Princess Bride, un film de cape et déco (1/2)

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24/05/2017 by Econome

II. Terriblement crédible, crédiblement Terrible

Prince Humperdinck : First things first, to the death.
Westley : No. To the pain.
Prince Humperdinck : I don’t think I’m quite familiar with that phrase.
Westley : I’ll explain and I’ll use small words so that you’ll be sure to understand, you warthog faced buffoon.
Prince Humperdinck : That may be the first time in my life a man has dared insult me.

Westley : It won’t be the last. To the pain means the first thing you will lose will be your feet below the ankles. Then your hands at the wrists. Next your nose.
Prince Humperdinck : And then my tongue I suppose, I killed you too quickly the last time. A mistake I don’t mean to duplicate tonight.
Westley : I wasn’t finished. The next thing you will lose will be your left eye followed by your right.
Prince Humperdinck: And then my ears, I understand let’s get on with it.

Westley : WRONG. Your ears you keep and I’ll tell you why. So that every shriek of every child at seeing your hideousness will be yours to cherish. Every babe that weeps at your approach, every woman who cries out, « Dear God! What is that thing, » will echo in your perfect ears. That is what to the pain means. It means I leave you in anguish, wallowing in freakish misery forever.
Prince Humperdinck : I think you’re bluffing.
Westley : It’s possible, Pig, I might be bluffing. It’s conceivable, you miserable, vomitous mass, that I’m only lying here because I lack the strength to stand. But, then again… perhaps I have the strength after all.
Westley se lève lentement et pointe son épée vers le prince
Westley : DROP… YOUR… SWORD!

Après le teasing de malade (au moins…) de la semaine dernière, introduisons enfin le Crazy Type annoncé. Je me serais bien dispensée d’expliquer en quoi la chose consiste (pour ma part, ce serait plutôt lazy type(1), thank you very much), mais un détour par la toute nouvelle fonction recherche de notre ami Serenis Cornelius m’a appris qu’apparemment, personne ne s’était encore chargé du sale boulot.

Avant cela, il nous faut faire une petite digression et rappeler l’importance en théorie des jeux de la crédibilité d’une menace (pour une fois, « menace » a le même sens en TDJ que dans la vraie vie des vraies gens, et désigne le fait d’agiter comme un chiffon rouge de possibles et terribles représailles ; ça vaut la peine d’être signalé) : si votre charmant bambin est conscient de l’affection que vous lui portez, vous pouvez toujours le menacer de ne plus jamais lui parler/le mettre à la poubelle/le faire rôtir et le livrer à l’ogre qui comme par hasard habite juste sur le palier s’il ne finit pas ses épinards, rien n’y fera, il se contentera de vous rire rationnellement au nez, s’il ne vous jette pas tout bonnement son assiette à la figure. En effet, votre menace n’est pas crédible car, une fois qu’il aura « joué » (c’est-à-dire choisi sa stratégie dans un espace se résumant à manger ou ne pas manger ses épinards), cela vous apporterait une utilité négative (c’est-à-dire vous fendrait le coeur) de mettre votre menace à exécution, et vous ne le ferez donc pas. En revanche, si votre employeur vous menace de vous licencier pour désertion de poste, inutile de développer en quoi cette menace est crédible, surtout à l’heure actuelle…

Jouer crazy type est précisément un moyen de crédibiliser une menace ; intuitivement, c’est une stratégie qui comme son nom ne l’indique pas peut tout à fait être choisie par un joueur rationnel, et consistant à faire n’importe quoi pour tenter de faire croire à son adversaire qu’en lui, de rationalité, point. Un exemple souvent donné est celui d’une chaîne de magasins devant potentiellement faire face chaque année à l’entrée de concurrents (toujours différents), et à qui il revient plus cher sur une année donnée de consacrer toutes ses forces à détruire le nouveau venu que de lui concéder une part de sa marge (ce que voyant, chaque année, le concurrent potentiel ouvrira son magasin, car la menace consistant à lutter n’est pas crédible). Mais sur plein d’années, il finit par ne plus lui rester grand-chose en termes de marge : notre Goliath peut donc avoir intérêt à écraser sans pitié le premier pauvre petit David, afin de bien montrer à ses pareils qu’on ne plaisante pas avec un Philistin (quand Philistin fâché, lui toujours faire ainsi, que ce soit rationnel ou non).

Prenez Westley, par exemple : dans la scène pendant laquelle se déroule le dialogue ci-dessus, il gît misérablement sur un lit, extrêmement affaibli par sa récente mort et son rétablissement miraculeux, son épée et sa princesse à ses côtés, et doit convaincre l’infâme Humperdinck que s’il décide de se battre avec lui, il lui fera très, très mal ; le but ultime étant d’inciter ledit Humperdinck à jouer sa stratégie « se soumettre » plutôt que « combattre ». La seule difficulté consiste à faire admettre à son adversaire, qui l’a lui-même laissé en bien piteux état quelques scènes auparavant, que sa menace de lui faire trètrèmal est crédible, et ce, alors même que Humperdinck sait qu’il y a une forte chance qu’un nouveau combat lui soit fatal pour tout de bon. Westley doit donc, au moyen de sa seule langue certes bien pendue, lui faire croire qu’il est, soit de nouveau en pleine possession de ses forces [« but then perhaps I have the strength after all », et c’est là qu’il se lève et pointe son épée sur le méchant vilain], soit prêt à tout, y compris éventuellement à mourir-mourir et à se laisser faire les poches, pour passer ses nerfs sur sa sale tête à claques [et là il faudrait citer tout le dialogue]. On est ici à un niveau plus évolué que dans notre sordide histoire de magasins : Westley ne va pas jouer crazy (comme nous n’avons pas affaire à un jeu répété, l’efficacité serait contestable), mais bien jouer une stratégie consistant à crédibiliser une stratégie crazy (se battre si l’autre ne se soumet pas). A cet égard, il est d’ailleurs intéressant de noter qu’il a déjà quelque peu joué crazy (à la sortie du Marais des Chagrins, lorsqu’il a proposé de se battre seul contre toute l’escorte de Humperdinck et Rugen), ce qui donne du poids à sa stratégie actuelle.

Autre question de crédibilité, qui n’est pas moins importante : comme celle de Scipion sur Sophonisbe, l’ombre du Terrible Pirate Roberts (DPR) plane sur Princess Bride, et a même sa fiche Wikipedia, signe de réussite sociale s’il en est. Comme son nom ne l’indique pas, le DPR est en fait Westley, et avait été auparavant Ryan, Cummerbund, et autres personnages aux noms moins amusants. Pourquoi tous ces braves gens ont-ils accepté de renoncer à la gloire qui se serait légitimement attachée à leur patronyme, sinon pour exploiter l’absence d’information complète au royaume de Florin ? Cette relative opacité oblige en effet les braves Florinois et Florinoises à attribuer des croyances (ou probabilités subjectives) au fait que tel ou tel individu/équipage pirate/géant monté sur une brouette soit redoutable et impitoyable ; dans la mesure où la marque DPR est marketée comme synonyme de virilité et cruauté, quiconque réussit à s’approprier cette marque [soit en mesurant 2,25 m, soit en s’étant fait appeler Roberts par un pseudo-valet devant un équipage attentif] voit d’un coup augmenter en flèche son capital terreur, et rend ainsi crédible la menace « non seulement j’ai la capacité de tous vous exterminer jusqu’au dernier, mais en plus je vais le faire, car tel est mon bon plaisir ». Autrement dit, il capitalise sur le fait que l’un au moins des précédents Roberts aient joué crazy.

Une analyse à peu près semblable pourrait être proposée pour ces scènes-là qui sont encore plus mythiques, mais j’ai le sens du sacré, je m’en abstiendrai donc.

Licence Creative Commons – Auteur:Emmeline Travers-Cоlliard

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