le résultat du jeu de base.

– Le CAPM propose d’évaluer la valeur de marché d’un actif financier en fonction de son rendement et de sa corrélation avec le marché, et permet notamment d’évaluer cette corrélation, appelée le « beta » d’un actif. Le modèle nécessite tout un tas d’hypothèses héroïques, et n’est pas validé. Mais il est loin d’être inutile : d’abord si les prix des actifs ne correspondent pas en général aux prix théoriques, le beta est bien pris en compte dans le prix de marché, autrement dit le modèle permet d’identifier un des déterminants du prix (la corrélation avec le marché). Ensuite il permet éventuellement aux praticiens de repérer de grosses anomalies, et est généralement incorporé dans des modèles de valorisation pratiques (au côté d’une batterie d’autres indicateurs). Enfin il permet aux économistes d’avoir une idée de ce qu’est le prix « fondamental » d’un actif, et d’avoir ainsi une base de comparaison. On peut donc étudier comment telle ou telle imperfection de marché éloigne le prix de la valeur prédite par le CAPM, exactement comme on se sert de Modigliani-Miller.

– La théorie de l’équilibre général montre sous quelles hypothèses, assez fortes, un marché concurrentiel permet d’arriver à une situation optimale. Personne ne s’imagine que le « vrai » marché aboutit à une situation optimale, mais on apprend deux choses du modèle. D’abord l’intuition que, si les agents prennent des décisions décentralisées indépendamment les uns des autres, on a une force économique qui tend à améliorer l’efficacité du système (intuition de la main invisible en somme). Cette intuition ne repose finalement sur pas grand-chose dans la théorie de l’équilibre général elle-même mais je suis prêt à parier que beaucoup d’économistes verraient les choses ainsi. Ensuite, si on n’est pas à l’optimum dans la réalité c’est que quelque chose ne correspond pas aux hypothèses de la théorie. Sur cette base, les économistes ont pu s’intéresser à la concurrence imparfaite, à l’économie de l’information, aux frictions des marchés, aux problèmes d’anticipations, aux externalités, aux économies d’échelle etc. Notons qu’il leur aurait été plus difficile de le faire si méthodiquement sans un cadre de base : étudier directement une économie où la concurrence est imparfaite, l’information asymétrique, les agents irrationnels etc. est bien difficile. Le choix des économistes a donc plutôt été d’étudier ce qui se passait quand on gardait le cadre de base en ôtant chaque hypothèse séparément, puis deux ou trois à la fois.

Bref, beaucoup de modèles extrêmement connus sont in fine utiles parce que leurs « résultats » sont empiriquement faux, et nous aident donc à cerner par élimination les éléments qui peuvent expliquer ce qu’on observe dans la réalité.

Mais quid alors des modèles qui prennent la relève de ces « seminal papers », intéressants parce que faux ? Tiennent-ils au point 2 ? Pas nécessairement, ou en tout cas dans un sens relativement faible. Prenons par exemple le cas de l’économie de la finance. La théorie à la fois fondatrice et fausse repose sur l’hypothèse d’efficience des marchés financiers. Il existe un relatif consensus des économistes pour considérer que les marchés satisfont approximativement l’efficience faible (on ne peut pas gagner de l’argent sur le long terme en essayant de prédire les prix futurs grâce aux prix passés) mais qu’il y a également un certain nombre d’ « anomalies » relativement à cette hypothèse. Une bonne partie de la littérature théorique consiste ensuite à prendre en compte des éléments négligés par la théorie des marchés efficients (frictions, information asymétrique, irrationalité, gestion déléguée…) pour montrer comment ils peuvent expliquer certaines anomalies. Ces modèles ne donnent pas nécessairement de « prédictions » au sens où ils ne prétendent pas rendre compte de l’ensemble des phénomènes se produisant sur les marchés financiers et sont souvent trop « stylisés » pour prédire les cours futurs. Leur conclusion sera plutôt « plus tel ou tel élément est important sur un marché, plus on peut s’attendre à observer tel type de déviation par rapport au modèle de base ». Eventuellement on peut dans un second temps en tirer des modèles empiriques qui tentent de prédire les cours futurs sur la base des éléments mis en évidence par la théorie.

Là encore il est étonnant de constater que beaucoup de ces modèles que les économistes considèrent comme « intéressants car faux » sont au contraire vus de l’extérieur comme étant les principales théories des économistes et leur prédiction de la réalité (c’est typiquement le cas de la théorie de l’équilibre général ou de l’efficience des marchés, même Krugman s’y trompe).

La « faute » en est à mon avis à un enseignement trop « linéaire » de l’économie, qui peut donner une image extrêmement faussée de la discipline. On considèrera en général que, pour bien comprendre les travaux qui étudient les déviations par rapport au modèle de base, il faut d’abord parfaitement maîtriser ce dernier. Les premières années d’enseignement en théorie économique seront donc typiquement consacrées à étudier les fondements de la théorie de l’équilibre général. Comme il est délicat d’annoncer aux étudiants qu’ils vont passer plusieurs années à étudier un modèle faux dans le but de pouvoir faire des choses intéressantes après, on essaie de leur montrer que ce modèle permet de comprendre un certain nombre de choses, ce qui est vrai. Mais ce faisant on exagère sans doute beaucoup la portée du modèle et on donne l’image fausse que l’histoire s’arrête là.

Ajoutons à cela que comme me le fait justement remarquer Emmeline en éco comme en maths les étudiants retiennent plus facilement les théorèmes choc que toutes les hypothèses sous lesquelles ils sont valides. En maths on les sanctionne durement s’ils oublient les hypothèses, en économie pas du tout.

Si le professeur prend la peine de parler un peu de recherches plus récentes, que l’étudiant a la curiosité d’ouvrir des livres ou d’aller regarder des articles, ou simplement s’il poursuit ses études jusqu’à aborder des modèles plus complexes, tout va bien. Mais si l’étudiant arrête ses études en cours de route, ou simplement suit quelques cours d’introduction à l’économie dans le cadre d’une autre formation, il risque fort d’en sortir avec l’idée que l’économie repose sur, voire s’arrête à, ces quelques modèles de base. Soit il aura confiance en les économistes et il en sortira avec des idées très fausses sur l’efficacité des mécanismes de marché tout en pensant qu’elles sont scientifiquement démontrées, soit au contraire il rejettera l’économie en bloc comme un ramassis de modèles déconnectés de la réalité et probablement dictés par une idéologie « néo-libérale ».

Pour ma part j’ai eu la chance de me voir enseignés simultanément la micro « de base » avec ses équations, ses graphiques et autres charmes, et d’autres sujets comme la concurrence imparfaite, les asymétries d’information ou la théorie des jeux sous une forme plus « littéraire ». Et manifestement j’ai trouvé ça motivant.

Licence Creative Commons – Auteur:Jean-Edouard Cоlliard

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