Retour vers le concours

Stéphane Ménia avait parlé il y a quelque temps d’un article du Monde selon lequel les filles, quoique réussissant mieux que leurs camarades masculins aux examens (qu’il s’agisse de partiels à la fac ou du baccalauréat : tout ce qui peut être considéré comme objectivement « réussi » ou « raté »), étaient « battues » – c’est bien le terme qui convient dans un contexte de mesure relative de la performance – par ces mêmes camarades lors d’évaluation des connaissances de type concours.

Cet article, fort peu disert d’un point de vue scientifique, était fondé sur une recherche menée par 3 professeurs (Evren Örs, Eloïc Peyrache) et ex-professeur (Frédéric Palomino) d’HEC, dont (disclaimer) l’un que je connais et pour qui j’ai brièvement travaillé, et publiée comme CEPR Discussion Paper No. 6891. F. Palomino, passé depuis professeur « affilié » (i.e. travaillant principalement dans le privé mais intervenant régulier comme enseignant et chercheur) à l’EDHEC, en a tiré un article de vulgarisation, accessible librement sur Internet – et dont j’ai personnellement pensé fort peu de bien, sans compter qu’il m’a largement laissée sur ma faim, faute de détailler la méthodologie utilisée. Et quiconque a fait ne serait-ce que se frotter un brin à la recherche quantitative sait que des résultats sans méthodo valent à peu près autant qu’un chiffre dans la bouche d’un politicien sur TF1.

Comme je suis teigneuse, directement concernée par le sujet, et abonnée aux ressources de l’hyper-généreuse bibliothèque d’HEC, j’ai donc fini par mettre la main sur l’article de recherche, le vrai. En voilà un compte-rendu (mes remarques sont clairement distinguées de celles des auteurs, que j’appellerai dorénavant OPP) relativement détaillé, dans la mesure où je n’ai pas le droit de le mettre en ligne, mais qui devrait suffire pour sauver l’honneur.

D’emblée, l’étude se place non dans le seul contexte de la performance scolaire, mais dans celui plus vaste du monde professionnel : si le recrutement jusqu’à un certain point peut être assimilé à un examen, au-delà d’un certain niveau, et notamment pour les cadres les plus supérieurs, il s’apparente plus à un concours. Un déficit de performance des filles aux concours, déjà observé dans diverses expériences, serait donc une explication, certes pas la seule, du fameux « plafond de verre ».

La nouveauté des résultats d’OPP provient de ce qu’ils utilisent une expérience plus vraie que nature, avec des enjeux bien réels : les concours d’entrée [après classes préparatoires, il eût fallu le signaler] à HEC de 2005 à 2007. J’ai d’abord sursauté en voyant que lesdits concours ne faisaient rentrer que « 250 or so » candidats, quand depuis aussi loin que je peux remonter le concours d’admission en première année offre 380 places. D’autant que quelques pages plus bas, on apprend justement que « HEC will admit the best 360 or so »… l’explication tient en fait à leur restriction au groupe des seuls bacheliers scientifiques, qui me paraît assez légitime et a pour but d’éviter les biais de sélection et/ou autosélection. Quant à la différence entre 360 et 380, elle tient probablement au fait que, sur ces trois années, une petite vingtaine de candidats se désistaient d’HEC pour d’autres écoles, voire pour cuber (mais il n’y en a eu que 5 en 2009) ; cela aurait quand même pu être mentionné.

La première étape consiste à examiner les caractéristiques des candidats et à montrer qu’effectivement les candidates seraient « objectivement », du point de vue de leurs résultats passés, tous fondés sur des examens, meilleures que leurs condisciples : – elles ont en moyenne obtenu de meilleures mentions au bac (et la différence est suffisamment forte pour être significative) ;
– elles ont autant de chances, à résultats égaux, de rentrer dans une des 20 meilleures prépas ECS de France ;
– elles sont certes plus nombreuses à être de nationalité étrangère, mais la proportion d’étrangers parmi les candidats et les admis étant quasi exactement la même, il est difficile d’y voir une explication de leur déficit de performance.

OPP testent ensuite si l’on peut véritablement parler de différences entre les performances des hommes et des femmes (au profit des premiers), que ce soit à l’écrit ou à l’oral. La réponse est oui, et qui plus est, de façon plus marquée pour la médiane que pour la moyenne ; la dispersion des notes des hommes est plus élevée que pour celle des femmes (cela dit les tests de Kolmogorov-Smirnov échouent, pour l’écrit comme pour l’oral). En revanche, les 25% d’hommes les moins bons sont moins bons que les 25% de femmes correspondantes (c’est à mon avis une conséquence du fait que, le concours d’HEC coûtant à mon époque la déjà pas si maigre somme de 126, à moins que ce n’ait été 139, euros et ayant probablement augmenté depuis, seuls les préparationnaires boursiers et/ou considérant avoir de réelles chances de le décrocher le passent ; or les hommes ont tendance – et, visiblement, un peu à raison – à se surestimer). Les 50% suivants ont des performances à peu près comparables, mais c’est dans le meilleur quart que les messieurs prennent l’avantage. Or la proportion d’admissibles est précisément d’un quart…

Cependant, l’explication consistant à dire que la population masculine a simplement, dans l’absolu, des fat tails (plus d’individus aux deux extrêmes) par rapport à la féminine n’est pas satisfaisante : les femmes étaient plus nombreuses à obtenir la mention TB au bac. On en revient donc (toujours…) à la distinction examen/concours.

OPP passent ensuite à l’étude « multivariée », c’est-à-dire en neutralisant l’effet de variables autres que le sexe : la general ability approchée par la mention au bac ; le niveau de la classe prépa d’où est issue le candidat (top 20 ou non) ; et la nationalité – française ou non (Regrettons ici la confusion faite entre la nationalité et le fait d’être de langue maternelle française… d’autant qu’Evren Örs parle un français absolument impeccable). Là encore, il appert que la féminité affecte significativement la performance à l’écrit (-0,40 point, ce qui me semble énorme !). De façon intéressante, on retrouve une surperformance féminine parmi les « moins bons », peu de différence interquartile, et une sous-performance dans le quartile supérieur. Ces résultats restent valables quand on isole les mathématiques, domaine où il est connu que les femmes manquent de confiance en elles.

Que déduire de tout cela ? Plusieurs hypothèses sont examinées successivement :

– les femmes ont moins de ability (pourquoi ne peut-on pas dire tout simplement « réussite scolaire » ?) que les hommes. Ca ne tient pas la route, et pas seulement parce que j’ai deux chromosomes X et que c’est moi qui écris ce compte-rendu : plusieurs jolies tables statistiques prouvent le contraire. Sans compter qu’une fois entrées à HEC, ces demoiselles font mieux que leurs collègues masculins (mais quiconque a mis le pied dans une école de commerce et a une tendance minime à l’exagération vous dira que les résultats aux partiels sont surtout expliqués par le degré d’alcoolisme et le taux d’absentéisme concomitant).

– les femmes sont davantage averses au risque (c’est effectivement ce que l’on observe dans bien d’autres occasions) et préfèrent bûcher toutes les matières (le concours d’HEC comporte 7 épreuves) quand les hommes se concentrent sur, en gros, les maths, dont la distribution est plus large et qui représentent 11 coefficients sur 30. Ce n’est pas précisé, mais dans la mesure où les coefficients des maths sont plus élevés à HEC et à l’ESSEC que dans d’autres écoles, cela peut relever d’une stratégie « quitte ou double » pour les messieurs – c’est à mon avis d’autant plus convaincant que les hommes sont nettement plus nombreux à « cuber », c’est-à-dire repasser les concours après une troisième année, que leurs condisciples filles. En fait, OPP trouvent que l’écart-type des 7 notes obtenues par chaque individu n’est pas significativement plus élevé pour les garçons que pour les filles, ce qui serait le cas si comme un de mes collègues ils « choisissaient » d’intégrer avec 2 en espagnol et 20 en maths. En outre, aussi bien que les hommes que les femmes ont tendance à être bons, ou mauvais, partout (i.e. être dans le meilleur quart pour ses résultats en mathématiques est fortement corrélé avec être dans le meilleur quart pour les autres résultats).

Ne reste donc que l’explication par le caractère relatif, et non absolu, de la notation…

Quoique à mon avis vraiment intéressante (j’avoue avoir du mal à être convaincue par les résultats de l’économie expérimentale obtenus à l’aide d’étudiants à qui l’on faisait, en guise d’incitations, miroiter un point de plus à leur partiel dans le meilleur des cas) cette étude souffre évidemment de nombreuses limites, à commencer par le fait qu’elle généralise assez largement un résultat obtenu sur les seuls étudiants de classes préparatoires françaises aux écoles de commerce, c’est-à-dire tout de même pas grand-monde, et a fortiori pas grand-monde de représentatif (pourcentage d’enfants de classes intellectuelles et/ou supérieures, tout ça… je vous épargne le discours « l’inégalité scolaire pour Luc Chatel les nuls », mais on voit bien). Limite légèrement tempérée par le fait qu’elle a explicitement pour but d’expliquer la différence de carrière entre cadres, une population dont ces étudiants sont un peu plus représentatifs.
Un lien est cependant fait avec d’autres études, réalisées aux Etats-Unis, montrant que les filles réussissent mieux leurs GPA, mais moins bien leurs SAT (si j’ai bien suivi Gossip Girl, les SAT sont ces tests nationaux passés par des jeunes gens surentraînés et qui déterminent partiellement l’université qui les accueillera), ce qui apporte de l’eau au moulin de nos auteurs.

Elle utilise également le concept d’ability, qui vous l’aurez compris a une furieuse tendance à me donner des boutons, mais on ne publie pas au CEPR sans dommages collatéraux.

Il reste à mon avis, quelques biais non traités, et qui eussent pu l’être :

– un bon bachelier S souhaitant faire une classe préparatoire (et, d’après mon expérience, c’est un choix qu’on fait en amont de celui de la filière dans laquelle on veut s’orienter) a, en gros (je zappe consciemment les khâgnes) le choix entre une maths sup’ et une prépa HEC, et les filles sont en général plutôt poussées vers ce second choix. Soit qu’elles sous-estiment leurs capacités scientifiques, soit qu’elles soient plus ou moins consciemment influencées par le cliché, qui reste prégnant, de l’ingénieur mâle. Les bacheliers scientifiques garçons choisissant une HEC seraient donc en moyenne plus motivés que leurs collègues filles, ce qui expliqueraient qu’ils les rattrapent, puis les dépassent durant leurs deux années de préparation. Cette hypothèse serait testable, soit par la même étude effectuée sur les candidats bacheliers ES, soit plutôt par sa transposition aux concours des écoles d’ingénieur – concours où les filles, si mon hypothèse est fondée, doivent être en moyenne plus motivées que les garçons. Il n’est que de penser à Anne Chopinet, admise major à l’X en 1972, l’année où les filles ont été autorisées à concourir.

– de façon beaucoup plus simple, la grosse déception de l’étude sera pour moi l’absence, parmi les variables de contrôle, de la variable « cube », pourtant assez peu difficile à identifier : les garçons cubant en moyenne plus que les filles(1), pas étonnant qu’ils dépassent en trois ans ce qu’elles font en deux… Là encore, j’y vois un diktat de l’ability (et de l’idée sous-jacente et si délicieusement wébérienne qu’on naît avec la grâce divine et l’ability d’intégrer).

Enfin, notons que je ne dispose pas d’informations sur les autres écoles – à l’exception de celle-ci : la promotion entrée en 2009 d’Audencia Nantes (classée 5e ou 6e selon les cas au palmarès des écoles de commerce françaises) compte pour sa part 57% de filles.

(1) : voir mon commentaire chez Econoclaste, que je m’autorise à recopier partiellement : les « cubes » [sont] bien plus souvent des garçons que des filles (au concours 2008, où la norme était d’être né en 88, 49 admis étaient de 87 ou 86 contre 25 admises).

Licence Creative Commons – Auteur:Emmeline Travers-Cоlliard

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