Microéconomie du porc à la dijonnaise et « externalité de troupeau » – I

C’est l’histoire d’un économiste qui découvre un nouveau type d’externalités en allant au restaurant. Pris d’une forte faim, notre économiste aperçoit devant lui deux restaurants aux enseignes également engageantes : l’un vide, l’autre plein à craquer. Un peu découragé par l’air sinistre du patron désoeuvré du restaurant vide, il entre dans l’autre et s’assoit à une table dans un recoin encore libre, que l’on peut supposer bruyant et enfumé. Economiste et non « private detective », notre héros commande un porc à la dijonnaise(1) et non un whisky « on the rocks ». Après avoir attendu deux heures dans la compagnie insistante et inopportune de supporters plus qu’à moitié ivres d’une équipe de football américain, un serveur apporte un filet de cabillaud aux lentilles et, sourd aux récriminations de notre héros, s’en va. Quelques heures après, ayant réglé une addition salée, notre économiste est pris de doute métaphysique. « Le marché ne suffit-il pas à révéler la qualité ? Pourquoi suis-je allé dans ce restaurant et non dans l’autre ? » Et, plus grave encore : « suis-je un être irrationnel ? ».

Tout ne s’est peut-être pas passé exactement comme ça, mais c’est ainsi que je vois la genèse du modèle de cascade informationnelle de Banerjee(2) , expressément conçu pour montrer qu’il n’est pas nécessairement stupide d’entrer dans un restaurant plein. A vrai dire, l’article de Banerjee commence avec l’exemple du restaurant pour introduire un modèle bien plus général, mais ici c’est justement le restaurant qui nous intéresse – restons-y donc, car même un homo oeconomicus a parfois faim.

Vers 18h par exemple un premier de ces braves homines passe dans une rue où se trouvent deux restaurants, tous deux vides (il est tôt). En chemin, il a pu ou non recevoir un « signal » (lu une affiche publicitaire pour l’un ou l’autre restaurant par exemple) lui recommandant un restaurant plutôt que l’autre. En bon homo oeconomicus il sait également la probabilité avec laquelle le signal est faux, et aussi la probabilité « a priori » avec laquelle tel ou tel restaurant est meilleur. Fort de toutes ces informations et après un rapide calcul d’espérance d’utilité, notre homme rentre dans l’un des deux restaurants. Arrive un deuxième homo oeconomicus affamé. Il reçoit lui aussi peut-être un signal ; il en tient compte bien sûr, mais s’aperçoit néanmoins qu’il y a déjà une personne dans un des deux restaurants. « Si cet homo oeconomicus à moi-même interchangeable est entré », se dit le nouvel arrivant, « c’est qu’il a dû recevoir un signal lui indiquant avec une probabilité suffisante que ce restaurant était meilleur ». Notre nouvel arrivant en tient donc compte dans son propre calcul de probabilités et, comme le signal qu’il a reçu lui-même n’était pas trop défavorable au restaurant qu’occupe déjà le premier client, ou même qu’il était défavorable mais peu certain, notre nouvel arrivant rejoint le premier client. Le patron du deuxième restaurant commence à s’inquiéter quand arrive un troisième client potentiel. Heureusement, ô miracle, il s’agit de son beau-frère qui sait bien que son restaurant est très bon. Mais le beau-frère oeconomicus, tout en sachant avec une forte probabilité que le restaurant de son beau-frère est très bon, ne peut s’empêcher de remarquer qu’il y a déjà deux clients dans l’autre restaurant et se dit que ce n’est possible que s’ils ont reçu de bons signaux eux aussi. Et il entre à son tour dans le restaurant déjà occupé. Le jeu continue ainsi, et l’un des restaurants, qui peut-être était meilleur, reste vide toute la soirée.

Il est donc possible que suite à des comportements tout à fait rationnels tous les clients se retrouvent dans le même mauvais restaurant alors que l’autre est meilleur, ce qui est très fortement sous-optimal. Il est même possible que cela arrive alors que tous les agents sauf les deux premiers – à la rigueur sauf le premier – ont reçu un signal les avertissant que l’autre restaurant était meilleur ! Il est rationnel du point de vue de chaque agent de se servir de l’information procurée par la présence de clients dans les restaurants, mais ce faisant il peut détruire(3) l’information qu’il a lui-même reçue (son signal). Banerjee montre même qu’il pourrait être préférable du point de vue du bien-être de tous de supprimer de l’information en empêchant les clients de voir l’intérieur des restaurants(4) et en les laissant suivre leurs signaux.

Chacun, en suivant l’avis des autres et en détruisant le signal qu’il a reçu, exerce sur les autres ce que Banerjee nomme une « externalité de troupeau » (herd externality). Pour ceux qui s’intéresseraient à d’autres secteurs de l’économie que celui des restaurants, tous les goûts sont dans la nature, on peut retrouver la même logique dans de nombreux domaines : d’abord sur les marchés financiers (je pense qu’une action va monter mais voyant que personne ne l’achète je me méfie), mais aussi dans la production (je pense qu’il vaudrait mieux organiser le travail comme ceci mais voyant que tout le monde fait comme cela je pense qu’il y a une raison et donc je fais pareil), ou pour certaines décisions complexes (par exemple décision du nombre d’enfants, du choix d’une filière de formation au lycée…). Ce genre de comportements est en fait probablement assez courant dans un monde dominé par l’incertain et où le comportement des autres peut donc être une précieuse source d’informations.

Autre motif de sous-optimalité d’ailleurs dans le cas des restaurants, ce mécanisme entraîne que les restaurants sont complètement vides certains soirs, trop pleins d’autres soirs, selon le signal reçu par les tout premiers clients. Pour peu que les restaurateurs soient légèrement averses au risque, ils auraient raison d’embaucher très peu de serveurs afin d’éviter de payer des salariés pour rien les mauvais soirs, quitte à leur donner des bonus ou de la cocaïne pour tenir le rythme les bons soirs. De là à en déduire que le porc à la dijonnaise est un frein majeur à la croissance il n’y a qu’un pas, je vais aller le dire sur le site d’Attali.

Que peut-on faire enfin pour corriger cette externalité ? Remarquons d’abord que les restaurateurs eux-mêmes ne peuvent pas faire grand-chose. Il existe ainsi à Londres une rue dont j’ai oublié le nom (mais que Banerjee a pu fréquenter) où s’étalent des restaurants indiens sur des centaines de mètres sans discontinuer. On y observe d’ailleurs très bien certains soirs le problème soulevé par Banerjee. Un jour un patron un peu plus malin que les autres a dû avoir l’idée d’envoyer un serveur dans la rue pour racoler les passants à coups de rabais exceptionnels, attirant ainsi les premiers clients, qui attirent les suivants par leur seule présence. Sauf que le lendemain tous les autres l’ont imité, et qu’aujourd’hui tous les restaurants proposent un rabais de 40%. Ce qui n’empêche pas d’ailleurs le menu à 5 pounds de se transformer en addition salée quand on rajoute le pain, l’eau, le service, le couvert etc., tous non compris dans le menu (mais il faut le savoir)(5). Une autre idée peut être de teinter les vitres de son restaurant afin de rendre inobservable le nombre de clients à l’intérieur, et de mettre de la musique très fort pour faire croire qu’il y a du monde. Mais comme tous les restaurants ne font pas ça, ce système doit aussi avoir des désavantages (dans la journée notamment).

Bref on ne peut s’en remettre qu’à des politiques publiques. Que faire ? Comme le signale Banerjee dans son article, il peut être efficace de supprimer de l’information : une bonne politique pourrait donc être d’imposer à tous les restaurants de se doter de vitres teintées (si ce n’est pas imposé certains pourront se distinguer en n’en ayant pas justement et en tirer des rentes) ou de n’avoir que des salles au sous-sol. Outre le fait que c’est un peu dommage, ce n’est pas si optimal que cela puisque justement on détruit de l’information alors qu’il vaudrait mieux trouver un moyen pour s’en servir. Dans le cas des restaurants, on pourrait par exemple envisager de faire passer à tous les Français un concours annuel de gastronomie, les 10 000 premiers recevant une carte leur donnant droit à une réduction de 50% dans les restaurants s’ils y vont avant 19h30. Ainsi ceux qui ont le plus d’informations seraient dans les restaurants en premier et créeraient une cascade informationnelle vertueuse(6). Autre possibilité : introduire une coutume selon laquelle les gens devraient inscrire sur une petite ardoise à l’entrée des restaurants s’ils sont rentrés en suivant leur signal ou en raison des gens déjà installés, sûr que ça donnerait à la France un côté folklorique qui favoriserait le tourisme en plus. Et encore une idée pour Attali !

En dehors du cas des restaurants, d’autres solutions existent. Banerjee montre ainsi que tout ce qui encourage l’innovation et le non-conformisme contribue à briser cette logique ; par exemple dans la production une nouvelle (bonne) idée est suffisamment récompensée pour que les entrepreneurs osent suivre leurs propres « signaux ». Dans la finance, c’est un peu plus compliqué : on gagne plus à être le premier à avoir une idée, mais il est dangereux aussi d’avoir « raison contre le marché ». Il faut donc être un « premier suivi » plutôt qu’un non-conformiste.

Comme tout cela n’épuise nullement les réflexions passionnantes que l’on peut se faire au restaurant, la saga du porc à la dijonnaise aura une suite dans quelques jours.

(1) C’est bon le porc à la dijonnaise
(2) Abhijit V. Banerjee, “A simple model of herd behaviour”, The Quarterly Journal of Economics, 107 : 3, 1992
(3) Ainsi, si quelqu’un ayant reçu un signal favorable au restaurant A entre malgré tout (herd behavior oblige) dans le restaurant B, il est impossible aux clients suivants de savoir qu’il a reçu ce signal.
(4) Un peu comme le font les banques, même s’il n’y a pas forcément de lien de cause à effet… (c’est le cas aussi pour les pharmacies, … bref c’est du secret professionnel)
(5) Ceci nous entraîne d’ailleurs vers des considérations akerloviennes qui seront le sujet d’un prochain article
(6) Si on m’explique que c’est loufoque je tiens à signaler d’avance que le mécanisme de Groves-Clarke l’est bien plus, c’est jamais facile de corriger des externalités ma bonne dame

Licence Creative Commons – Auteur:JEAN-ED0UARD C0LL|ARD

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