IFRS lave plus blanc

C’est Jean-Edouard qui a refait le blog lors de notre emménagement, il a pensé à mettre une rubrique « Economie des jeux vidéo », une autre « Economicismes », mais bizarrement il a oublié « Trucs sérieux ».

Parce que je ne suis pas qu’une teigne : une « chronique breakingviews » intéressante sur lemonde.fr (et au titre lamentablement traduit ; la VO serait plutôt « les geignements des banquiers sur la valeur de marché sont tout sauf sincères »). Je continue à partager l’avis de, semble-t-il, la majorité des lecteurs et à regretter qu’un Monde point si riche perde ses sous à financer ce qui n’est le plus souvent qu’une tribune empreinte de mauvaise foi, quand ce n’est pas franchement un tissu de mensonges idéologique, le tout sans clairement indiquer avant la fin de l’article que nous n’avons pas affaire à oeuvre de journaliste mais de pamphlétaire, mais ça ne me regarde pas. Sans compter que le parti pris est tel que je m’en rends bien souvent compte dès les premières lignes (dès le titre, quand je suis en forme).

Ca a d’ailleurs encore été le cas, mais pour d’autres raisons : le propos est cette fois nettement plus mesuré, mais l’auteur s’adresse à un public qu’il croit visiblement initié au moins à la base du maniement des normes comptables. Pour suivre ledit article, il faut donc savoir en très, très, très gros, que deux systèmes de comptabilisation des actifs (notamment financiers mais pas que) se sont longtemps affrontés. Le vainqueur par KO est le système « anglo-saxon » qui privilégie une évaluation des actifs au plus près de leur valeur « réelle », tandis que le système français, nettement plus timoré (mais ça n’est pas forcément une tare chez les comptables), les évaluait à leur coût d’acquisition, éventuellement déprécié(1) – à lire absolument si vous êtes perdu. Ce qui pouvait conduire à compter comme quasiment nul un immeuble haussmannien sur, au hasard, le boulevard des Italiens (à nouveau en très très gros, car de nombreuses possibilités de réévaluation étaient offertes).

Cependant, la valeur « réelle » est en fait définie dans le premier (comptabilité par juste valeur, ou fair value) comme le prix auquel l’actif pourrait être échangé à la date de valorisation entre deux parties éclairées (l’équivalent pour les banques et autres acheteurs potentiels d’adultes sains d’esprit, majeurs et vaccinés). L’idée étant de savoir ce qu’on pourrait tirer des actifs (ce qui reviendrait aux actionnaires) s’il fallait les liquider, là, tout de suite. Ce qui pose d’énormes problèmes en temps troublés, d’abord parce que les prix de marché chutent souvent brutalement, et avec eux la valeur comptable de vos actifs – c’est la signification des dépréciations annoncées en cascade dans les institutions financières depuis un an, et qui se chiffrent parfois en milliards de dollars, ensuite parce qu’il arrive un moment où une partie des actifs que vous détenez (au hasard, des actifs adossés à d’obscurs gloubi-boulgas dans lesquels pourraient bien se nicher une bonne partie de prêts subprimes) font tellement figure de mistigri sur le marché que personne ne veut tout simplement les acheter, quasi à n’importe quel prix. C’est ce qu’on appelle une situation d’illiquidité des marchés.

Bien évidemment, autant il est fort agréable d’engranger de confortables plus-values (latentes, c’est bien le problème) en période d’expansion, autant on se passerait bien du retour de bâton quand ça va mal. C’est pourquoi l’IIF, un syndicat d’institutions financières (Daniel Bouton siège à son comité exécutif), soucieuse de protéger ses pauvres petits membres, propose la solution suivante : « Fourth, explore alternative valuation techniques for assets in illiquid markets to avoid unintended adverse consequences in the application of fair-value accounting. » Ce que Robert Cyran, notre breakingviewer, interpole un peu (cela dit, il a probablement plus d’informations que moi) ainsi : « en revenir aux prix historiques des actifs dans les comptabilités en période de crise. »

Personnellement, je ne vois dans le communiqué de l’IIF aucune mention de retour systématique aux prix historiques, ils parlent simplement de techniques de valorisation alternatives (dont certaines au demeurant s’appliquent déjà à la valorisation d’actifs non échangés sur les marchés mais que l’on souhaite quand même évaluer à la juste valeur ; cela exige la mise en place d’un modèle interne de valorisation généralement assez trapu, mais pas forcément, qui devra être validé par votre commissaire aux comptes). Mais soit, admettons que Cyran ait raison. Je rejoins alors ses arguments consistant à dire qu’on ne peut pas avoir le beurre, l’argent du beurre et les milliards de la BCE et qu’il est pour le moins peu transparent de vouloir afficher les prix de marché au nom de la transparence et de la juste valeur lorsque ceux-ci vous arrangent pour décider que finalement la transparence on s’en passe bien quand elle n’est pas très rassurante(2).

Cela dit, je ne suis pas entièrement convaincue par « cette spirale fonctionne dans l’autre sens quand les prix montent » ; non, une bulle ne « crée pas de capital ». Une bulle crée une illusion monétaire, l’impression d’être riche parce que vos actifs vous rendraient riche si vous les vendiez ; mais tant que vous n’avez pas vendu et réalisé votre plus-value, tout cela peut partir en fumée – et le fait parfois. Relisez à cette occasion L’Argent de Zola et une partie du billet permanent d’Econoclaste sur l’arbitrage achat/location de logement. On peut à la limite considérer que pour une entreprise donnée, une bulle peut être l’occasion de créer du capital en faisant une augmentation de capital : si l’action est bien cotée, les investisseurs seront prêts à payer plus pour un même pourcentage de la propriété de la boîte. Mais c’est à peu près tout. La Société Générale, en tant que Société Générale (qui n’a pas d’âme, je ne le dirai jamais assez), ne se porte pas mieux parce que son action caracole (ou alors, uniquement dans la mesure où cela la met relativement à l’abri d’une OPA ou d’une ignominieuse faillite, mais nous parlons de cas extrêmes), a fortiori parce que son bilan est conséquent et rebondi, les choix comptables n’ayant strictement aucune influence directe (et peu d’influence indirecte, hors généralement par voie boursière – cela dit pour une banque la différence peut être bien réelle) sur la santé d’une entreprise. En revanche, sur le bénéfice net que peut annoncer un DG à une Assemblée Générale potentiellement mouvementée…

Corollaire : avec la solution proposée, le problème ne serait réglé qu’à moitié, certes. Mais pas vraiment, pas seulement, au bénéfice des membres de l’IIF. Plutôt au bénéfice des membres de son Board of Directors…

(1) A cela s’ajoute une 3e valorisation possible, dont il sera question plus bas : celle réalisée par des modèles mathématiques en interne ou par un expert indépendant. Si on prend l’exemple simplissime d’une obligation, on peut l’évaluer au prix qu’elle nous a coûté, éventuellement déprécié (coût historique) ; à son prix de marché (juste valeur) ; si elle n’est pas disponible sur le marché (certaines obligations sont réservées à des acquéreurs particuliers, notamment les obligations sophistiquées), elle vaudra la valeur actuelle nette de ses flux de trésorerie prévisionnels. Si ça vous paraît vraiment trop jargonnant, allez faire un tour sur Wikipedia.

(2) on remarque d’ailleurs que les banques américaines, naguère acharnées militantes de la fair value, sont aujourd’hui les premières à brûler ce qu’elles avaient adoré.

Licence Creative Commons – Auteur:Emmeline Travers-Cоlliard

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