oligopole

« Je suis depuis longtemps d’avis (…) qu’il n’existe aucun processus ni problème économique qui ne puisse être formulé en langage clair, et mis ainsi à la portée du lecteur cultivé et intéressé. »

John Kenneth Galbraith – Voyage dans le temps économique (et hop j’en profite, à la suite de Pierre Maura, pour faire la pub de Paroles de Sciences sociales).

Nouvelle rubrique donc, qui n’apprendra probablement pas grand-chose, sinon aux lecteurs réguliers, du moins aux commentateurs réguliers : l’économie expliquée à ma mère, nom qui n’est pas seulement un jeu de mots puisqu’elle est destinée à être alimentée avec les réponses aux questions, souvent basiques, jamais dépourvues d’intérêt, que me pose bel et bien ma maman (laquelle répond tout à fait à la définition ci-dessus) et que peuvent aussi me poser d’autres.

Et que j’inaugure avec une explication de deux concepts fondamentaux, oligopole et oligopsone. « ολίγος », en grec, signifie « peu de », racine que l’on retrouve également dans oligarchie et dans oligoéléments, même si 3 ans de lecture de magazines féminins n’ont pas suffi à m’apprendre ce que ça signifiait, qui désigne le gouvernement de quelques-uns (à la différence de l’aristocratie, pouvoir des meilleurs, à connotation donc originellement nettement méliorative). « πωλέω » et « οψωνέω » signifient respectivement « je vends » et « je fais des approvisionnements de bouche, notamment de poisson », par extension « j’achète » (c’est le sens de ψωνέω en grec moderne). Un oligopole (respectivement -psone)(1) est donc la situation d’un marché avec peu de vendeurs (respectivement d’acheteurs), l’implicite étant qu’ils font face à un très grand nombre d’acheteurs (respectivement de vendeurs) – la situation « normale » étant supposée être celle qui correspond à la concurrence parfaite, qui exige notamment un nombre infini d’acteurs, de sorte qu’aucun d’entre eux n’ait un pouvoir de marché. Dans ce cas, on dit qu’ils sont preneurs de prix ou price takers : s’ils quittent le marché ou cassent les prix, leur taille infime au regard de l’ensemble de celui-ci rendra l’impact de leur décision infinitésimal, ils en sont donc réduits à accepter les conditions du marché.

En cas d’oligopole ou oligopsone (a fortiori, de monopole ou monopsone – « monos » signifiant « un seul »), en revanche, les acteurs peu nombreux ont un pouvoir de marché ; le champion du Bd *** et le franprix de la rue *** étant quasiment les seuls supermarchés répondant à des critères d’hygiène et de choix minimaux dans un rayon acceptable autour de son domicile, ma mère fait donc face à un duopole ; elle ne peut pas menacer ces deux enseignes d’aller porter sa chalandise ailleurs. Une analyse microéconomique basique montre que cette situation est sous-optimale, et qu’elle a notamment pour effet d’augmenter les prix – ce qui est normal, puisque c’est le vendeur qui est en position de force. Notons que la situation d’oligopole ne s’apprécie pas seulement au nombre d’acteurs présents sur le marché, mais aussi à leur taille relative : 2 mastodontes représentant 98% du chiffre d’affaires d’un secteur flanqués de 9 998 mini firmes n’équivalent clairement pas à 10 000 entreprises détenant chacune 0,01% du marché.

Ce qui est également remarquable avec la grande distribution (contexte de la question, ndlm) est que, non contente d’être oligopolistique, ce qui lui permet de vendre plus cher qu’en situation de concurrence, elle bénéficie également d’un pouvoir d’oligopsone dans ses négociations avec ses fournisseurs, qui lui permettent de s’achalander à prix bas ; dans la pratique, les « marges arrière », prestations financières versées par le fournisseur au revendeur, peuvent ainsi être très élevées car un déréférencement (cessation de distribution) d’une chaîne où une firme écoule 1/3 de sa production la menace de faillite. C’est précisément pour protéger le petit commerce et les fournisseurs qu’ont été mises en place les lois dites Royer, Raffarin et Galland, au succès pour le moins contesté.

La question est évidemment infiniment plus compliquée ; pas mal de billets relatifs à la GD existent chez Econoclaste et Olivier Bouba-Olga, un peu aussi chez Askenazy.

(1) On appelle celui qui profite d’une situation d’oligopole un oligopoliste, et non oligopoleute qui signifierait « dresseur de peu de chevaux ». Bayrou est un oligopoleute, tandis que Bolloré est un oligopoliste. Hervé Morin, également oligopoleute, est en plus un oligopolémiste, à moins qu’il ne soit un oligopolémarque.

Licence Creative Commons – Auteur:Emmeline Travers-Cоlliard

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